Empty Mile
Chapitre 35
Le lendemain matin, à Empty Mile, le monde commença à s’écrouler pour nous quatre. Ou nous cinq en comptant Gareth.
Marla et moi l’attendions sur le porche. Il devait venir travailler en bordure de la rivière. Stan et Rosie prenaient quant à eux le petit déjeuner à la cuisine, dans le cabanon. Mon frère mangeait des œufs au plat, tandis que Rosie se contentait d’un café noir.
Je me sentais à la fois effrayé, plein de vigueur, et résigné. J’ignore si je croyais avoir la moindre chance que cette matinée se termine bien pour nous, mais je savais en revanche que je m’apprêtais à accomplir un acte nécessaire, un acte que j’aurais eu tort de négliger.
Gareth descendit de sa Jeep. Un sourire déforma ses traits dès qu’il vit Marla. Il pointa son index sur moi à la manière d’un pistolet.
« Je suis confus, mon pote. Les efforts que vous faites tous les deux me touchent tellement. Putain, je n’ai pas les mots pour vous dire à quel point je suis soulagé que nous soyons sur la même longueur d’onde. »
Il invita Marla à le rejoindre, bras écartés. Elle lui jeta un regard las.
« Bon sang, Gareth… »
Il fronça les sourcils, un coup d’œil interrogateur dans ma direction.
« Mon pote ?
— Non, désolé.
— Allez, Johnny, déconne pas.
— Marla ne viendra pas avec toi.
— Tu connais les risques ?
— Va voir les flics. Fais ce que tu veux. Je refuse de me prêter à ton sale jeu plus longtemps. C’est terminé. »
Gareth fixa Marla. Elle lui rendit la pareille. Un regard noir, dur, qui lui signifiait de nous laisser tranquilles. Gareth le soutint un moment, puis se tourna vers moi.
« Tu sais ce que je crois ? Que tu bluffes. Tu es persuadé que je n’irai pas jusqu’au bout, hein ? Je dois pourtant t’expliquer, Johnny, que Marla était avec moi avant d’être avec toi. Voilà l’ordre naturel des choses. Et nous allons le restaurer.
— On ne partage pas les gens, espèce de taré. Dégage, va prendre ton or à la rivière.
— Tu m’as volé ma seule chance d’être heureux. Ma seule putain de chance ! Pourquoi tu ne t’es pas trouvé quelqu’un d’autre ? »
Gareth criait à présent, à la limite des larmes, le visage congestionné, rouge.
J’entendis la porte de chez Millicent s’ouvrir. Elle nous fit signe et descendit les marches du perron mais, avant de parvenir en bas, elle dut sentir la tension entre Gareth et moi car elle s’arrêta pour nous observer.
« Tu sais ce que tu fais aux gens autour de toi, Johnny ? Tu les détruis. Marla, ton frère… Eh bien, ça ne va pas m’arriver. Je vais obtenir ce que je veux. Et si je dois t’éliminer, je le ferai, sale connard. »
Il fit volte-face et se dirigea vers sa Jeep. Je perçus des pas derrière moi, dans le cabanon puis sur le porche. Du coin de l’œil, je vis un éclair gris et noir. Stan, dans son costume de Batman, passa comme une flèche devant moi et atterrit sur la terre battue. Dans sa main, la vilaine silhouette du pistolet de Marla. Cette vision fut si incongrue que, l’espace d’une seconde, je fus incapable de comprendre. Par malheur, cette seconde suffit à Stan pour brandir l’arme et presser la détente.
Il bougea si vite que personne n’eut le temps de dire ou de faire quoi que ce soit. Et lorsque l’arme tira, la détonation retentit à un endroit où aucun autre bruit n’existait. Notre petit univers éclata sous la déflagration monumentale de la poudre enflammée, des gaz explosifs crachés par la bouche du canon, de la balle qui fila de la culasse au milieu du dos de Gareth.
L’intensité du coup de feu parut tout pétrifier. On aurait dit que nous étions condamnés à regarder pour toujours Stan, de trois quarts, le bras en extension, puis Gareth, plaqué contre la portière de son véhicule, et la fumée dans l’air froid, l’éclaboussure de sang sur la vitre latérale.
Soudain, le bruit disparut. Stan baissa le bras, lâcha le pistolet. Gareth, lui, glissa sur le côté de sa voiture et tomba le dos par terre. Une longue traînée écarlate balafrait le flanc de la jeep et, au milieu de cette traînée, un petit trou dans la carrosserie marquait l’angle de sortie du projectile à travers le corps de notre ennemi. À l’autre bout de la prairie, Millicent poussa un faible gémissement.
Stan contemplait son œuvre, les pieds plantés au sol, ses bras, sa poitrine, sa tête animés de tremblements rapides. Je le rejoignis, posai la main sur son bras.
« Stan…
— Tu ne peux pas aller en prison, Johnny. C’est impossible. »
Je me sentais tellement responsable, tellement complice que je ne trouvai rien à répondre. Nous nous contentâmes de demeurer côte à côte en silence, jusqu’à ce que Rosie, qui avait assisté à la scène depuis l’entrée du cabanon, descende, prenne la main de Stan, et le conduise en direction de Millicent. Quand ils furent parvenus à destination, le trio monta les marches à vive allure pour rentrer dans la maison.
Marla était venue à moi bien avant que Stan et Rosie aient fini de traverser la prairie. Nous surplombions maintenant Gareth. L’avant de sa chemise était trempé de sang. Il coulait avec régularité d’un orifice en lambeaux au centre de sa poitrine. Sa vessie avait lâché, une tache sombre s’étendait au niveau de son entrejambe.
Marla glissa sa main dans la mienne. Je l’entendais respirer calmement. « Enfin… »
Cependant, Gareth n’était pas tout à fait mort. Ses yeux mi-clos s’ouvrirent. Il toussa, un filet d’hémoglobine coula le long de son menton. Sa voix humide, étouffée, me faisait penser à une pièce remplie d’eau.
« On dirait qu’Einstein a encore merdé.
— Pas tant que toi. »
Gareth expulsa un rire qui le fit suffoquer et cracher davantage de sang.
« Il va aller en taule parce qu’il a voulu te protéger, alors que tu essayais justement de lui éviter la prison. Je suppose qu’on appelle ça de l’ironie. »
Il marqua une pause, à la recherche de son souffle. Je remarquai que des bulles se formaient dans la flaque de sang sur sa poitrine.
« Tu vas appeler les urgences ?
— Non.
— Ils pourraient me sauver.
— Vraiment ? Je ne crois pas.
— Peu importe parce que j’ai tué ton père, hein ? Eh bien, je ne vais pas partir sans t’offrir un dernier cadeau. Toi aussi. Marla. Toi surtout. Et si tu es malin, Johnny, tu en feras bon usage. »
Marla s’accroupit de manière à ce que son visage ne soit qu’à une vingtaine de centimètres du sien. Elle siffla :
« Ne t’avise pas…
— Ce sera toujours là entre vous, si je me tais.
— Tu avais promis.
— La mort donne certains passe-droits. Johnny, viens, j’ai du mal à parler. »
J’imitai Marla. Gareth ferma les yeux un moment, rassembla ses forces. À l’autre bout de la prairie, j’entendis un moteur se mettre en marche, une voiture s’éloigner. Lorsque Gareth rouvrit les yeux, ils étaient ternes, fixes, presque vides.
« D’accord… Je me suis occupé des freins sur la voiture de Ray, pareil que pour Tripp. Pourtant, je ne l’ai pas tué. J’aurais bien essayé une seconde fois, mais je n’en ai pas eu besoin… »
Je lançai un coup d’œil à Marla. Elle me regardait en pleurant.
« … parce que Marla l’a fait à ma place. Il faut que tu saches, Johnny : c’était un accident. Elle n’y était pour rien… » Il s’interrompit, ses yeux papillotèrent. « Quant au tuyau, je m’en suis débarrassé depuis plusieurs semaines. Embrasse mon père pour moi. »
Il tenta par deux fois de reprendre sa respiration, en vain. La blessure sur sa poitrine sifflait méchamment. Et il mourut.
Je me redressai lentement et observai le corps qui refroidissait à mes pieds. Celui d’un ami de dix ans. Je lui avais volé l’amour de sa vie. Je m’en étais fait un ennemi. Il y avait tellement longtemps…
Aurais-je pu deviner que son désir pour Marla conduirait un jour mon pauvre frère handicapé à commettre un meurtre ? Non, bien sûr. Et pourtant… Pourtant, j’avais la conviction que j’aurais dû prévoir la catastrophe.
Marla avait caché son visage dans ses mains, mais ne pleurait pas à cause de Gareth. Il existait dorénavant une nouvelle abomination au sein de notre existence. Et elle exigeait d’être exhumée, examinée en plein jour. J’étais néanmoins tenaillé par la conscience aiguë que je devais retrouver Stan. L’assassinat de Jeremy Tripp l’avait déjà ébranlé à la limite du supportable. Pour un individu tel que mon frère, l’innocence incarnée, un meurtre réduirait son âme en lambeaux.
Je remis Marla sur pied, et commençai à la tirer vers la maison de Millicent, mais elle se dégagea.
« Johnny… Johnny… »
Elle se tenait devant moi, les traits bouffis, la bouche tordue. Elle était incapable de parler.
« Marla, allez. J’ai besoin de toi. »
Elle demeura immobile encore quelques instants, puis une brève lueur d’espoir éclaira son visage. Elle prit ma main et courut avec moi. Nous traversâmes la prairie.
Lorsque nous arrivâmes chez Millicent, la Datsun avait disparu. Millicent vint à la porte quand elle nous entendit sur le perron. Un frisson me parcourut l’échine. Sa présence signifiait que quelqu’un d’autre conduisait la voiture.
« Que s’est-il passé ? Pourquoi Stan a-t-il tiré sur cet homme ? Il est mort ?
— Où sont-ils allés ?
— Aucune idée. Ils se sont rendus dans la chambre une minute, puis Rosie s’est emparée des clefs et ils sont partis.
— Ils ont dit quelque chose ?
— Pas un mot. Sauf que Rosie s’est arrêtée sur le seuil, a passé son bras autour de moi, et m’a remerciée. Pourquoi ? Je l’ignore. Mais elle ne m’a touchée de cette manière que trois ou quatre fois dans sa vie. »
Je composai le numéro de portable de Stan. Pas de réponse.
Marla et moi rejoignîmes le pick-up au pas de course et quittâmes Empty Mile.
Nous parcourûmes les rues de la Vieille Ville, puis celles du faubourg. À chaque coin exploré, les mauvais pressentiments croissaient. Marla rappelait Stan sans arrêt. Elle tombait toujours sur la messagerie.
Près de la mairie, une idée me traversa l’esprit. J’accélérai, passai devant les derniers magasins subsistants en direction de la zone commerciale d’Oakridge. Si mon frère était dévoré par la culpabilité, il se rendrait peut-être à l’endroit où tout avait commencé.
Mais nous ne vîmes aucun signe de la Datsun orange lorsque nous arrivâmes devant Plantagion. Je sortis du pick-up pour vérifier les alentours, au cas où. L’entrepôt était fermé, désert. Je regardai à travers une vitre. Tout le matériel de bureau avait été déménagé. Manifestement, celui qui avait hérité de l’entreprise de Jeremy avait décidé de mettre la clef sous la porte. Je fis le tour du bâtiment. Nulle trace d’effraction. Lorsque je revins à mon pick-up, le téléphone sonna. La voix de Stan était rêveuse, comme si, à l’instant où il me parlait, un événement merveilleux se produisait devant lui.
« Salut, Johnny…
— Où tu es ?
— Tout va bien.
— De quoi tu parles ? Stan ? J’exige que tu reviennes au cabanon maintenant.
— Rosie et moi en avons discuté. Tu ne dois pas être triste, Johnny, d’accord ? Tu ne dois pas être triste.
— Stan ! Retourne au cabanon tout de suite. Passe-moi Rosie.
— J’étais obligé de tirer sur Gareth.
— Je sais. Il n’y a pas de problème. Je ne t’en veux pas.
— Bien sûr, Johnny. Tu ne m’en veux jamais. Tu es le meilleur frère du monde.
— Stan, je t’en prie. Où es-tu ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Ma voix se brisa. J’avais conscience que je pleurais, mais ne sentais ni les larmes sur mes joues ni ma gorge se serrer. Ma perception était monopolisée par les mots de Stan dans l’écouteur, et les visions horribles qui m’assaillaient.
« Je t’aime, Johnny. Je sais que tu as fait de ton mieux, avec Plantorotops, avec l’or. Et tu m’as laissé épouser Rosie, tu t’es occupé de moi. Je me rappelle toutes les fois où on a été ensemble depuis que tu es revenu, et aussi avant, quand j’étais petit. Tout est là, et je vais emmener ces souvenirs avec moi. Comme quand je me suis réveillé après m’être noyé. J’ai vu le ciel. Il était si bleu, si profond, et puis je t’ai vu toi, penché sur moi. Tu étais tellement inquiet. J’ai pensé à combien je t’aimais. Même quand tu n’étais pas là. N’oublie pas, Johnny. Ne pense à rien d’autre.
— Stan, je ne vais pas penser à quoi que ce soit. On en parlera à la maison.
— Tu devrais porter mes costumes, Johnny. Parfois, quand tu les mets, la vie ne te fait plus souffrir autant.
— Stan, s’il te plaît… Ne va pas te blesser, hein ? Je ne pourrais pas le supporter. Promets-le-moi.
— Tu resteras dans mon cœur. Je t’aime, Johnny. »
Il raccrocha. Je le rappelai immédiatement, sans succès. Marla posa la main sur ma cuisse.
« Il est où ? »
Je secouai la tête, sur le point de lui dire que je l’ignorais, quand la réponse m’apparut : un seul endroit signifiait quelque chose pour lui à cet instant précis.
« Le lac. »
J’embrayai et partis rejoindre mon frère avant qu’il fasse une bêtise.
Je conduisis vite. Le trajet le plus court se situait de l’autre côté de la zone commerciale, le long de la voie étroite que nous avions empruntée la nuit où Stan avait mis le feu à Plantagion. Il me fallut un quart d’heure pied au plancher pour rejoindre la boucle, et encore deux pour atteindre le début du sentier.
Je dus alors ralentir. Tout en moi me criait d’accélérer, mais la seule fois où j’essayai, les roues arrière patinèrent et le pick-up chassa dangereusement dans un tournant.
Deux cents mètres avant la fin du sentier, nous aperçûmes la Datsun. Le véhicule avait effectué une sortie de route, par chance en montant. La voiture était rentrée en biais dans un arbre. La portière passager avait pris un bon coup. J’arrêtai le pick-up et me précipitai pour voir. L’habitacle était vide. Une petite tache de sang maculait le siège passager. Rien ne suggérait de blessure sérieuse.
Nous reprîmes notre ascension. J’émergeai beaucoup trop vite dans la lumière du soleil, braquai violemment pour prendre un tournant sec à droite, freinai afin d’éviter de me retrouver dans l’herbe, puis ce fut la plage. Marla et moi sautâmes à terre. Nous scrutâmes le lac et ses environs.
J’ignorais où chercher, quelle partie fouiller du regard à la recherche d’un signe de vie. Le monde autour de moi était devenu une série d’instantanés frénétiques impossibles à identifier. Les clichés tressautaient de l’un à l’autre à mesure que je pivotais. L’éclat du jour m’éblouissait, réduisait chaque élément à l’état de silhouette. Lorsque mon cerveau reprit enfin le contrôle, les images se rassemblèrent soudain en un tout cohérent, et je vis enfin ce qui se passait sur le lac ce jour-là.
Cette période de l’année était trop fraîche pour que les gens aillent nager. Seuls deux véhicules stationnaient sur le parking. Le bungalow semblait fermé. Je n’y distinguais aucun mouvement, excepté une colonne de fumée s’élevant à la verticale de la cheminée. La jetée en bois derrière les cabanes attira mon attention. Le petit bateau à rames, d’habitude retourné en début d’appontement, avait disparu.
Je suivis des yeux la ligne d’eau. J’aperçus alors l’embarcation vide. Elle dérivait aussi loin que possible du rivage, à proximité de l’à-pic qui semblait retenir la forêt de l’autre côté du lac. Je ne décelais aucune présence humaine dans les parages. Pas de baigneur en détresse, calme plat.
Je reportai mon regard sur la plage dans l’espoir de voir Rosie et Stan blottis l’un contre l’autre, attendant que je les trouve et résolve leur problème d’accident. Rien. N’était deux couples de retraités debout sur le rivage, la grève paraissait déserte. Je fis le point plus loin. Un détail clochait. Les personnes âgées n’étaient pas en train d’admirer la tranquillité des flots ou de profiter du maigre soleil d’automne. Elles pointaient du doigt, poussaient des cris, cherchaient autour d’elles. Je sus alors où se trouvait Stan. Je me ruai dans l’herbe, puis sur le sable rugueux de la plage.
L’une des femmes – une septuagénaire dont le visage tavelé exprimait l’inquiétude – me parla en premier.
« Deux personnes ont coulé.
— Un garçon et une fille ?
— Oui, oui ! Nous les avons vus là-bas. Ils ramaient. Ensuite, ils se sont levés, puis ont sauté à l’eau. Ils n’ont même pas essayé de nager.
— Ils se tenaient la main », précisa l’homme à ses côtés.
La femme fit un signe de tête affirmatif. « Ils sont peut-être restés à la surface une minute avant de couler. Ils n’ont pas réapparu. Nous ne pouvions rien faire. Nous sommes vieux. Impossible d’intervenir. »
Les deux hommes opinèrent, l’autre femme pleurait.
« Depuis combien de temps ? »
L’un des retraités secoua la tête d’un air grave. « Au moins dix minutes. Nous avons appelé la police. Il n’y a pas âme qui vive, ici. » Il désigna son portable d’un geste inutile.
Je fis alors la seule chose à faire, sans pouvoir m’en empêcher. J’ôtai mes habits et partis à la nage en direction de la barque. Celle-ci était à environ deux cents mètres et je n’étais pas un nageur extraordinaire. Une fois parvenu à destination, j’étais à bout de souffle. Je dus m’accrocher au bord de l’embarcation afin de récupérer.
Ma tentative était vaine. Le bateau avait sans doute trop dérivé pour que mes recherches portent leurs fruits. Et même dans le cas contraire, ils étaient immergés depuis beaucoup, beaucoup trop longtemps. Mais dès que j’eus repris mon souffle, je plongeai dans l’onde glacée et nageai aussi loin que je pus, les yeux grands ouverts, à tâtons dans la lumière qui s’estompait. Je fis chou blanc. Aucun membre à la traîne sous mes doigts, aucun torse rempli d’eau. J’émergeai, plongeai encore et encore, jusqu’à ce que le monde se réduise à un fracas de bulles blanches et de liquide noir, accompagné d’une terrible envie de respirer.
J’étais devenu tellement faible que j’aurais sûrement encouru les pires difficultés si les flics n’étaient pas arrivés. Deux officiers nagèrent jusqu’à moi pour me ramener au rivage.
Trois voitures de patrouille s’étaient garées sur l’herbe en bordure du lac. Tandis que les sauveteurs se séchaient, leurs confrères recueillaient les premiers témoignages des seniors. Ils nous questionnèrent ensuite, Marla et moi, et lorsqu’ils eurent fini, ils se rendirent au bungalow pour interroger David. Celui-ci ne s’était aperçu de rien, car il était dans le hangar au moment du drame.
Les services d’Oakridge ne possédaient pas les ressources suffisantes pour fouiller le lac. Comme l’issue fatale de l’excursion du jeune couple ne faisait pas de doute, ils bouclèrent le périmètre. Une équipe de plongeurs viendrait de Sacramento le lendemain matin. Les policiers autorisèrent les retraités à rentrer chez eux, déroulèrent des rubans de sécurité en travers du sentier pour empêcher l’accès au public, et laissèrent une voiture de patrouille en faction.
Marla et moi, en revanche, étions loin d’en avoir terminé avec eux. Nous dûmes les accompagner à Empty Mile, leur expliquer pourquoi un corps transpercé d’une balle était allongé devant notre cabanon et quel rapport il entretenait avec la noyade de Stan et de Rosie.
L’un des inspecteurs qui se joignirent aux flics en uniforme n’était autre que Patterson, l’officier responsable de l’enquête sur la disparition de mon père. Sa surprise de me voir mêlé à un meurtre était teintée de cynisme, me sembla-t-il. Cependant, quand Millicent affirma que Stan avait bien tué Gareth devant Marla et moi impuissants, il fut enclin à accepter notre version des faits.
Les procédures en cas d’homicide – collecte d’indices, enregistrement de la scène sur support vidéo, photos du corps, questions répétées – se prolongèrent jusqu’en milieu d’après-midi. Ensuite, aux alentours de quinze heures, Marla, Millicent et moi fûmes emmenés au poste d’Oakridge pour finaliser nos dépositions. La vieille femme était si dévastée par la perte de sa petite-fille qu’un policier dut l’aider à se lever.
La culpabilité de Stan était considérée comme acquise. Du moins, elle le serait dès qu’ils l’auraient repêché. Nous ne fûmes pas traités en suspects. Marla et moi dûmes toutefois clarifier les motivations de mon frère, mais nous nous en sortîmes bien.
Nous étions convenus, lors d’un bref tête-à-tête au bord du lac, de prétendre que Rosie était victime de harcèlements sexuels de la part de Gareth, ce qui avait fini par mettre Stan hors de lui. Aucun de nous ne mentionna Jeremy Tripp.
Une heure et demie plus tard, après avoir signé notre déposition, nous fûmes raccompagnés à Empty Mile. La voiture de police nous déposa chez Millicent. Marla et moi l’aidâmes à monter les marches du perron, puis à s’allonger dans son lit, où elle demeura immobile, le regard vide, ses mains flasques et inutiles posées sur les couvertures. Marla prépara un thé, que la grand-mère refusa, et au bout d’un moment nous nous sentîmes de trop. La détresse de la vieille femme n’appartenait qu’à elle : nous avions l’impression d’être des intrus. Nous nous excusâmes avant de prendre congé. Elle resta allongée dans la chambre qui s’obscurcissait, désormais seule au monde.
Nous gravîmes la colline en silence, reportant une conversation que nous savions inévitable.
La dépouille de Gareth avait été évacuée. Il subsistait encore, à l’endroit de sa chute, quelques traces d’activité policière : repères adhésifs, sachets de collecte vides, cônes de plastique jaunes fixés au sol pour délimiter l’emplacement du corps. À l’approche de la nuit, l’air s’emplissait de chants d’oiseaux qui, loin d’adoucir la scène, accentuaient son aspect aride, dénudé. On aurait dit que les autorités, en emportant le cadavre, avaient aussi dépouillé le cabanon et ses environs de sa douceur, de son charme.
Marla passa le seuil la tête baissée, et alla s’asseoir directement sur le divan. Elle commença à parler avant que j’aie ôté mon manteau. Son débit était atone, mais j’y décelais un certain soulagement. Les mots paraissaient drainer le poison qui l’avait petit à petit infectée.
« Quand tu es revenu à Oakridge, Ray voulait repartir de zéro avec toi, avoir de meilleurs rapports. La relation que nous avions eue l’incitait pourtant à croire que rien ne serait possible tant qu’il la cacherait. Le soir où tout est arrivé, il est passé chez moi. Il avait l’intention de te révéler notre liaison. »
Marla me jeta un regard désespéré. Elle triturait un petit mouchoir sur ses genoux.
« J’étais persuadée que nous nous séparerions si tu l’apprenais. Mon seul but était de rester avec toi. Tu venais à peine de reparaître. J’ai vu notre futur de nouveau saccagé. Je l’ai supplié de garder le secret, de laisser le passé reposer en paix. Mais il refusait. Il n’arrêtait pas de raconter qu’il devait tout te dire. Encore et encore. Je devenais folle. Je continuais de l’implorer. Il ne voulait rien entendre. Alors je l’ai poussé, c’est tout. Je l’ai poussé au niveau de la poitrine, pour qu’il cesse. Une simple bourrade… Je ne voulais pas le tuer, ni même lui faire mal. Juste qu’il se taise. »
Marla s’interrompit, la voix brisée par un sanglot. Puis elle se ressaisit et poursuivit :
« Nous étions dans la cuisine. Il est tombé. J’ignore pourquoi. Il aurait dû rester debout, reculer, mais non. Il a chuté, l’arrière de son crâne a heurté le comptoir. J’ai essayé de le ranimer, j’ai fait une R.C.P… Je suis désolée, Johnny. Tellement désolée.
— Mais on a retrouvé sa voiture à la station-service. Je ne comprends pas.
— Quand je me suis rendu compte qu’il était mort, j’ai paniqué. Je ne savais pas quoi faire, alors j’ai appelé Gareth. Il était le seul à pouvoir m’aider. Il est venu, nous avons attendu jusqu’à deux heures du matin avant de conduire le véhicule chez Jerry pour donner l’impression qu’il s’était enfui, qu’il avait pris un bus quelque part. Une idée stupide. Mais nous n’avions pas d’autre solution pour orienter les recherches de la police hors d’Oakridge. »
Marla marqua une nouvelle pause. Elle paraissait vide, complètement exténuée.
« Qu’est-ce que vous avez fait de lui ? »
Elle eut un geste d’ignorance. « Je ne sais pas. Gareth a prétendu que c’était mieux ainsi.
— Tu ne sais pas où est le corps ?
— Gareth l’a emmené. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il a fabriqué ensuite. »
Marla recommença à pleurer. « Et tu sais le plus beau ? Le truc le plus dément de cette putain d’histoire ? Tout cela s’est révélé inutile. La disparition de Ray, les choses que Gareth m’a obligée à accomplir… Inutile. Car quand tu as appris notre liaison, tu ne m’as pas quittée. Tu n’as même pas cessé de m’aimer. Mes craintes étaient basées… sur du vent. »
Je demeurai longtemps assis à regarder la jeune femme, à tenter de la haïr. Mais en vérité, la mort de mon père était moins importante que Marla.
Ray était un type honnête, qui connaissait la différence entre le bien et le mal, et menait sa vie en conséquence. Peut-être était-il aussi perdu que moi, désorienté par ce monde où chaque route était incertaine. Comme tous les hommes bons, il s’était retrouvé démuni face à la sauvagerie de l’existence. Mais il ne m’avait pas aimé. Ou s’il l’avait fait, sa distance, son intransigeance vis-à-vis du moindre élan de tendresse, avait donné l’impression du contraire. Toute ma vie, il avait été une énigme, une vague connaissance. Quelqu’un qui ne m’avait jamais accordé le pardon d’une authentique affection.
Sur la fin, il avait essayé d’infléchir cette tendance. Il nous avait offert des cadeaux de prix, à Stan et à moi, m’avait accordé sa confiance en me léguant Empty Mile. Il avait refusé de cacher sa relation avec Marla, et voulu persuader Gareth de la laisser tranquille.
Ces gestes, perceptibles jusque dans ces instants de trouble complicité après dîner, autour de la table de la cuisine, avaient dû constituer pour lui le summum de la compassion. Mais en ce qui me concernait, ils n’étaient avec le recul que de faibles sémaphores dont la lueur triste s’égarait dans l’obscurité de nos relations, le scintillement de ce qui aurait pu être si nous avions agi plus tôt, avec davantage de conviction. Certes, je chérissais ces tentatives, mais elles avaient été trop rares, trop tardives, pour modifier cette certitude : mon père était, d’une manière générale, quelqu’un à qui je ne tenais pas.
Alors que Marla m’aimait, elle. Nous étions désormais débarrassés de Gareth, de mon père, de Jeremy Tripp. Nous pourrions même nous débarrasser d’Empty Mile. Nous avions enfin une opportunité de rebâtir notre vie. Marla verrait ses douloureux rêves de sécurité affective se concrétiser. Je la crus lorsqu’elle m’affirma que le décès de mon père était accidentel. Ces circonstances ne faisaient aucun doute. Et s’il s’agissait d’un acte intentionnel, ma décision serait identique.
Après tout, qu’étions-nous ? Deux assassins malgré nous. Deux coupables qui n’avaient jamais envisagé la culpabilité. D’une certaine façon, nous nous pardonnions réciproquement. Nos forfaits respectifs nous unissaient. L’amour était suffisant, l’absolution facultative. Nous étions devenus deux personnes dont l’existence échappait désormais à la commune mesure, aux lois du monde extérieur.
En définitive, elle était vivante, et mon père mort. Je ne pouvais plus rien faire pour lui, tandis que j’avais encore une chance de réparer le tort causé à Marla après mon départ d’Oakridge.
Alors, en cette funeste et misérable soirée, je lui dis que je l’aimais. Nous nous mîmes au lit et nous étreignîmes au cœur des ténèbres qui s’installaient. Tous les événements intrigants s’éclaircissaient : comment Gareth avait pu la forcer à se déshabiller devant lui au cabanon, à coucher avec Jeremy Tripp. Elle avait prétendu qu’elle avait peur de perdre son emploi, mais le véritable péril, le moyen de pression par lequel il l’obligeait à accéder à ses quatre volontés, résidait dans la disparition de mon père.
Sa dépression abyssale, son besoin d’être physiquement châtiée s’expliquaient aussi. Elle avait non seulement vécu avec la conscience d’avoir tué le père de l’homme qu’elle aimait, mais dans la crainte quotidienne d’être démasquée. La présence de Gareth à Empty Mile avait dû transformer son existence en enfer. Il pouvait la dénoncer à tout moment. Pas étonnant qu’elle se soit tant opposée à sa venue, et qu’elle ait été si réticente à révéler à Jeremy Tripp l’implication de Gareth dans la vidéo responsable du suicide de Patricia Prentice. Elle avait cru que son ancien petit ami riposterait en dévoilant la vérité sur mon père.
Le fait qu’il n’ait pas mis cette menace à exécution me fit réaliser à quel point il était toujours amoureux d’elle. Une passion cruelle, perverse. Et pourtant, il avait gardé le secret, même s’il devait rêver de l’éventer pour provoquer notre rupture. Son ultime révélation, au seuil de la mort, n’avait pas été une dernière tentative de destruction, mais, ainsi qu’il l’avait précisé, un cadeau. Il savait que j’avais besoin de pouvoir pardonner à Marla, car sans cette miséricorde, elle n’aurait jamais été capable de supporter ses remords.
Cette nuit-là, je ne trouvai pas le sommeil. Mon échec vis-à-vis de Stan pesait sur moi avec la force d’un bloc de pierre. À deux heures du matin, je me levai et sortis.
La chambre de mon frère et de Rosie occupait tout l’arrière du préfabriqué. Lorsque j’y entrai, je fus d’abord assailli par un sentiment de spoliation. Les cloisons en Formica marron, la porte en accordéon, les encadrements de fenêtres en aluminium… Rien de tout cela ne correspondait au Stan que j’avais connu. Nous n’avions pas grandi ici, nous n’y avions pas vécu ensemble. Ce mobile home constituait la nouvelle vie de mon frère, une vie indépendante.
Pourtant, à mesure que je demeurais dans la pièce, l’empreinte de Stan, semblable à une photo qu’on développe, se fit plus prégnante. Les éléments distinctifs apparurent un à un en surimpression de cet environnement impersonnel. Hormis quelques traces de Rosie, je distinguai un comics au pied du lit – illustré qu’il avait dû lire la nuit précédente –, une paire de tennis jetée à l’aveuglette contre le mur, des croquis de superhéros, une canette de Coca décapsulée, un paquet de chips… Ces aperçus fugaces de son quotidien, ces détails intimes, banals, représentatifs d’une période où il était vraiment lui-même, me firent si mal que je dus m’appuyer contre le battant.
Ils avaient aménagé un placard à côté de la porte. Je l’ouvris, passai mes mains sur ses habits. Le blouson de cuir que je lui avais donné était pendu en début de rangée, puis la chemise de bowling bleu pâle qu’il portait le jour de mon retour. Je l’ôtai de son cintre, m’assis au pied du lit, et enfouis mon visage dans l’étoffe, à la recherche de son odeur : mélange de transpiration et de Brylcreem. Cette quête d’un univers où une part de lui serait encore présente était bien entendu absurde. Ce geste ne servit qu’à confirmer sa disparition complète et définitive. Je pleurai jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien en moi, jusqu’à ce que je ne puisse plus me raccrocher à la moindre preuve, si ténue soit-elle, que j’avais été quelqu’un de bien.
Au moment de ranger la chemise, je remarquai deux costumes de superhéros. Je me souvins comme il m’avait conseillé de les porter de temps en temps. Après les avoir sortis de l’armoire, je les étalai sur mon bras, puis passai encore une minute dans la pièce avec l’espoir de m’imprégner de lui autant que possible, d’emporter les dernières traces évanescentes de son passage sur terre. Cependant, j’étais à bout, je n’avais plus la force de rester. Je pris le blouson de cuir avant de partir.
Il faisait très froid dehors. Je regagnai le cabanon en vitesse, et m’assis sur les marches du porche. Ensuite, j’enfilai le blouson, remontai la fermeture Éclair. Les mains dans les poches, je méditai sur la façon dont j’avais détruit sa foi en l’existence.
Le monde avait été pour lui un lieu d’espérance, protecteur envers les gens qui y vivaient. Un endroit empreint de magie, où vous pouviez récupérer de l’énergie en enlaçant un arbre, où les papillons de nuit vous conféraient un certain pouvoir. Six mois en ma compagnie avaient suffi à éradiquer tout émerveillement.
Ma culpabilité était un nuage tuberculeux qui planait sur mon âme. Stan l’avait respiré chaque jour qu’il était avec moi. Il n’avait jamais été dupe : plusieurs fois, il m’avait exhorté à cesser de me sentir mal, à oublier le passé. En vain. Je me dégoûtais depuis si longtemps qu’il m’était impossible de changer. Et Stan n’avait jamais eu l’occasion de s’armer contre ces émotions d’adulte. Il était incapable de résister à leurs attaques constantes, incapable d’immuniser sa propre confiance existentielle contre cette incurable maladie.
Il m’avait adulé, considéré comme un modèle, et je lui avais appris les regrets, le désespoir, et l’âpreté d’un avenir d’où le bonheur était exclu. Cette attitude, bien plus que les agressions de Jeremy Tripp ou Gareth, l’avait transformé en un individu susceptible de prendre un flingue, de le pointer sur un être humain, et d’appuyer sur la gâchette.
Marla vint s’asseoir à côté de moi avec du café au moment où le soleil se levait. Je posai ma tête sur son épaule. Elle me caressa les cheveux. J’aurais voulu rester ainsi pour toujours, sentir ses doigts éloigner les pensées, ne jamais plus m’adresser de reproches, ne rien avoir à surmonter, arrêter de m’apitoyer sur mon sort.
Vers six heures trente, nous prîmes le pick-up pour nous rendre à Tunney Lake. Nous assisterions aux recherches de l’équipe de plongeurs de Sacramento. Nous fîmes une halte chez Millicent, et frappâmes à sa porte. Elle mit longtemps à répondre. Lorsqu’elle vint, elle était drapée dans une couverture. Son visage était terne, fermé. Nous l’invitâmes à se joindre à nous. Elle frissonna, puis déclina notre proposition sous prétexte qu’elle ne pourrait pas supporter la douleur. Ensuite, elle rentra.
L’officier de police stationné à l’entrée du sentier nous reconnut.
Il fit reculer son véhicule pour nous laisser passer. Une ambulance et une seconde voiture de patrouille stationnaient sur le parking. Au niveau de la plage, trois gros utilitaires aux flancs ornés d’écussons, munis de longues remorques en métal, attendaient, dos au lac. Trois semi-gonflables gris venaient d’être mis à l’eau. Sur deux d’entre eux, l’équipage se composait d’un barreur et d’un binôme en combinaison. Le troisième paraissait faire office de poste de commandement, avec sa nacelle bardée de matériel électronique et ses trois occupants en treillis sombres ct casquettes.
Sur la berge, deux inspecteurs discutaient avec un type à moustache, visiblement à la tête des opérations. L’un des policiers nous aperçut et vint à notre rencontre. Il nous expliqua que les recherches pourraient se prolonger jusqu’à la fin de journée d’ici à ce qu’on trouve quoi que ce soit. Il nous indiqua un groupe de rochers à l’extrémité de la plage. Le meilleur endroit, selon lui, pour observer le travail des plongeurs. L’homme à la moustache nous salua d’une tape sur la visière.
Marla et moi nous installâmes sur le sable en contrebas des rochers, emmitouflés dans nos manteaux. Les plongeurs étaient à présent immergés, l’embarcation à l’arrêt derrière eux. Les sons portaient bien à travers l’air vif et immobile. La matinée s’emplit de bruits de moteur, d’apostrophes de gens d’équipage, et de murmures d’émetteurs-récepteurs. Les plongeurs avaient débuté leurs investigations près du rivage, et progressaient lentement en direction des profondeurs, près de la falaise.
Tandis que je les observais, le regard perdu dans le vide, en attente de l’inéluctable, je réalisai qu’Oakridge, ainsi que tout ce qui avait compté pour moi, était désormais de l’histoire ancienne. Je vendrais Empty Mile dès que j’aurais un acheteur. La part de Gareth reviendrait à son père ; je donnerais celle de Stan à Millicent. Marla et moi nous servirions du reste pour voyager vers l’est, jusqu’à ce qu’il ne reste plus nulle part où aller. Alors nous trouverions un endroit où nous établir, avec l’espoir que cinq mille kilomètres de distance entre nous et Oakridge suffiraient à nous protéger de ceux que nous avions été.
À la mi-journée, la brigade fluviale n’était plus qu’à une quinzaine de mètres des contreforts. Stan fut découvert en premier. Nous entendîmes crier un des hommes sur le bateau, puis les trois embarcations convergèrent en direction de deux plongeurs qui venaient de refaire surface. Je ne voyais pas grand-chose de là où nous étions mais, lorsqu’ils hissèrent le corps hors de l’eau, j’aperçus un costume noir et gris.
Le bateau regagna la rive. Les policiers et les membres d’équipe sur la plage se portèrent à sa rencontre. Ils emmenèrent le corps de Stan sur le sable et l’allongèrent à plat dos.
Lorsque Marla et moi arrivâmes à leur hauteur, le silence se fit. Les gens s’écartèrent pour nous laisser passer. Je demeurai debout, le regard baissé sur mon frère. Il avait perdu son masque et ses lunettes. Son déguisement de Barman détrempé épousait ses formes enrobées. Il avait les paupières closes. Ses cils noirs contrastaient avec la pâleur de son épiderme, le rajeunissaient. La mort avait gommé ses tentatives de paraître adulte. Il était redevenu le garçon courageux et flegmatique qu’en réalité il n’avait jamais cessé d’être.
J’avais du mal à accepter que ses yeux ne s’ouvrent plus. Ses paupières étaient intactes, ses traits, quoique légèrement boursouflés, toujours lisses. J’avais l’impression que, si je le secouais assez fort ou lui insufflais suffisamment d’air, il s’éveillerait à nouveau. Et me rassurerait d’un sourire. « Salut, Johnny. Ne t’inquiète pas, je vais bien. » Cet événement s’était déjà produit une fois.
Mais pas aujourd’hui.
Je me penchai, posai ma main sur le côté de son visage. Je ne m’attendais pas à ce que son épiderme soit si froid, si dur. Je laissai cependant ma paume où elle était. Mon magnifique frère, l’homme pour qui j’étais revenu à Oakridge, mû par la volonté de réparer le tort causé. Mon dernier espoir d’absolution bafoué.
La prochaine fois que je le verrais, il serait dans un cercueil. Ce contact était notre ultime lien avant que les procédures officielles ne prennent le relais. Je voulais arrêter cette course éperdue, cette fuite loin de moi. Il fallait que je le retienne, me raccroche à lui avec la conviction de garder ainsi une part essentielle de son être. Mais il était déjà parti. Il n’existait pas une chose sur terre qui puisse le ramener.
Lorsque je m’éloignai du corps, deux plongeurs l’installèrent avec ménagement dans une housse mortuaire en vinyle noir. Quand ils remontèrent la fermeture Éclair, l’un d’eux me demanda si je désirais laisser son visage à l’air libre. Je fis non de la tête. Ils refermèrent le sac. Tous les hommes présents sur la plage se rassemblèrent pour le porter en silence, armés de mille précautions, jusqu’à l’ambulance garée sur le parking.
Un quart d’heure plus tard, le binôme qui avait trouvé Stan remonta Rosie. On l’allongea à son tour sur le sable et nous nous approchâmes d’elle. Elle avait incarné une présence discrète, inaccessible. Seul mon frère était parvenu à voir ce qu’il y avait au-delà de l’hermétisme qu’elle opposait au monde. Pourtant, elle avait fait partie de notre vie pendant six mois, et j’étais autant responsable de sa mort que de celle de Stan. Avant qu’ils ferment la housse, Marla s’avança pour dégager les mèches trempées de son front, rajuster l’échancrure de sa robe.
Il était désormais inutile de nous attarder au lac. La police allait plier bagage, les dépouilles seraient transportées à l’institut de médecine légale, à Burton, il y aurait une autopsie, et plus tard mon frère et Rosie seraient prêts pour l’enterrement. Je voulais rentrer aussi vite que possible, claquer la porte derrière moi, et ne plus me préoccuper de rien. Tandis que nous marchions dans l’herbe afin de regagner le pick-up, nous entendîmes un cri derrière nous. Nous nous retournâmes et vîmes les deux plongeurs encore dans l’eau adresser des signes au bateau de commandement. Ils étaient loin, pratiquement au pied de la falaise. Nous ne pouvions pas distinguer ce qu’ils tenaient juste sous la surface des flots. Mon estomac se noua pourtant, car je compris ce qu’ils venaient de dénicher.
Marla agrippa mon bras. Nous demeurâmes plantés là, sur cette bande de gazon, incapables de bouger, incapables de détourner les yeux du troisième corps qu’on ramenait sur la berge. La police, qui n’avait aucune raison de nous associer à ce cadavre, nous ignora. Ils déchargèrent le corps, et l’allongèrent avec bien moins de soin que précédemment.
Cette carcasse était beaucoup plus abîmée que les dépouilles de Stan ou Rosie. N’était la tenue de travail, ces restes n’avaient rien d’humain. L’individu était réduit à une masse blanchâtre, gonflée, courbée de bout en bout tel un dos de baleine. Aux endroits où la chair était visible, la peau desquamée partait en lambeaux. La tête était plus grosse qu’elle n’aurait dû. La plupart des cheveux avaient disparu. Marla et moi savions de qui il s’agissait.
Je fis un pas en avant. Marla me retint, les yeux écarquillés, terrifiés. Elle chuchota : « Je ne peux pas. Je me trahirais.
— S’ils étaient au courant pour vous deux, ils seraient déjà venus te voir au moment de sa disparition.
— Oui, mais je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces, Johnny.
— D’accord. Va m’attendre à la maison. Je me ferai ramener. »
Je lui confiai les clefs du véhicule, lui donnai un bref baiser. Elle acquiesça, mais son visage blême semblait marqué par la peur exclusive d’être reliée à la mort de Ray. Elle se dirigea vers le pick-up, affectant d’être indifférente aux événements qui se déroulaient sur la plage. Elle partit en voiture sans se retourner.
Toutes les embarcations étaient à présent sur le rivage. La police et les plongeurs se tenaient autour du corps en un cercle informel. Plusieurs fonctionnaires communiquaient par radio la découverte de ce cadavre inattendu à un panel de supérieurs. Quand j’arrivai à proximité, l’inspecteur qui nous avait indiqué les rochers comme point d’observation s’interposa, la main en avant.
« Je suis désolé. Vous ne pouvez pas approcher. »
J’avais cependant un bon aperçu du corps, maintenant. Les doigts sur mes lèvres, je murmurai dans un souffle : « C’est mon père ! »
Et cette journée, prévue pour être longue, le devint encore plus. On dut contacter Patterson. Je fus obligé de lui expliquer pourquoi j’étais sûr, d’après les vêtements et la montre, que cette dépouille était celle de mon père. Je ne possédais aucune information supplémentaire. Pour moi, cette découverte était tout à fait fortuite. Lorsqu’il me posa la question, je lui répondis qu’à ma connaissance le meurtre perpétré par Stan n’avait aucun rapport avec le décès paternel.
Patterson m’informa qu’on emmènerait le corps au bureau du légiste afin de déterminer les causes de la mort, et de pratiquer des analyses scientifiques. Il ne cacha pas son pessimisme, après un pareil séjour sous l’eau.
Ils me laissèrent quelques instants en tête à tête avec Ray. Les mois d’immersion avaient gommé ses traits. Son visage se résumait désormais à une bouillie pulpeuse dénuée de signes distinctifs. Une vision certes traumatisante, mais bien moins que ma propre ambivalence. J’aurais dû être dévasté, et pourtant je ne ressentais rien de tel. La contemplation de cette masse détrempée ne déclenchait en moi qu’une vacuité étrange, comme si cette enveloppe charnelle n’appartenait pas à mon père, mais à un inconnu croisé il y a très longtemps au coin d’une rue. Je me demandais comment un fils pouvait réagir de telle façon. Bien entendu, je connaissais, ô combien, la réponse.
À seize heures, tout était terminé en bordure du lac. L’ambulance avait évacué les corps, les plongeurs remballé leur matériel avant de quitter les lieux, et Patterson était retourné en ville pour remplir son rapport. Seuls deux policiers en uniforme demeurèrent sur place. Ils parcoururent la plage pendant plusieurs minutes, histoire de la nettoyer des derniers déchets laissés par les équipes de recherche, puis l’un d’entre eux vint vers moi. Il me demanda où je voulais qu’on me dépose. Tout au long de la journée, j’avais souhaité être ailleurs, mais désormais je refusais de partir sans avoir accordé un dernier adieu à cet endroit. C’était ici qu’était née ma culpabilité pour mon frère, ici qu’avaient échoué toutes mes tentatives pour m’en défaire.
J’informai l’agent que je rentrerais chez moi par mes propres moyens. Il hésita, puis se pencha à l’arrière de la voiture de patrouille. Il me tendit une couverture de survie.
« Ne restez pas trop longtemps. Il va faire froid, cette nuit. »
Il m’adressa un petit salut, et la voiture s’éloigna.
Je regardai le bungalow où avait vécu Gareth. De la fumée montait de la cheminée. Je savais que David était seul à l’intérieur, confronté à la perte de son fils. J’envisageai d’aller le voir, mais ma propre douleur était déjà assez difficile à gérer. Je m’assis sur l’herbe, enveloppé dans la couverture.
Dans moins d’une heure, le soleil se coucherait derrière les montagnes. La lumière déclinait déjà. De petits insectes sortaient pour se figer, frémissants, à la surface de l’onde près du rivage. J’eus l’impression d’avoir eu froid toute ma vie. Maintenant encore, j’étais glacé en dépit de la couverture. Je la rabattis sur ma tête et observai le lac par en dessous.
J’avais fui Oakridge huit ans auparavant, dans l’espoir d’échapper à la culpabilité que je ressentais pour la quasi-noyade de Stan, mais mon éloignement, loin de m’aider à vaincre mes remords, les avait renforcés. Car j’y avais ajouté la responsabilité d’un abandon, condamnant mon frère à dépendre des lacunes affectives de mon père. Plus tard encore, j’avais aussi pris conscience de la douleur infligée à Marla.
J’aurais dû apprendre, en huit ans, que la culpabilité ne pouvait être ni évacuée ni distancée. À défaut, mon incapacité à m’en débarrasser m’avait poussé à revenir. J’avais fait de mon mieux avec Stan, avec Marla, pour forcer le présent à compenser le passé. Je m’étais échiné. En vain.
Stan était persuadé de la bonté de l’existence. Et malgré son handicap mental, il était plus sensé que moi. Il savait qu’il était impossible de se raccrocher à ses démons avec autant d’ardeur, de ténacité, et d’espérer en même temps mener une vie tolérable ou satisfaisante.
À présent que j’étais confronté à cet échec patent, je me rendais enfin compte qu’il avait raison. Peu importait de l’emporter sur la culpabilité, il fallait trouver un moyen de l’accepter ; cohabiter avec son passé et non le combattre.
J’avais bâti mon univers sur ces regrets, mais ce jour-là, tandis que les flots s’obscurcissaient, le poids des reproches dépassa ses propres limites. D’une certaine manière, cette surcharge cautérisa les plaies causées par ma propre complaisance. J’avais trop souffert pour en supporter davantage. Je compris soudain que si je continuais à nourrir ce désespoir, à le maintenir à un tel niveau, je détruirais certainement le peu de choses auxquelles je tenais encore. Alors, Marla et moi étions voués à l’échec.
Je n’étais pas absous ni libéré de mes fautes. Mes errements m’accompagneraient, mes mauvais choix aussi. Cependant, un rideau s’était abattu sur eux. Je pouvais toujours voir à travers, mais les sons, les couleurs étaient assez atténués pour que leurs horribles flammes épargnent le présent.
Cet état ne durerait peut-être pas. La culpabilité pourrait sans doute ressurgir, dévaster à nouveau la vie de ceux qui me côtoyaient.
Pour le moment, je l’avais dépassée et j’utiliserais au mieux ce répit afin que Marla et moi puissions trouver un peu de bonheur. Un jour ou l’autre. Un jour ou l’autre avec de la chance.
La lumière s’estompait quand je quittai le lac. Le ciel était à présent nuageux. La brise commençait à souffler. La Datsun de Millicent avait été dégagée. Il ne restait aucune trace de l’accident hormis la terre labourée et le tronc d’arbre écorcé. Une fois parvenu à la boucle d’Oakridge, j’appelai Marla de mon portable. Une demi-heure plus tard, elle passa me prendre avec le pick-up et nous rentrâmes à la maison, blottis l’un contre l’autre à cause du chauffage en panne. Nos pensées, quelles qu’elles fussent, ne franchirent pas nos lèvres.
Patterson téléphona en milieu de semaine suivante. Il m’apprit que l’autopsie de mon père n’avait rien révélé de probant. Qu’il ait été trouvé tout habillé dans le lac semblait accréditer la piste criminelle. Mais malgré une blessure derrière la tête, aucun élément ne fournissait d’indication sur le coupable éventuel. De même, l’interrogatoire de David, unique résident permanent à Tunney Lake, n’avait pas donné grand-chose. Patterson était désolé. La découverte du corps serait probablement le dernier rebondissement de l’enquête.
Deux jours plus tard, dans la matinée, nous enterrâmes Stan, Rosie, et mon père.
Le lendemain, la neige tombait sur Empty Mile.
Et le jour suivant, Marla et moi verrouillâmes le cabanon, montâmes dans le pick-up, et quittâmes Oakridge vers l’est.
FIN
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