Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 28 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 28

 

 

Nous abandonnâmes toute idée de dénicher un filon mère d’un million de dollars la semaine suivante car il devint patent que Jeremy Tripp avait menti. J’avais fait une terrible erreur.

Mon désir de prolonger l’existence de Plantorotops pour le bien de Stan m’avait poussé à sous-estimer le contentieux de Jeremy à notre égard. Me fiant à sa parole, j’avais annulé la commande précédente. L’argent était parti dans l’échéance trimestrielle des options premium auxquelles nous avions souscrit : assurance locative, automobile, et responsabilité civile au cas où nous ferions tomber une jardinière sur quelqu’un.

Bien entendu, les premiers soupçons naquirent juste après que j’eus engagé ces frais. Notre propre stock était réduit à la portion congrue et, au bout de deux jours, les plantes de Tripp ne nous étaient toujours pas parvenues. Je fus obligé de l’appeler. Il était contrit. Après avoir maudit sa propre étourderie, il nous pria d’attendre un jour de plus, le temps qu’il affrète un camion. Je n’avais guère le choix. Aussi, je lui affirmai que cela ne nous posait aucun problème. Mais je raccrochai avec le sentiment persistant que les plantes n’arriveraient jamais. Jeremy Tripp n’était pas homme à s’excuser.

Plus tard ce jour-là, tandis que Stan et moi effectuions nos visites d’entretien, nous vîmes rôder le van de Plantagion. De toute évidence, notre concurrent n’avait nulle intention de fermer.

Un jour passa, puis un autre. Pas de plantes ni de fichier clients. J’essayai de recontacter Jeremy plusieurs fois, sans succès. Je téléphonai donc à l’entrepôt de Plantagion. Vivian, au bout du fil, m’assura qu’elle n’était au courant d’aucun transfert de marchandise. De fait, ils avaient trop de commandes en ce moment pour se permettre de nous dépanner. Je compris alors que Tripp n’avait pas envisagé une seconde de cesser son entreprise de destruction. Son serment n’avait été qu’une manière perverse d’ajouter à notre désarroi.

Plantorotops était sur la corde raide. Nous avions un besoin vital de nouveaux contrats, mais nous ne pouvions rien signer sous peine de déclencher une rupture de stock. Pour la même raison, nous n’arrivions pas à réapprovisionner la clientèle existante. Nous devions encore patienter trois semaines avant d’être payés. Nous aurions alors de quoi reconstituer notre réserve. Avec de la chance, nous pourrions y parvenir. Cependant, il me semblait inévitable que les gens commencent à annuler leur contrat.

Nous fîmes de notre mieux. Les premières plaintes arrivèrent au bout de quinze jours. Au début de la troisième semaine, en dépit de nos promesses d’amélioration imminente et des offres de réduction, six de nos meilleurs clients de la Vieille Ville résilièrent leur engagement et nous sommèrent de récupérer notre matériel.

Nous vécûmes le rechargement de nos plantes dans le pick-up comme une humiliation cuisante. Après avoir débarrassé un des magasins, Stan s’assit dans le véhicule et éclata en sanglots. Quelle que fut la vérité sur notre situation – une mauvaise gestion de ma part ou une mort annoncée dès le départ –, je fus terrassé par un sentiment d’échec. Non seulement je n’avais pu éviter la catastrophe, mais j’en étais, d’une certaine manière, responsable.

Cependant, la perte de nos clients fut une broutille comparée à l’épreuve qui attendait mon frère cette semaine-là.

Vendredi, nous restâmes à l’entrepôt plus longtemps que d’habitude, à laver et à astiquer les jardinières vides. L’exercice était vain. Nous ne redresserions pas la situation d’un coup de chiffon. Notre réputation était sabrée au-delà de tout espoir de reconquête. Des clients partaient chaque jour, nous avions cessé de démarcher. Nous continuions à travailler par fierté, par sentimentalisme envers notre entreprise : nous voulions lui offrir une mort digne.

Marla était déjà rentrée quand nous revînmes à Empty Mile. Elle était assise avec Rosie sur le canapé et lui massait le dos dans un geste de réconfort qui n’irait pas jusqu’à l’étreinte. Rosie pressait ses jambes l’une contre l’autre, les mains serrées sur ses cuisses. Stan se mit à trembler dès qu’il l’aperçut.

« Rosie, qu’est-ce qui ne va pas ? »

La jeune fille évita son regard.

« Mauvaise nouvelle, Johnny. » Marla me tendit une grosse enveloppe marron. « Rosie m’attendait à la maison quand je suis rentrée. Elle avait ça avec elle. »

Stan prit place à côté de son amie, passa son bras autour d’elle. Elle se colla à lui, toute raide.

L’enveloppe était décachetée. Je fouillai à l’intérieur et en sortis un jeu de cinq photos qui, d’après la finition, provenaient de l’imprimante d’un particulier. Je sus, au moment où je me rendis compte de ce qu’elles représentaient, que j’aurais dû les consulter loin de Stan. Trop tard. Il entrevit leur contenu et bondit pour venir se poster près de moi. J’essayai de les remettre dans l’enveloppe, mais il agrippa mon poignet.

« Non, Johnny. Montre-les-moi. »

Je lui donnai les clichés. Ils étaient tous consacrés à Rosie. Elle exhibait son corps blanc et sa petite touffe de poils pubiens d’un noir profond, figée au milieu d’une grande pièce au plancher ciré, aux murs immaculés. Une salle où mon frère et moi étions déjà allés.

« La maison de Jeremy Tripp ! » s’exclama Stan. Il commença à bouger ses bras d’avant en arrière devant son visage. « Sa maison ! Qu’est-ce qui se passe, Rosie ? Qu’est-il arrivé ? »

Il s’affala de nouveau à côté d’elle, lui prit gauchement les mains. Rosie gardait les yeux fixés sur ses genoux. Elle parla d’une voix dénuée d’émotion, comme si elle avait été tellement broyée par l’existence qu’elle ne pouvait plus réagir à son dernier affront.

« Je nettoyais chez lui, dans la grande pièce qui est toujours si calme. Je ne l’y avais jamais vu, mais il était là aujourd’hui. Il m’a demandé d’enlever mes vêtements et m’a photographiée. Ensuite il est parti, et il est revenu avec l’enveloppe. Je ne voulais pas que Mammy sache, alors je suis venue ici. »

Stan était horrifié.

« Il n’aurait jamais dû faire ça ! »

Rosie se tourna vers lui sans lever les yeux.

« Il m’a dit que, si je refusais, il t’obligerait à fermer Plantorotops. Il voulait que je te montre les photos. »

Stan poussa un gémissement, les poings serrés. Il contracta le cou, son visage vira à l’écarlate. Un autre que lui aurait défoncé les murs à poings nus, mais Stan n’avait aucune expérience de ce type de colère. Il la contenait avec la force d’une camisole.

La situation était désespérée, mais je pouvais au moins essayer d’éviter qu’elle empire.

« A-t-il tenté autre chose, en plus des photos ? Il t’a touchée ?

— Non.

— Il t’a menacée ? »

Elle secoua la tête.

« Juste l’entreprise de Stanley.

— Je crois qu’on devrait aller voir Millicent. »

Rosie se redressa d’un coup.

« Je ne veux pas qu’elle soit au courant. Elle va être furieuse.

— Mais toi, comment te sens-tu ?

— Comme avant, je pense. »

Elle se leva pour se rendre sur le porche. Nous la vîmes contempler la prairie pendant plusieurs minutes à travers la vitre du salon. Puis elle s’assit sur le banc adossé au mur.

Stan paraissait perdu, à la limite de la frayeur.

« Un coup dur, Johnny.

— Je sais.

— Je dois faire quoi ?

— Rien.

— Si, Johnny. Je dois être à la hauteur. Pour Rosie. Je ne veux pas la décevoir. Si je choisis mal mes mots ou n’agis pas comme il faut, elle y pensera toujours. »

Marla, sur le divan, intervint :

« Rosie veut juste que tu sois avec elle. »

Stan hésita, puis sortit rejoindre son amie. Peu après, ils se dirigèrent vers la maison de Millicent. Marla eut un geste d’écœurement.

« Quel salopard. Qu’est-ce que Rosie a à voir là-dedans ?

— Il n’en avait pas après elle.

— Ni après Stan, hein ?

— C’est moi qui suis visé. S’il fait mal à Rosie, il fait mal à Stan. ! S’il fait mal à Stan, il m’atteint. Ce que nous lui avons appris sur Gareth et la vidéo n’a servi à rien.

— Super, merde. »

Marla et moi allâmes nous coucher tôt. Aux alentours de minuit, je fus réveillé par Millicent qui frappait à la porte. Elle portait une lampe de poche et avait enroulé un châle autour de son cou. Elle paraissait faible, inquiète.

« Stan et Rosie sont partis en voiture. Je les ai entendus parler. Il voulait qu’elle le conduise quelque part.

— Où ?

— Je l’ignore. J’ai essayé de le lui demander, mais il a refusé de me le dire. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Il était en colère. Je crois que vous devriez partir à sa recherche.

— Je vais m’en occuper.

— Il a pris le bidon d’essence dont nous nous servons pour le chauffage. Je ne sais pas pourquoi. »

Marla et moi laissâmes Millicent regagner son logis. Nous prîmes la voiture de Marla. Je conduisais, certain du lieu où Stan s’était rendu. L’essence ajoutée à la colère : le résultat était plutôt évident.

J’atteignis la zone commerciale d’Oakridge en moins de vingt minutes. Le feu venait juste de débuter.

La Datsun de Rosie était garée sur le parking de Plantagion. La devanture avait été forcée. Je pouvais voir, par une porte ouverte derrière le bureau de Vivian, les lueurs orange des flammes enfumer l’entrepôt à l’arrière du bâtiment.

Nous nous introduisîmes à l’intérieur. J’avais espéré sans trop y croire que le sinistre serait gérable, que je pourrais éteindre l’incendie avant qu’il cause d’irréparables dégâts. Je compris tout de suite que ce serait peine perdue. Leur entrepôt était plus vaste que le nôtre, et là où celui de Plantorotops était désormais dépouillé de presque toutes les caractéristiques d’une entreprise de location de plantes, le leur était rempli de matériel. Sur l’une des cloisons, des rayonnages débordaient de jardinières, de sacs de compost impeccablement entassés, et de petites plantes ornementales utilisées pour agrémenter les installations. Les ficus, dragonniers et autres yuccas s’alignaient en rangées de dix sur douze.

Rosie se tenait à un ou deux mètres de la porte, sur le sol bétonné entre les étagères et les végétaux. Elle se tourna vers nous lorsque nous arrivâmes et pointa un doigt muet à l’autre bout de l’édifice. Stan était figé devant les plus grosses plantes, paralysé d’horreur tandis que le feu progressait.

Je criai, mais il ne bougea pas. Je courus sur toute la longueur de l’entrepôt. Stan demeura hypnotisé par les flammes jusqu’à ce que je le rejoigne. Je le tirai en arrière contre les rayonnages. Il se tourna alors vers moi et se mit à gémir. Cette plainte, au-delà de la simple réaction physiologique, au-delà des capacités pulmonaires et vocales, se prolongea encore et encore. Elle exprimait une terreur pure, un désarroi issus des tréfonds de l’âme. L’authentique sauvagerie de cette lamentation m’effraya. Je le secouai pour qu’il cesse. À l’entrée de l’entrepôt, Marla et Rosie nous hurlaient de revenir.

La température était à présent insupportable, la fumée dégagée par les feuilles suffocante. J’empoignai Stan par son T-shirt, et le traînai vers la sortie. Les feuillages calcinés tombaient sur notre passage. Quand les nuages, trop épais, commencèrent à nous aveugler, je ressentis un accès de panique à la perspective de ne pas pouvoir émerger de ce piège. Soudain les arrosoirs au plafond se déclenchèrent et la pluie tomba en un rideau de bruine dense. Elle dissipa les volutes, siffla sur les plantes brûlées.

Nous atteignîmes la porte. Je me retournai. Le foyer mourait déjà. Quelques plantes étaient entièrement carbonisées, d’autres avaient trop peu d’essence sur elles pour que les flammes résistent. La cloison où l’on avait entreposé les végétaux était noircie du sol au plafond. Le stock était complètement détruit, mais il y avait peu de chance que le feu reprenne.

Nous nous ruâmes tous les quatre sur le parking. Marla prit sa voiture, moi celle de Rosie, avec Stan et la jeune fille derrière. Je jetai un dernier coup d’œil à la réserve. Seul un nuage de fumée au-dessus du toit signalait un quelconque sinistre. Nous ne nous attardâmes pas. Si l’édifice possédait des arrosoirs, il était sans doute aussi muni d’une alarme incendie. Je conduisis notre miniconvoi à travers la zone commerciale, puis en dehors de la ville.

La route que nous empruntâmes coupait à travers la forêt. Une longue série de tournants qui, le cas échéant, aboutirait à la boucle d’Oakridge, un ou deux kilomètres au nord de Plantorotops. J’obliquai au sud, en direction d’Empty Mile. Ce trajet était beaucoup plus long, mais nous éviterions ainsi de croiser la brigade de pompiers volontaires, pour peu qu’elle se soit déplacée, et la police aussi en cas d’alarme.

Nous ne parlâmes guère. Stan était assis contre Rosie, penché en avant, les coudes sur les genoux. Il avait ôté ses lunettes et pressait les mains sur ses yeux, se balançant d’avant en arrière autant que l’habitacle exigu le lui permettait. Il demeura dans cette position jusqu’à ce que nous soyons arrivés à destination.

Dans le cabanon, nous prîmes place autour de la table. Je préparai du chocolat chaud, mais Stan ne toucha pas à son bol, et Rosie prétendit qu’elle n’aimait pas le lait. Je tentai d’engager la conversation avec mon frère afin d’atténuer la culpabilité qui, de toute évidence, le terrassait. Cependant, il était trop horrifié par l’acte qu’il venait de commettre.

« Les photos m’ont rendu fou.

— Ne t’angoisse pas pour cette histoire, Stan. Personne n’a été blessé. Les arrosoirs ont arrêté l’incendie. Quelques plantes ont brûlé, et ensuite ? En dehors des traces de fumée, l’entrepôt est intact.

— Et toi, tu aurais réagi comment, Johnny ?

— Si les clichés avaient concerné Marla, je serais devenu fou aussi.

— Je ne sais plus ce que je fais. » Stan se gifla rapidement. « Qu’est-ce qui va m’arriver ? grogna-t-il.

— Il n’y a aucun témoin. On ne trouvera pas qui a allumé le feu. Ils penseront à un accident.

— Comment peut-on s’en tirer après une chose pareille ?

— Je te l’ai dit, personne ne nous a vus.

— Je ne parle pas de quelqu’un en particulier, Johnny. Je veux dire le monde. Il voit ce que nous faisons. Peut-être pas les trucs normaux, mais un incendie… »

Ses yeux écarquillés errèrent à travers la pièce. Il était exténué, dévasté. Marla lui donna un somnifère et le mit au lit. Rosie l’accompagna. J’étais soulagé qu’elle reste. La chaleur de son corps l’apaiserait bien mieux que les mots ou les médicaments.

Je ramenai ensuite la voiture chez Millicent. Elle attendait, assise dans le salon, drapée dans son châle, un petit poêle à pétrole allumé en face d’elle. Le réchaud manquait d’entretien. La pièce sentait le combustible.

Je lui racontai l’incident. De même, je la mis au courant à propos des photos.

« Je suppose que vous n’avez pas contacté la police pour ce fils de pute.

— Nous ne pouvons pas le faire pour l’instant.

— Il aurait peut-être mieux valu les appeler plutôt que de laisser Stanley s’en occuper.

— Ça n’aurait rien changé. Je connais ce type. Il aurait prétendu que Rosie était consentante. Elle affirme qu’il ne l’a pas forcée. Elle a obéi pour sauver l’entreprise de Stan. Mon frère et elle ne sont pas de taille contre un individu de cet acabit, croyez-moi. » Millicent secoua la tête.

« Pauvre fille.

— Elle dort, en ce moment. Je pense qu’elle va s’en remettre. Elle était plus peinée pour Stan que pour elle-même.

— On pourrait penser que la vie serait plus simple si on était comme Rosie ou Stan. Mais non. C’est même le contraire la plupart du temps. »

Je lui rendis les clefs de la Datsun et la laissai tricoter inlassablement son châle, les yeux fixés sur les flammèches bleues de son chauffage.

 

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