Empty Mile
Chapitre 16
Le lendemain, après que Marla fut partie au travail, je sortis m’asseoir dans le jardin. J’essayai de ne pas rejouer la scène de la veille, quand elle était allongée sous Jeremy Tripp. J’y passai un temps considérable, puis me penchai sur un autre problème : comment diable allais-je parvenir à garder la maison ?
Un déménagement traumatiserait Stan. S’il existait un moyen de lui épargner le choc, je devais le trouver. La seule solution dans l’immédiat était celle que la banque privilégiait. J’étais obligé de vendre Empty Mile. Cependant, mon père m’avait fait promettre le contraire, quel qu’en soit le prix. Pourquoi ? Quelle était l’importance de cet arpent pour lequel il s’était endetté de nouveau à l’âge de cinquante-sept ans ?
Stan et moi avions rendez-vous avec un client éventuel à l’entrepôt dans l’après-midi. Le reste serait reporté au lendemain. Lorsque je lui proposai de faire relâche, il fut d’abord perplexe. Il changea néanmoins d’avis dès qu’il sut que cette pause lui permettrait de voir Rosie.
La prairie d’Empty Mile avait piégé le soleil. Les criquets stridulaient dans les hautes herbes. Les fragrances du bois chaud et de la poussière, sur le porche de Millicent Jeffries, étaient adoucies par des brins de jasmin rassemblés dans un pot sur le rebord d’une fenêtre ouverte. La moustiquaire était rabattue, et la vieille femme nous observait à travers les mailles.
« Je me demandais qui c’était.
— Stan et moi voulions venir vous dire bonjour.
— Je savais que nous nous reverrions tôt ou tard. Rosie a insisté pour passer vous voir, après l’article sur votre père dans le journal, mais je lui ai conseillé de vous laisser du temps. Je vous en prie. »
La porte d’entrée donnait directement sur un salon qui occupait presque tout l’avant de la bâtisse. L’endroit était propre. L’odeur qu’il dégageait donnait l’impression que le ménage venait juste d’être effectué. Les murs et les meubles étaient de couleur claire. Exiguïté oblige, la moindre surface paraissait encombrée de vases et de bibelots. Les lieux étaient pourtant agréables. La toiture du porche abritait les murs du soleil. Un léger souffle d’air frais s’infiltrait par les fenêtres ouvertes.
Millicent s’installa dans une chaise. Un mécanisme grinçant sous le capitonnage lui permettait de se balancer. Nous l’avions interrompue au milieu de son tricot. Elle reprit son ouvrage, les extrémités desséchées de ses doigts s’activaient machinalement pour compléter un napperon fleuri. Je m’assis sur le canapé tandis que Stan demeurait debout.
« Rosie est là, madame Jeffries ?
— Dans sa chambre. »
Stan la regarda, peu assuré.
« Allez, va la voir. »
Il disparut par un passage voûté dans la cloison, et je t’entendis frapper à la porte quelques instants plus tard. Millicent m’adressa un sourire bienveillant.
« Nous sommes désolées pour votre père. Quel mystère ! Il paraissait si bon.
— Il l’était.
— La police espère encore le retrouver ?
— Je n’en ai pas l’impression. »
Millicent acquiesça.
« Vous comptez vendre ?
— Mon père voulait que je conserve le terrain.
— Eh bien, c’est un bel emplacement.
— Certes. Mais je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il comptait en faire. »
Millicent haussa les épaules.
« La première fois que je l’ai rencontré, il voulait inscrire ma maison à son catalogue. Peut-être est-il juste tombé amoureux de l’endroit, sans projet précis.
— Quand était-ce ?
— Février. Je m’en souviens car cette période est peu propice à l’immobilier. Pourtant, il prétendait avoir de nombreux clients pour des résidences secondaires. Il désirait établir une liste des biens disponibles avant le printemps, quand les gens se décideraient à acheter. Il affirmait pouvoir m’obtenir un bon prix. Je lui avais dit de jeter un coup d’œil, et de m’expliquer où je pourrais bien aller avec l’argent de la vente. Notre eau vient du réservoir là-derrière, la cuve des toilettes est enterrée à même le sol. En bon professionnel, il ne s’est pas découragé, bien sûr. Mais il a abandonné quand il a vu que je ne changerais pas d’avis. Nous avons fini par parler d’or, ce genre de choses.
— D’or ?
— Oui. Lui et le jeune homme qui l’accompagnait étaient tous deux prospecteurs amateurs, et il se trouve que l’un de mes aïeux – anglais comme votre père – est arrivé en Californie à l’époque de la ruée. Il a tenu un journal. Votre père a demandé à le consulter. Il semblait captivé par l’histoire locale.
— Qui était le type avec lui ?
— Je l’ignore. Un ami, j’imagine. Il n’avait pas l’air d’être dans l’immobilier.
— Ce journal mentionne-t-il le terrain ?
— Un peu, je crois. Je ne l’ai plus lu depuis longtemps. Ces récits ne m’ont jamais passionnée. »
Stan et Rosie firent leur apparition. Rosie baissait les yeux, comme d’habitude, mais elle tourna la tête vers sa grand-mère au moment de franchir le seuil.
« On va marcher. »
Elle sortir sans s’arrêter, Stan sur ses talons. Je les regardai disparaître et, lorsque je reportai mon attention sur Millicent, je me rendis compte qu’elle n’en avait pas perdu une miette.
« Ne vous inquiétez pas.
— Pardon ?
— Elle ne tombera pas enceinte, si c’est ce qui vous préoccupe. – Stan n’a pas beaucoup d’expérience avec les filles. En fait, il n’en a pas du tout.
— Rosie est stérile. Ses trompes ont été ligaturées quand elle avait seize ans. Elle était dans un établissement spécialisé, renfermée sur elle-même. Personne ne savait ce qu’elle allait devenir. Les responsables ont recommandé l’opération, conscients qu’un des garçons de l’institut lui mettrait le grappin dessus tôt ou tard. J’ai dû accepter. Comment faire autrement ? Elle ne pouvait pas s’occuper d’un enfant. » Millicent fixa ses aiguilles à tricoter, puis, après une longue pause, conclut d’une voix ferme : « C’était la meilleure solution. » Elle se ressaisit. « Vous désirez savoir de quoi parle le journal ? Vous pouvez le lire, il est là-bas. » Elle désigna une petite étagère sous l’une des fenêtres. « Le gris, tout au bout. »
Je pris le livret qu’elle indiquait. Millicent se remit à l’ouvrage. Pendant que les aiguilles allaient et venaient, que le fil serpentait entre les mailles de coton, je m’assis dans cette pièce calme et claire, et commençai à tourner ces pages rédigées un siècle et demi avant ma naissance. Le document était recouvert d’une toile grossière, crasseuse, qui avait néanmoins conservé par endroits sa couleur verte originale. Les deux premiers tiers du livre, abîmés par l’humidité, étaient illisibles. En revanche, les pages suivantes étaient remplies d’une écriture précise, aux lettres légèrement déliées. La dernière page portait le nom du rédacteur. Nathaniel Bletcher, l’ancêtre de Millicent.
La ruée vers l’or avait débuté en janvier 1848, lorsque James Marshall trouva de l’or tandis qu’il construisait un bief sur l’American River, à Coloma, pour le compte d’un futur propriétaire terrien nommé Joseph Sutter. La Californie était peu peuplée à l’époque, mais tout changea l’année où la nouvelle se répandit : on pouvait devenir riche en tamisant les fonds boueux d’une rivière. Dès 1849, les chasseurs d’or rappliquèrent du monde entier. Ils remontèrent pour la plupart en direction des torrents à l’ouest de la Sierra Nevada. Nathaniel Bletcher était l’un d’eux.
La compétition s’accentua. L’apogée était à peine atteinte qu’il devint, mois après mois, plus difficile de gagner sa croûte. Pour certains, le salut passa par l’intérieur des terres, en dépit des filons déjà à sec, à la recherche d’une crique, d’un cours d’eau encore vierges.
D’après le journal, Nathaniel Bletcher fut plus ou moins contraint d’adopter cette stratégie. Il avait débuté sa quête sur la Feather, où il s’échina un mois sans succès avant de revendre. Il s’orienta ensuite vers la Yuba, prospecta pendant un trimestre en direction de la jonction sud. Beaucoup de veines avaient jadis été abondantes, mais il arrivait trop tard pour accéder à la prospérité telle qu’il la concevait. Il abandonna donc la Yuba, s’acheta une mule, du matériel, et remonta au Nord, dans la forêt, déterminé à mettre la main sur une rivière inexploitée.
Son périple dura neuf jours. D’abord, ses espoirs furent déçus. Le cours d’eau qui l’avait guidé hors des bois était déjà baptisé : la Swallow River. De plus, d’autres hommes l’avaient précédé. Les dépôts semblaient prometteurs. Cependant, les défricheurs n’étaient pas trop nombreux, et il apprit de leur bouche qu’ils étaient les premiers à remonter aussi loin.
Il resta deux nuits en périphérie du tout nouveau campement, mais l’appât du gain, son Eldorado personnel, fut trop fort. Le troisième jour, il plia bagage, et poursuivit sa route.
La Californie avait certes connu une explosion démographique du fait de la ruée, mais tout n’était pas joué. Certains endroits portaient désormais un nom, des régions avaient été cartographiées. Des colons sans aucune notion de prospection avaient bâti des fermes à partir de rien. Des hameaux fleurissaient çà et là.
Je tournai les pages retraçant le parcours de Nathaniel, en quête d’un lieu-dit ou d’un village qui m’aurait permis de localiser à quel niveau de la rivière il avait séjourné.
Plusieurs pages comportaient peu de renseignements ; quatre jours d’un lent voyage à peine esquissé. Dès qu’il était parti du campement, le sable aurifère s’était tari. L’eau ne courait plus que sur de simples rochers plats et un fouillis de blocs de pierres. Un terrain peu propice à la fortune. Les paragraphes rédigés par Nathaniel étaient marqués au sceau du découragement. Il commençait à envisager de décrocher pour regagner le campement. Le quatrième jour, il écrivit cependant :
15 mars 1849.
Enfin ! La rivière s’est élargie. Je campe cette nuit en bordure d’un haut-fond gravillonné qui produit des paillettes. De l’aube au crépuscule, j’ai collecté deux onces. L’or n’est pas très concentré, mais il est présent. Il est présent ! Les terres environnantes me donnent de bonnes raisons d’être optimiste. En amont, au-delà des arbres, j’aperçois une formation rocheuse quartzifère. Elle est très érodée. Ses minéraux n’ont pas pu se déverser autre part que dans la rivière. Le cours d’eau bifurque au loin. Il m’est impossible d’examiner le lit, mais je suis persuadé d’être à l’extrémité d’un fameux dépôt. Et parmi les innombrables chercheurs qui sillonnent la région, moi seul suis en mesure de l’exploiter. Que me réserve l’avenir ? Je vais continuer à avancer. Avec de la chance, j’atteindrai le cœur du filon. Avec de la chance.
Et le lendemain :
16 mars 1849.
Une demi-journée de marche, même récolte. Les sédiments sont plus riches. Je sens une excitation identique à celle d’un chasseur devant sa proie me gagner. Je suis tout près. Je le sais. Demain, peut-être, juste un peu en amont, ma fortune sera faite. Cette nuit, la chance m’a souri. Tandis que je préparais mon souper, un trappeur est apparu. Dieu merci, j’avais fini de travailler et mon matériel était hors de vue. Il redescendait la rivière à la rame, séchait sa viande. Je pense qu’il a cru à mon mensonge lorsque je lui ai annoncé que je cherchais un endroit où construire ma ferme. Je lui ai acheté de la nourriture, et nous avons partagé le repas. Je lui ai demandé à quoi ressemblait la rivière, plus haut. Il m’a affirmé qu’il existait un point de repère connu des seuls voyageurs. Le cours d’eau, à plusieurs heures d’ici, s’étendait sur une longueur inhabituelle et décrivait une courbe si parfaite qu’on l’avait surnommée le Cerceau de Cooper, comme s’il suivait le flanc d’un tonneau géant. Là-bas, a-t-il précisé, les flots larges, paisibles, glissaient sur un fond de sable et de graviers. Bien que la solitude me pesât, j’ai été soulagé de le voir reprendre sa route après le repas. Je n’aurais pas pu dissimuler mon euphorie plus longtemps. L’endroit qu’il avait évoqué ne pouvait être que le bon. Tout y concourrait. La configuration du terrain, le calme de l’eau, la composition du lit. Quel trésor était-il susceptible de dissimuler ? Je partirai dès l’aube. Le trappeur voulait négocier avec les hommes que j’avais croisés cinq jours auparavant. Il pourrait mentionner ma présence. Les mineurs sont de nature suspicieuse. Certains ne croiront peut-être pas à mon histoire de ferme.
Ce paragraphe se terminait au bas de la dernière page du journal. Pris par le récit, je ressentis un pincement de frustration devant sa conclusion abrupte. Je tins le livre ouvert entre mes mains pendant un long moment. Tandis que je m’interrogeais sur le destin de cet homme, j’aperçus des bandes de papier froissé dépasser de la tranche intérieure. On aurait dit que trois feuilles avaient été arrachées.
Je reposai l’ouvrage sur l’étagère.
« Il manque les dernières pages.
— Ah bon ? Je n’ai jamais remarqué. Mais, comme je vous l’ai indiqué, je n’ai pas ouvert ce livre depuis des années.
— Que lui est-il arrivé ? »
Elle rit.
« Qu’est-il arrivé à mon trisaïeul ?
— Je ne sais même pas qui il était.
— On prétend qu’il a sans doute gagné pas mal d’argent. Grâce à l’or ou non, impossible à dire. » Elle jeta un regard fatigué dans la pièce. « La fortune fut néanmoins éphémère. Notre famille habite la région depuis que Nathaniel s’y est installé, et je pense qu’aucun de nous n’a jamais été à l’aise financièrement.
— Connaissez-vous un endroit appelé Cerceau de Cooper ? Il en parle dans son journal.
— Oui. Bien qu’il existe peu de personnes encore en vie à se souvenir de ce nom.
— Où est-ce ?
— Ici. La parcelle de rivière en bas de la propriété de votre père. Les gens disaient le Cercle de Cooper avant qu’Empty Mile ne remporte les suffrages. Quand l’or a été épuisé, je suppose. »
Je m’adossai à ma chaise et fermai les yeux. J’étais venu là afin de comprendre pourquoi mon père avait acheté ce lopin. L’ancien journal était peut-être excitant, mais je n’y avais rien lu qui expliquât l’importance démesurée qu’il y accordait. La mention de l’or constituait certes une ébauche d’indice, mais qu’en faire ? Les richesses de la Swallow River, à l’instar de tout le métal précieux en Californie, avaient disparu depuis longtemps.
Millicent me sourit patiemment : « Vous y voyez plus clair ? Votre père est revenu tout seul quelques mois après sa première visite. Il a demandé à relire le journal. Peu après, son ami et lui ont creuse plusieurs trous, pour des poteaux de clôture.
— Je n’ai vu aucune clôture. Où ont-ils creusé ?
— Vers les arbres en bas de la prairie. Ils ont fait un tel raffut que je suis descendue voir. Ils avaient ce truc qui ressemble à un gros tire-bouchon avec un moteur à essence. Ils foraient le sol. J’ai trouvé l’endroit étrange, là, au milieu des arbres. Je ne sais pas comment ils comptaient dérouler le fil barbelé dans ces broussailles. Mais votre père n’avait pas l’air très pragmatique. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’ils aient beaucoup retourné de terre.
— Quand était-ce ?
— Il y a trois ou quatre mois.
— Et vous ignorez qui est cet ami ? Vous n’avez pas entendu de nom ?
— Non. Un roux, genre pâle. Grand, mince. »
J’exhibai mon portable et sélectionnai la photo que Gareth m’avait obligé à prendre.
Millicent confirma :
« Oui, c’est lui.
— Mon père a acheté il y a un mois. Pourquoi aurait-il effectué des travaux sur un emplacement qui ne lui appartenait pas ?
— Peut-être qu’il savait quelque chose.
— Qui était le précédent propriétaire ?
— Aucune idée.
— Vous pouvez me montrer où il a creusé ? »
Millicent se leva, ouvrit la moustiquaire, et pointa le doigt vers les bois en contrebas. « Tout droit à partir d’ici. Vous devriez tomber dessus. »
Je la remerciai et descendis la pente.
La première excavation se situait à environ vingt mètres après le début de la forêt. Je l’avais déjà vue. Mon père s’était tenu devant, pensif, le jour où il nous avait emmenés à Empty Mile pour la première fois. Je longeai le pré, et découvris deux nouvelles cavités.
Même si je n’avais jamais posé de clôtures, j’estimais qu’elles faisaient le bon diamètre, mais le reste clochait. Elles étaient trop espacées, trop profondes : au moins douze mètres entre chaque poteau, plus d’un mètre sous la surface. Et pourquoi tenter d’ériger une barrière dans cette végétation épaisse ?
Je délaissai la forêt pour me rendre au cabanon. Il était assez vaste et comportait trois chambres. J’aperçus Stan et Rosie par la fenêtre de l’une d’entre elles. Ils se tenaient au milieu de la pièce vide. Elle avait passé ses bras autour de lui, et leurs visages étaient collés l’un à l’autre. Ils s’embrassaient.
Je frappai à la porte et attendis. Stan et Rosie émergèrent quelques secondes plus tard. J’annonçai à mon frère que j’avais des courses à faire. Il pouvait m’attendre à Empty Mile s’il voulait.
Je partis de chez Millicent et me rendis directement à Tunney Lake. Marla et moi étions convenus d’un accord tacite de nous comporter comme si la nuit avec Jeremy Tripp n’avait jamais eu lieu. En revanche, je n’avais passé aucun compromis avec Gareth.
Il était occupé à nettoyer les marches d’une des cabanes lorsque je me garai sur le parking. Il leva les yeux tandis que j’approchais.
« Tu en as mis du temps. Je pensais que tu reviendrais cette nuit.
— Elle m’a dit ce que tu avais contre elle.
— Ah… Arrestation pour racolage. Plutôt moche.
— Connard. Pourquoi tu t’en prends à elle ?
— Heu… L’argent ?
— Tu as d’autres filles.
— Johnny, je suis ton ami. Cette histoire, c’est entre Marla et moi. Elle fait partie de mon passé.
— Tu n’as pas vécu avec elle pendant une éternité.
— Tu sais que tu es plutôt égocentrique ? Peu importe qu’on ne soit pas restés longtemps ensemble. Elle a hypothéqué mon avenir. Franchement, Johnny, tu m’en veux d’avoir envie de la traiter comme une pute de temps en temps ? »
Gareth soupira, puis se calma.
« Écoute, tu es parti pendant un bail. Et ici, la vie a continué sans toi. Peut-être d’une manière un peu tordue, certes. J’avoue que je ne devrais pas la haïr autant, mais parfois… Je ne sais pas, ça m’obsède.
— Le chantage et la prostitution forcée dépassent le stade de l’obsession.
— Elle tapinait déjà avant.
— Quelle différence ? »
Je crus un instant que Gareth allait encore soupirer, mais il se contenta d’acquiescer d’un air las.
« Bon, toi et Marla vous êtes à l’évidence rabibochés. Je n’étais pas sûr, mais les choses ont changé, je le vois bien. Tu n’aurais jamais dû savoir que ta copine était obligée de faire des passes. J’y ai beaucoup réfléchi après ton départ, et je suis d’accord : on ne peut pas continuer ainsi.
— Alors ?
— Je vais la laisser tranquille. Cadeau. Je ne la forcerai plus, je te le promets. »
Je ne savais pas vraiment quoi répondre. Je m’étais attendu à une longue dispute pleine de vociférations, éventuellement à une bagarre. Ce changement d’attitude me prenait de court. Je restai là, à le regarder sans rien faire. Gareth se mit à rire.
« Mon pote, je ne suis pas un monstre. Qu’est-ce que tu crois ? Que je serai le côté obscur de ta force pour le reste de ta putain de vie ? Que tous les jours je vais répéter : désolé, Johnny, Marla doit bosser cette nuit ? Allez !
— Il m’a obligé à regarder.
— Tu as tout vu ? Oh, je suis désolé, mec. Quelle merde ! J’ignorais totalement qu’on en arriverait là. Bon, j’ai fini le ménage. Tu veux rester un peu, prendre une bière ? »
Mon seul désir était d’aller voir Marla, de lui raconter que je l’avais délivrée de Gareth. Mais je devais ménager ce dernier pour le bien de Marla. J’acceptai donc de boire un coup avec lui.
Gareth sortit les boissons de la cuisine et me conduisit au hangar. Son père, David, était assis dans un coin sur son fauteuil roulant. Il travaillait une pièce à la foreuse. Il me fit un signe distrait quand nous entrâmes et se remit à l’ouvrage. Nous prîmes place devant la grande porte coulissante, dos au bâtiment. À intervalles réguliers, la foreuse de David geignait contre le métal.
Gareth me poussa du coude, les sourcils arqués.
« Hé, tu as appris, pour Patricia Prentice ?
— Stan et moi avons trouvé le corps.
— Vrai ? Putain de merde !
— Stan livrait des plantes.
— Elle était comment ?
— C’est-à-dire ?
— Je ne sais pas. Elle portait des fringues ? C’était l’horreur ?
— Elle avait l’air morte, d’accord, Gareth ? Simplement morte. »
Il leva les mains.
« Je demandais, c’est tout.
— Merde.
— O.K… O.K… » Il se pencha vers moi et baissa d’un ton. « Je suis content de ta visite, Johnny. Il fallait que je parle à quelqu’un. Il se passe un truc entre le connard qui a baisé Marla la nuit dernière et Vivian.
— Jeremy Tripp ?
— Ouais. »
Bien entendu, j’étais au courant : je l’avais surprise au sortir de la salle de bains. Mais il était hors de question que je sois mêlé à cette embrouille. Gareth secoua la tête, attristé.
« Je vais la voir, et elle revient par la route qui mène chez lui. Je l’appelle sur son portable, et elle ne répond pas, ou elle est quelque part en train de s’exercer au tir à l’arc. Au tir à l’arc, bordel ! Bon Dieu, mec, je l’aime. »
Je pris une gorgée de bière.
« Je n’arrive pas à y croire. Deux femmes dans ma vie, les deux seules relations dignes d’intérêt, et elles tournent en eau de boudin.
— Pourquoi Tripp payerait Marla s’il voit Vivian ? »
Gareth haussa les épaules.
« Il est riche. Merde, j’ai juste besoin d’un délai pour remettre cet endroit sur pied, en tirer un peu de fric. Alors, je pourrai garder Vivian. Je sais qu’elle resterait avec moi. »
Il détourna le regard, s’éclaircit la gorge et changea de sujet.
« Comment vous vous en sortez avec votre père, au fait ?
— On arrive à gérer.
— Je me suis senti mal quand j’ai lu l’article. Ray était un type bien. On était devenus bons amis.
— Vraiment ?
— Ouais. L’année dernière, je tamisais près de Malakoff, et il était là aussi, sur le même bras de rivière. On a commencé à discuter. On avait l’or dans la peau tous les deux, et j’étais ton ami, alors on s’est plutôt bien entendus.
— Ah bon ? Il ne m’en a jamais parlé.
— Ouais. On avait l’habitude de se voir, avec notre batée. Ou on allait aux réunions de l’Éléphant ensemble. Je suis tombé des nues quand il a disparu. Les flics ont une piste ?
— Aucune. Mais je voulais te demander : tu es déjà sorti avec lui pendant son travail ? En tant qu’agent immobilier ?
— Non.
— Rien en dehors d’Oakridge ? Jamais ? Quand il recherchait des propriétés ?
— Non, pourquoi ?
— J’ai été dans un coin appelé Empty Mile. La femme qui vit là-bas m’a raconté que mon père était accompagné lorsqu’il est venu pour tenter de la persuader de vendre. »
Gareth fronça les sourcils. Il fit un signe de négation, puis son visage s’éclaira. « Ah oui ! Je vois à quoi tu fais allusion. Ma Jeep est tombée en panne sur la route de Burton. Ray passait par là, il m’a emmené. Il s’est arrêté en chemin pour affaire professionnelle. Empty Mile. Mais je ne bossais pas avec lui, mon pote.
— Il s’intéressait à cet emplacement ?
— Aucune idée. La femme n’était pas vendeuse, ça je m’en souviens.
— L’emplacement d’en dessous, je veux dire.
— Il ne m’a pas semblé. Il s’agissait juste d’un morceau de pelouse.
— Tu sais qu’il a fini par l’acquérir ? À ses frais ?
— Ouais, j’ai eu vent de l’histoire.
— La femme a prétendu que vous étiez intrigués par un journal intime qu’elle possédait.
— Ah ouais, ce truc. Un récit passionnant. On est restés genre une heure à le lire. Tu crois que tu te sépareras du terrain, une fois qu’on se sera occupé du testament de Ray et tout le reste ?
— Je peux m’en séparer maintenant, si je veux. Il a inscrit mon nom sur l’acte de propriété.
— Sérieux ? Pourquoi ?
— Une combine pour payer moins d’impôts.
— Intéressant… Tu sais, mon père et moi songeons à nous payer une parcelle, pour plus tard. On pourrait peut-être s’arranger.
— Tu as envie d’acheter Empty Mile ?
— Si tu es vendeur, pourquoi pas ? J’ai vu le site, il correspond à ce que nous voulons.
— Je croyais que vous étiez fauchés ?
— Nous le sommes. Mais je pourrais obtenir les fonds nécessaires grâce à cet endroit.
— Je n’ai pas l’intention de vendre pour l’instant. »
Il parut déçu. « D’accord, mais promets-moi que si tu changes d’avis, tu nous laisses la priorité. Je te paierai la valeur du marché. Aucun prix d’ami ni rien. »
Nous bûmes une autre bière, puis Gareth me raccompagna au pick-up. Tandis que je grimpais à l’intérieur, je me souvins d’un détail.
« Pourquoi vous avez creusé des trous ?
— Quels trous ?
— Ceux que tu as faits avec mon père, à Empty Mile.
— Une clôture.
— Ah bon ?
— Selon ton père, en tout cas.
— Vous êtes allés trop profond. Et puis, ils sont au beau milieu de la forêt.
— Je me contentais de lui filer un coup de main, mon pote. Ton père avait besoin d’aide, il a parlé de planter des poteaux. On s’en fout. N’oublie pas ce que je t’ai dit pour la vente. »
Il retourna au bungalow. Je passai récupérer Stan à Empty Mile et nous nous rendîmes à l’entrepôt où nous avions rendez-vous. Peut-être un nouveau client pour Plantorotops.
Un van de location était garé à la jonction de l’allée du magasin de jardinage et de la boucle d’Oakridge. Le moteur était éteint, et j’eus l’impression qu’il était là depuis un bon moment. Quelqu’un se tenait derrière le volant, mais la lumière était telle que je ne distinguais qu’une vague silhouette.
Nous le dépassâmes et empruntâmes l’allée. Après avoir ouvert l’entrepôt, comme il nous restait un peu de temps, Stan brancha le tuyau et commença l’arrosage. Nous avions reçu notre premier arrivage de Sacramento dix jours auparavant et nous ne nous lassions pas de contempler les plantes : les mille nuances de vert sur les feuilles, leur scintillement sous les éclaboussures, la certitude que cette forêt miniature, ces arbustes en pot nous appartenaient. Nous étions établis et ce stock était le nôtre.
Nous disposâmes ensuite plusieurs produits à l’extérieur, devant le bâtiment. Un SUV Mercedes arriva au moment où nous installions le dernier arbrisseau. Les pneus crissèrent sur le gravier. Il se gara. Trois femmes impeccables émergèrent de l’habitacle. L’une d’elles était celle que nous attendions. Elle s’appelait Cloris et était propriétaire de deux magasins de vêtements de luxe dans la Vieille Ville. Elle désirait décorer ses enseignes ainsi que sa maison, sur les Flancs. Elles se rassemblèrent devant les plantes exposées.
Nous nous saluâmes. Cloris nous présenta ses amies : des habitantes de son quartier susceptibles d’être, elles aussi, intéressées par nos services. Stan me lança un coup d’œil discret et je sus que, s’il avait pu, il aurait fait un bruit de caisse enregistreuse. Je le laissai détailler les différents types de plantes que nous utilisions, les choix supplémentaires dont nous disposions au cas où celles d’aujourd’hui ne conviendraient pas. Les femmes l’écoutèrent, opinant à l’occasion.
Pendant le discours de Stan, j’entendis un véhicule démarrer un peu plus loin et, trente secondes plus tard, le van arriva à vive allure et pila derrière la Mercedes. Nos clientes pivotèrent, surprises. Stan s’interrompit, un regard anxieux dans ma direction.
Jeremy Tripp sortit et se dirigea d’un pas tranquille vers les doubles portes de son engin. Après avoir marqué une pause, il adressa un signe de tête à Cloris et à ses amies.
Stan leva timidement la main.
« Bonjour, monsieur Tripp. »
Jeremy l’ignora.
« Vous voulez peut-être voir ça avant de perdre votre argent. »
Il ouvrit l’arrière du van et commença à traîner les plantes que nous lui avions fournies à l’extérieur. Il les halait avec des gestes expéditifs, les laissait choir au sol. Lorsqu’il eut terminé, il posa un pied sur l’un des bacs et le renversa. Le yucca pourri qu’il contenait se brisa. Son tronc était rempli d’une bouillie humide. Ses feuilles ratatinées avaient perdu leur lustre verdoyant, elles étaient fripées, poisseuses et noirâtres. Les autres arbustes affichaient la même dégradation : foudroyés, morts.
« Super service, les gars. »
Les femmes émirent des chuchotis angoissés entre elles, tentaient de comprendre de quoi il retournait. Stan bredouilla que les plantes avaient dû tomber malades, que nous les remplacerions sans tarder…
Tripp eut un reniflement de mépris. Il remonta dans son van, puis, avant de refermer la portière, balaya le site des yeux.
« Cet endroit serait parfait pour un petit hôtel. Disons une trentaine de chambres. Vous y avez déjà pensé ? »
Il fit demi-tour et s’éloigna lentement. Stan tomba à genoux pour inspecter les végétaux. Il décollait les feuilles du sol, les examinait à la lumière du jour. Les voisines échangèrent un bref regard, et regagnèrent leur Mercedes. Cloris nous remercia avant de quitter les lieux à son tour. Le SUV repartit avant que j’aie pu ouvrir la bouche.
« Elles ne vont rien nous commander, hein, Johnny ?
— J’ai bien peur que non.
— Quelle tuile. Elles vont peut-être ébruiter l’affaire.
— Pourquoi les plantes sont-elles dans cet état ? »
Stan secoua la tête.
« Je ne sais pas. Le pourrissement est trop rapide pour une maladie. On dirait plutôt une intoxication à l’insecticide. »
Il poussa quelques arbres du pied, sans conviction. J’ignorais de quoi ils étaient morts. Plusieurs jardinières étaient tombées sur le côté. Je me penchai afin de remettre le terreau à l’intérieur du plat de la main, et sentis à ce moment-là une odeur piquante, chimique. Ammoniacale. Je portai une poignée de granules à mes narines, puis la tendis à Stan pour avoir son avis.
« De la Javel, Johnny.
— Ouais. »
Je piochai un second échantillon dans un autre pot. Même diagnostic. Les végétaux avaient été empoisonnés avec du désinfectant.
Une ride apparut sur le front de Stan.
« Pourquoi il tuerait ses propres plantes ?
— On les a peut-être aspergées en faisant le ménage.
— Rosie est soigneuse. Elle ne ferait jamais une chose pareille, elle est prudente. »
Stan avait bien entendu raison. Personne n’avait massacré ces plantes par accident.
Ce soir-là, dans la cuisine, Stan affichait un air à la fois épuisé et grave. Il mangea en silence et s’abstint de ses blagues habituelles. Il avait posé sa boîte d’allumettes à côté de son assiette. De temps en temps, il l’ouvrait pour observer les papillons à l’intérieur. Il prit un verre de lait à la fin du repas.
« Johnny, tu crois que Plantorotops va marcher ?
— Un autre jour, j’aurais été optimiste, pas toi ?
— Ça devient important maintenant, Johnny. Très important. » Il marqua une pause, puis ajouta : « À cause de Rosie. Je dois être sûr qu’elle n’arrêtera pas de m’aimer. »
Plus tard, comme je lui souhaitais bonne nuit, il se pencha vers sa table de nuit pour prendre sa boîte. Il était en pyjama, mais portait son masque de Captain America. Il entrouvrit l’étui et inspira par la fente.
« Quand les choses se gâtent, déclara-t-il sur un ton sentencieux, il te faut de l’énergie. Si tu n’en as pas assez, tout se casse la figure, comme aujourd’hui. Tu devrais m’emprunter une tenue. J’ai Superman, si tu veux.
— Pas question que je me déguise, Stan.
— On aura davantage d’énergie.
— Écoute, mec, cette histoire d’énergie commence à être fatigante.
— Parce que tu ne crois en rien. Tu es tellement en colère tout le temps, à propos de trucs qui se sont déjà passés, que tu ne vois plus la beauté du monde.
— C’est faux.
— Le monde est beau, Johnny, vraiment. Mais tu dois parfois accumuler de l’énergie pour l’aider. »
Je sentais que le sujet lui tenait à cœur, alors je n’argumentai pas.
« O.K. Tu devras donc en avoir pour nous deux, car je ne mettrai pas de costume. »
Il eut un petit sourire.
« D’accord, Johnny. »
J’appelai ensuite Marla pour lui proposer de venir passer la nuit chez nous, mais il était tard, elle n’avait pas le courage de conduire.
« Je ne serais pas de bonne compagnie de toute façon, Johnny. Je me sens sale.
— Tu n’es pas sale.
— Je suis dégoûtante.
— Tais-toi. Tu es quelqu’un de bien. »
À l’autre bout de la ligne, j’entendis le rire de Marla. Perdu, étrange.
« Vraiment ? »
Je songeai à lui révéler la promesse formulée par Gareth de la laisser tranquille, mais elle me paraissait dans un tel état que la nouvelle n’aurait sans doute pas beaucoup d’impact. Nous convînmes toutefois de déjeuner ensemble le lendemain. Je lui dis que je l’aimais, puis raccrochai.
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