Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 10 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 10

 

Le lendemain, Stan me demanda de le conduire au travail. Bill Prentice ne viendrait sans doute pas au magasin, et mon frère voulait être présent pour aider dans la mesure du possible. Après l’avoir déposé, j’allai retrouver Marla au faubourg. Elle bossait dans une mairie annexe construite à l’intention des employés administratifs, non loin du bâtiment principal. Nous nous rendîmes dans un café-restaurant juste en face, le Black Cat. L’endroit était assez fonctionnel : de simples tables, des chaises dures. Il existait bien avant que le thème de la ruée vers l’or ne fasse fureur dans les établissements d’Oakridge.

Au petit déjeuner et à midi, la salle, fréquentée par les salariés du coin, était comble. Par contre, elle demeurait presque vide en milieu de matinée. Marla et moi pûmes choisir notre place. Nous nous installâmes près d’une des larges baies vitrées. La poussière jouait dans les rayons de soleil autour de nous. Le bruit occasionnel des couverts entrechoqués, en provenance de la cuisine, exacerbait la solitude de ce moment intemporel.

Marla paraissait très professionnelle dans sa tenue de bureau. Pourtant, son rouge à lèvres et son eye-liner laissaient sourdre une certaine pâleur, une fatigue.

Nous évoquâmes la mort de Pat. Lorsque je lui annonçai qu’il s’agissait à l’évidence d’une overdose de somnifères, elle se tendit et commença à chiffonner sa serviette.

« Quel genre de somnifères ?

— Halcion.

— Oh, mon Dieu… » Elle ferma les yeux. « C’est moi qui les lui ai donnés.

— Hein ?

— Je lui ai refilé les médicaments.

— Pour qu’elle se suicide ?

— Non ! Merde, Johnny. Elle faisait des insomnies, elle avait besoin d’un truc. Je pensais lui fournir de l’herbe, mais Gareth n’avait que des pilules.

— Attends, pourquoi tu as demandé à Gareth ?

— Je ne connais que lui pour ce genre de produits.

— Alors quoi ? Tu le sollicites régulièrement ?

— Bon sang ! Tu ne m’as pas écoutée ? Elle a eu les cachetons par mon intermédiaire, et ton seul sujet de préoccupation est de savoir si je fraye avec Gareth.

— Et donc ?

— Fais chier. » Dans un effort pour maîtriser sa colère, Marla soupira. Elle se pencha au-dessus de la table et m’attrapa la main.

« Pourquoi est-ce que je traînerais avec lui ? »

Elle soutint mon regard jusqu’à ce que je cède.

« D’accord… D’accord, désolé. Tu étais proche… de Pat ?

— Elle passait de temps en temps, quand Ray n’était pas là. Nous parlions. Je l’aimais bien, mais nous n’étions pas amies ni rien de la sorte.

— Elle aurait pu se faire prescrire les médicaments.

— Son médecin refusait. J’ignore pour quelle raison.

— Elle était sous antidépresseurs ?

— Bien sûr. Depuis des années. »

Nous finîmes notre café, puis sortîmes devant l’établissement. Marla fuma une cigarette au soleil.

« Tu crois que l’histoire entre Pat et mon père aurait pu mener quelque part ? »

Elle secoua la tête.

« Elle n’aurait jamais quitté Bill. Il la traitait comme de la merde, baisait tout ce qui bouge, mais elle l’aimait. Elle rêvait que tout s’arrange un jour entre eux. Et Ray avait l’air tellement embarrassé par cet adultère. »

Marla écrasa son mégot contre le mur, puis marcha jusqu’à une poubelle. Je l’observai jusqu’à ce qu’un mouvement, de l’autre côté de la rue, attire mon attention.

Bill Prentice, seul, en costume sombre. Il descendait les marches de la mairie en trottinant et se dirigeait vers nous. Ses traits exprimaient la même haine que j’avais vue apparaître dans la chambre de sa femme, lorsqu’il m’avait regardé.

Marla s’éloigna de la poubelle pour venir se poster près de moi. Sans ralentir, Bill monta sur le trottoir et arriva à notre hauteur. J’ouvrais la bouche dans l’intention de le saluer au moment où il me frappa. Le coup de poing, assené sur le côté du visage, était assez puissant pour me mettre à terre. Je me relevai aussi vite que possible en prévision d’autres coups. Mais ils ne vinrent pas.

Bill se tenait devant nous, frémissant, les bras rigides le long du corps. Ses yeux faisaient le va-et-vient entre Marla et moi, comme s’il ne parvenait pas à choisir entre nous deux. Sa colère était si intense qu’il paraissait incapable de parler, et dans le silence qui suivit je vis une tristesse terrible la remplacer. Je sus alors que je contemplais un homme pour qui le monde était devenu inintelligible.

Les mots sortirent enfin, étranglés :

« Pourquoi vous avez fait ça ?

— On l’a juste trouvée. Rien de plus. »

Il regarda autour de lui, perdu, puis reporta ses yeux inflexibles sur moi et cria :

« Je ne comprends pas ! »

Marla avança un peu. Sa voix tremblait.

« Bill, tu es choqué. Tu devrais être à la maison. Tu veux que je t’emmène ?

— Salope ! Espèce de salope ! Tu sais ce que je traverse ? Pourquoi, hein ? Tu as été payée. Je ne t’ai même pas effleurée, j’ai juste maté. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? »

Marla me jeta un coup d’œil hésitant. Je ne savais plus sur quel pied danser. Son emportement était une énigme. J’ignorais comment l’aider.

« Allez, Bill…

— Je t’emmerde ! Je t’emmerde ! »

Puis il s’écroula en sanglots, les poings serrés sur sa poitrine. Plusieurs personnes sur le trottoir s’arrêtèrent pour assister à la scène. Un policier municipal vint à notre rencontre. Il reconnut Bill et s’interposa.

Je sentais Marla qui me tirait, tentait de m’écarter. Je répugnais à le laisser gémir ainsi, brisé, mais elle me tira plus fort et nous nous éloignâmes. Il resta effondré dans les bras de l’agent.

L’esclandre nous avait secoués, et nous verrouillâmes les portières une fois revenus au pick-up. Marla bredouilla :

« Il parlait de l’épisode du lac.

— Ouais.

— Bon sang », grogna-t-elle. Je posai la main sur son bras. Elle se dégagea d’un coup sec, énervée. « Ne me touche pas !

— Il se sent responsable, point. Nous n’y sommes pour rien s’il éprouve des remords. On lui sert juste de bouc émissaire. »

Mais Marla ne m’écoutait pas. Sans prévenir, elle se tourna et me gifla. Une claque assez faible, qui m’atteignit cependant à l’endroit où Bill avait cogné. La douleur fut cuisante.

« Bordel !

— Pourquoi tu m’as abandonnée ? Pourquoi tu n’es pas resté, hein ? Regarde comment tu m’as rendue ! Quelqu’un qui baise devant un autre type. À vomir. On aurait pu acheter une maison, fonder une famille. On aurait été normaux, propres. Le bonheur à notre portée, putain. »

Elle mit son visage entre ses mains et bascula sur moi, en larmes.

« Mon Dieu, Johnny… »

Je l’enlaçai et la laissai pleurer, les yeux dans le vague au-delà du pare-brise. La ville continuait à s’affairer, les gens arpentaient les trottoirs, les voitures descendaient la rue, pourtant je ne distinguais rien, excepté l’éclat froid de ma propre culpabilité. Marla retourna travailler un peu plus tard, une fois calmée. Pour ma part, je roulai longtemps, pied au plancher sur les routes de campagne. L’air s’engouffrait en bourrasques par les vitres ouvertes.

 

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