Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 26 sur 35

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Empty Mile

Chapitre 26

 

 

Je choisissais des légumes sur un étal du faubourg lorsque Gareth m’accosta. Il observait un événement quelconque dans la rue, et venait juste de tourner la tête quand il m’aperçut. Il vint immédiatement à ma rencontre, me salua. Je me contentai de le fixer du regard.

Il balaya ma colère d’un geste de la main comme si je venais de commettre une bévue trop gênante pour être digne d’attention.

« Bon sang, Johnny, tu accordes trop d’importance aux apparences. Détends-toi. Ce qui s’est passé l’autre jour devait arriver.

— Tu as obligé Marla à faire un truc dégueulasse.

— Oublie, mec. Il faut que tu voies ça. Tu ne vas pas en croire tes yeux. »

Il m’attrapa par le bras et me fit descendre du trottoir.

« Regarde ! Regarde ce que cette connasse est en train de fabriquer. »

Un petit van roulait au pas dans la rue. Ses flancs s’ornaient d’affiches, et la bouche d’un haut-parleur portable émergeait de la vitre conducteur. On aurait dit un de ces outils promotionnels dont les politiciens locaux se servent pour les élections. Le dispositif était d’ailleurs intentionnel. Les affiches proclamaient différents slogans, tous sur le même thème : le projet de construction routière à Tunnel Lake devait être stoppé pour motifs écologiques. Au haut-parleur, on enfonçait le clou : nous devions préserver la beauté naturelle de nos sites, les sauver de la surexploitation qu’un accès facilité entraînerait.

« Regarde-la. Je veux dire, je deviens fou ou quoi ? Le monde entier a-t-il décidé de se liguer contre moi pour m’enfiler ? Je n’en reviens pas. »

Je suivis son bras tendu qui pivotait au rythme du van. Dans l’ombre de l’habitacle, derrière le porte-voix, je distinguai l’objet de son courroux. Vivian parlait au micro, une main sur le volant.

« Elle n’arrête pas depuis trois jours. Et ce n’est pas tout. Viens. »

Il me traîna jusqu’à un poteau électrique. Un prospectus cloue au bois gris et poussiéreux détaillait de manière plus précise les effets négatifs d’une route goudronnée à proximité du plan d’eau : de la destruction forestière aux nuisances pour la faune en passant par l’érosion de la plage.

Gareth arracha le papier et en fit des confettis.

« Elle en met partout. Même sur les arbres en bordure de la boucle d’Oakridge. Tu es garé où ?

— De l’autre côté du pâté de maisons. Pourquoi ?

— Je dois te montrer quelque chose.

— Non merci. »

Le regard éteint de Gareth se posa sur moi.

« Ton copain Jeremy Tripp est impliqué. »

Voilà comment je me retrouvai à Tunney Lake, assis devant l’écran noir d’une télévision dans la chambre de Gareth. Ailleurs dans le bungalow, je pouvais entendre David arpenter les pièces avec sa chaise roulante et marmonner.

Gareth prit un DVD sur la table de nuit, le glissa dans le lecteur.

« Tripp me l’a envoyé par courrier hier. »

Il activa la télécommande. Le disque se mit en route. Je reconnus tout de suite le décor. La maison de Jeremy Tripp. Plus exactement la chambre où j’avais découvert Vivian drapée dans une serviette de bain. Elle était de nouveau là, mais elle n’était plus seule, cette fois.

Jeremy la prenait en levrette sur le lit. Elle était nue, il la besognait avec une rigueur de sportif à l’entraînement. Le lit raclait le parquet à chacun de ses assauts. Vivian paraissait ignorer la présence de la caméra. En revanche, Tripp souriait de temps en temps à l’objectif. Il s’accorda même le luxe, lorsque tout fut terminé, de lui adresser un clin d’œil accompagné d’un doigt d’honneur. Ils restèrent ensuite allongés ensemble pendant une minute ou deux, puis elle se leva pour gagner la salle de bains. Jeremy roula alors hors du lit, s’empara de la caméra, et filma une commode dans un coin de la pièce. Plusieurs rames de papier y étaient empilées de manière impeccable. Il prit une feuille sur l’un des tas, et la tint devant l’appareil. L’image vira au flou une fraction de seconde avant de faire le point sur un prospectus identique à celui que Gareth avait arraché du poteau. La caméra s’éteignit. L’écran redevint noir.

Gareth me regardait, bouche bée, mains retournées.

« Ce type est un malade. Cela dit, je comprends mieux son intérêt pour la route, à présent.

— Tu penses qu’il l’a incitée à agir ?

— Bien sûr. Merde, Johnny. Vivian est une de ces salopes qui saisissent le moindre prétexte pour entrer en guerre. Il te suffit de leur désigner une cible et de presser la détente. À l’époque où je sortais avec elle, je n’arrêtais pas de lui rabâcher à quel point cette route était importante pour moi, et elle protestait déjà. Maintenant, ce connard l’a tellement énervée qu’elle est persuadée qu’il est de son devoir de sauver l’humanité de ce péril. Ces putains d’écolos au conseil municipal vont boire du petit-lait.

— Eh bien, merci pour cette séance… »

J’esquissai un mouvement pour partir, mais il interrompit mon élan.

« Une seconde, Johnny. Laisse-moi te demander. Tu hais ce gars, toi aussi ? Deux entreprises de location de plantes dans une même ville ? Il doit vraiment t’emmerder. S’il n’était pas là, nous nous en porterions bien mieux tous les deux. Vivian reviendrait peut-être vers moi. Que dirais-tu de m’aider à le rayer du tableau ?

— Et on s’y prendrait comment ? »

Gareth plongea ses yeux dans les miens.

« À ton avis ? »

L’idée était horrible, mais je ne pouvais réfréner un frisson d’excitation à la perspective de supprimer Jeremy. Comme je ne répondais pas, Gareth se mit debout.

« Tu as une dette envers moi, Johnny. Tu serais mort à l’heure actuelle si je n’avais pas empêché ces balaises de te découper en rondelles.

— Cette histoire date d’il y a dix ans.

— Elle daterait d’hier, tu serais mort pareil.

— Je ne te suis pas redevable à ce point. »

Gareth m’examina un moment, puis, semblant perdre tout intérêt à la manœuvre, leva les mains avec un sourire.

« C’était juste pour dire, hein ? Je croyais qu’on était sur la même longueur d’onde. Oublie ça. Par contre, un truc me chiffonne. Vivian est comme elle est, ce qui est déjà assez chiant, mais qu’est-ce que Jeremy Tripp en a à foutre, que la route se construise ou non ? »

Je haussai les épaules. Je connaissais bien sûr la raison de cet intérêt soudain. Tripp avait commencé à s’attaquer à Gareth. Il adoptait une stratégie identique à celle dont nous avions fait les frais. Il frappait indirectement, s’en prenait à ce que chacun avait de plus cher.

Selon moi, Gareth avait ce qu’il méritait. Mais j’étais, d’une façon singulière, effrayé de savoir que j’avais enclenché un processus qui pourrait bien détruire son unique planche de salut.

 

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