Empty Mile
Chapitre 18
Le lundi était à peu de chose près devenu notre plus grosse journée de travail. Quelques heures d’entretien pour les clients déjà existants, des livraisons chez les nouveaux, et le reste à l’entrepôt, où nous prenions soin de nos plantations et effectuions la paperasse. Nous avions désormais une cinquantaine de clients, y compris à domicile. Assez pour nous occuper la moitié de la semaine. Mais j’avais étalé le travail sur cinq jours afin de maintenir Stan dans l’illusion que Plantorotops fonctionnait à plein-temps.
S’il s’épanouissait dans son rôle de « chef d’entreprise », il n’en assumait toutefois qu’une partie : la préparation des plantes, et leur rafraîchissement. Il ne se préoccupait guère des finances ou de l’équilibre comptable. Pas plus que des factures à payer pour les végétaux, le terreau, les jardinières, ou des impôts et des assurances. Il était certes au courant, car je lui en parlais, mais ces informations étaient trop complexes. Il ne les gardait pas assez longtemps à l’esprit pour qu’elles recouvrent une réalité tangible.
D’une certaine façon, cette négligence était une bénédiction, car elle l’empêchait de voir quelle tournure prenait notre aventure. D’après mes calculs, et même si nous couvrions à présent les dépenses courantes, nous étions encore loin d’avoir le carnet de commandes nécessaire. Ce cas de figure était sans doute habituel pour les nouveaux entrepreneurs, mais notre rythme de progression commençait à chuter. Pour peu que la courbe se prolongeât, ou qu’une catastrophe nous fasse perdre des clients, la survie à long terme était compromise. Nous ne pouvions continuer indéfiniment à diriger une entreprise sans dégager de salaire.
Bill Prentice se gara devant l’entrepôt en fin d’après-midi. Il faisait chaud, et nous avions entrebâillé les portes pour aérer. Lorsque Stan aperçut la voiture, il délaissa son ouvrage et m’appela, tout joyeux : « Hé, Johnny ! Voilà Bill ! »
Il se précipita vers les portes et les ouvrit d’un coup. Bill se tenait sur le seuil. Il observait l’intérieur de notre dépôt.
Mon frère lui adressa un salut parodique : « Comment va, Bill ? Ça fait un bail. »
Son ancien patron ne répondit pas. Ses yeux étaient fixés dans les profondeurs du bâtiment, sur moi. Stan ignorait tout de la confrontation que Marla et moi avions eue avec lui devant le Black Cat. Il suivit le regard de Bill avec un froncement de sourcils perplexe. Il se retourna vers lui et passa la main devant ses yeux.
« Ohé, Bill, ici la Terre. »
Celui-ci adressa enfin un geste fatigué à Stan.
« Salut, Stan. »
Si mon frère avait été un chiot, il aurait frétillé. Il attrapa le conseiller municipal par la manche et l’entraîna à l’intérieur.
« Regarde, Bill. Admire les plantes. »
Bill retira son bras et étudia la salle d’un air lugubre. Stan était blessé, mais il essaya de dissimuler sa contrariété. Il courut jusqu’au stock de jardinières et de terreau.
« Je t’avais dit que j’en étais capable. Tu vois comment on s’est organisés ? Nickel. »
Bill ferma les yeux et se pinça le nez comme s’il luttait contre la migraine.
« Oui, Stan. Je vois. »
L’éclairage au plafond accentuait les ombres sur ses joues, les valises sous ses yeux. Il avait maigri, sa veste en lin pendait. Pourtant, le changement ne tenait pas uniquement à la perte de quelques kilos. Il paraissait effondré, semblable à un individu rongé par un parasite ou un cancer fulgurant.
Stan s’éclaircit la voix et sourit nerveusement.
« Tu as vu d’autres ours, Bill ? »
Mais son interlocuteur n’était pas venu pour évoquer le bon vieux temps. Il extirpa de sa poche deux liasses de papiers pliés et me les tendit.
« Je veux que vous partiez. Ces documents abrogent le bail. Vous pouvez vous en aller sans rien devoir. Je vous rembourserai la location.
— Hein ? » Stan levait les yeux au ciel, remuait la tête à droite à gauche. « Quoi ? On est chez nous ! Tu l’as dit. Tu as dit… Tu as dit… Johnny, qu’est-ce qu’il a dit ? »
Je feuilletai les liasses. Une confirmation d’annulation en deux exemplaires. Bill avait déjà signé sous son nom. Pendant que je lisais, il se tourna vers Stan et se radoucit légèrement.
« Désolé, Stan. Je dois récupérer l’entrepôt.
— Tu as affirmé qu’on pouvait l’utiliser.
— Oui, avant la mort de Pat.
— Mais on en a besoin. Je suis un chef d’entreprise, maintenant ! »
Bill soupira.
« Stan, le monde est compliqué. Il s’y passe des choses que tu ne peux pas comprendre. »
Stan donna l’impression qu’on l’avait giflé. Bill s’en aperçut, ouvrit la bouche pour parler, puis laissa tomber.
Mon frère mit ses mains sur sa tête, quêta ma réaction, complètement déboussolé. Il avait cru que Bill était son ami, et cet ami désirait à présent détruire son commerce. Je rendis les papiers à Bill.
« Vous avez l’intention de vendre, hein ? On vous a fait une offre, à condition qu’il n’y ait pas de locataires.
— Je ne veux plus de vous ici, point.
— Cet endroit est à nous, pour un an renouvelable deux fois. Nous ne bougeons pas. »
Stan se plaça à mes côtés. Il me tenait par la manche. Il désigna la sortie et cria :
« C’est notre entreprise ! Plantorotops ! Dehors ! »
Bill parut désarçonné par cet éclat. Il cligna une minute des yeux, et son visage s’empourpra. Il pinça les lèvres. Au début, je ne compris pas, tout ceci était tellement inattendu. Puis je me rendis compte qu’il tentait de refouler ses larmes.
Sa réaction fut toutefois éphémère. En un instant, son visage redevint neutre, même si ses yeux continuaient à scintiller sous la lumière. Il s’adressa à Stan :
« J’essaye simplement de solder les comptes, mettre un point final à cette histoire. Rien à voir avec toi. »
Il fit volte-face et regagna sa voiture. Stan s’assit sur un sac de terreau. Les mains sur les genoux, il commença à se balancer d’avant en arrière.
« J’ai l’impression que mon crâne va éclater. Tu crois que ça peut arriver. Johnny ? Que certains événements peuvent te faire exploser la tête ?
— Non, mais je comprends ce que tu veux dire.
— Ton cerveau est fort, il peut garder ses pensées à l’intérieur. Pas le mien. Qu’est-ce qui se passera si un jour quelque chose se produit et que je n’arrive pas à l’arrêter ?
— Ta tête va bien, Stan.
— Je regrette que Bill soit venu. Pourquoi il est si en colère ?
— La perte de sa femme lui a causé un sacré choc. Parfois, les gens craquent. »
Stan prit sa boîte d’allumettes dans la poche de son jean, et l’ouvrit à moitié. Les papillons à l’intérieur battirent mollement des ailes. Il leur souffla dessus, puis pressa l’ouverture contre son front. Il ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, son visage afficha une légère déception.
Nous finîmes notre travail à l’entrepôt, puis rentrâmes à la maison. L’altercation avec Bill tracassait Stan. Il monta dans sa chambre tout de suite après le dîner. Quant à moi, je restai assis dans la cuisine, me demandant qui, de moi ou de la pénurie de clients, aurait raison de Plantorotops. À moins que Bill n’ait eu une proposition honnête qui l’obligeât à nous expulser, sa visite résultait sûrement du mystérieux courroux dont j’étais l’objet. Dans ce cas-là, il m’était impossible de demeurer les bras croisés. Plantorotops était trop important pour Stan. Je ne pouvais pas constituer une menace.
Je retournai le problème dans tous les sens jusqu’à la tombée du jour. Stan m’avait révélé que lorsque Bill avait fermé le magasin, il avait aussi déménagé pour un chalet à la montagne. Vers huit heures et demie, j’allai interroger mon frère sur l’emplacement de ce refuge. Par chance, on y avait organisé un repas pour le personnel au début de l’été. Stan put m’expliquer comment m’y rendre. Je l’assurai de mon retour d’ici une heure ou deux, puis montai dans mon pick-up, bien décidé à savoir pourquoi Bill en avait après moi.
Le chalet était situé sur les hauteurs au nord-est d’Oakridge. La campagne y était plus rocailleuse qu’en bas, à proximité de la cuvette. En plein jour, la vue devait être magnifique. Une route bitumée à une voie grimpait en direction des cimes. Des chemins bifurquaient parfois vers de petites résidences secondaires. Ceux pour qui la ville et ses environs n’exerçaient pas un attrait irrésistible étaient venus s’installer ici.
Il faisait nuit à présent. Le ciel dégagé et les trois quarts de lune facilitaient néanmoins la conduite. L’allée menant au chalet de Bill était signalée par un bloc de pierre peint en blanc. Selon Stan, la maison était sise quelques centaines de mètres plus loin. Bill était le seul habitant du sentier.
Je m’y engageai et me garai juste après le bloc de pierre. Je ne voulais pas que Bill puisse anticiper ma visite. Il aurait alors tout loisir de me claquer la porte au nez, de jouer les abonnés absents, ou de prendre une arme…
Je longeai la piste en silence sans cesser de préparer mon discours. J’aurais du mal à glisser ne serait-ce qu’un pied dans la porte, je devais donc profiter au maximum des premières secondes imparties. Écoute, Bill, il faut qu’on discute d’homme à homme…
Lorsque j’atteignis le chalet, je compris toutefois que je n’aurais aucune chance de lui parler. Ni d’homme à homme, ni d’une autre manière. Garée avec soin sur le côté de la maison, devant le SUV, la Jaguar Type E de Jeremy Tripp jetait des reflets gris sous la lune. Je pouvais entendre le moteur cliqueter tandis qu’il refroidissait.
Jeremy Tripp et Bill Prentice. Click, click, click. Une série d’événements récents surgit de l’arrière-plan obscur de ma mémoire. Des détails insignifiants ou inexplicables sur le moment se rassemblaient maintenant pour former un tout cohérent. L’allure de Jeremy à sa première visite au magasin de jardinage, sa façon de comparer ce qu’il voyait à quelque plan secret. Sa plaisanterie lorsqu’il avait vanté les mérites du site pour accueillir un hôtel. Les plantes javellisées, déchargées en public. Et la faible tentative de Bill pour nous virer.
Bill Prentice et Jeremy Tripp. Qui d’autre qu’un vendeur et un acheteur ? Un acheteur qui ne voulait pas de locataires. Les plantes mortes avaient dû constituer, pour Jeremy, une première étape de notre faillite. Ainsi, nous n’aurions plus besoin de l’entrepôt. L’entrevue avec Bill, sa requête d’annulation totalement farfelue étaient sans doute une idée à lui.
Une conclusion s’imposa à ce défilé de déductions en forme de convoi de marchandises : les attaques perpétrées contre Marla – son expulsion, sa prestation tarifée – participaient de la même offensive. La jeune femme n’était-elle qu’un moyen supplémentaire de m’atteindre, un épisode d’une guerre d’usure destinée à me faire lâcher Plantorotops ?
La perspective que Stan et moi mettions la clef sous la porte devenait soudain très palpable. Le contrat de location ne pouvait être dénoncé, à moins d’un défaut de paiement. Mais si deux hommes dotés d’une certaine puissance financière avaient décidé notre éviction, la survie d’une petite entreprise déjà fragile allait se révéler fort périlleuse. Une terrible pensée me vint à l’esprit : ils n’auraient même pas besoin de nous faire dégager pour mettre Plantorotops en difficulté. En admettant que nous devenions locataires d’un type qui baisait Marla sur son balcon et tuait des lapins à coups de flèches, la gestion de l’entreprise se transformerait en véritable calvaire. Quelles contraintes nous imposerait-il alors ?
Discuter avec Bill était désormais hors de question. Cependant, je ne pouvais pas quitter les lieux sans au moins essayer de glaner certaines informations susceptibles de m’aider à contrer le duo.
Le chalet n’était pas représentatif du statut de Bill. Il ressemblait à beaucoup de constructions éparpillées dans la région : murs en rondins, cheminée de pierres, une ou deux chambres plus salon, réservoir d’eau, et générateur disposé une vingtaine de mètres plus loin dans les bois. Un épais rideau masquait les vitres à l’avant, mais une petite fenêtre à hauteur d’épaule avait été aménagée sur le côté, là où Bill avait garé son SUV. Je me glissai entre la bâtisse et le véhicule, et longeai la cloison jusqu’à rejoindre la lucarne. Je m’accroupis, puis relevai lentement la tête en bas de la vitre.
J’étais décalé, mais ma vision était suffisante. Elle donnait sur le salon. Une pièce spartiate. Aucune décoration murale, parquet vierge. Une table de cuisine en bois voisinait avec quelques chaises, ainsi qu’une table basse et un divan en face. Bill Prentice et Jeremy Tripp étaient assis chacun à une extrémité du canapé. De toute évidence, ils n’étaient pas occupés à passer le temps en papotant.
Une grande feuille de papier était étalée sur la table basse. Elle était tachetée de blanc, et l’on parvenait à y distinguer de fines lignes droites, des motifs rectangulaires. Malgré ma position inconfortable, j’avais la conviction que les dessins ressemblaient à un plan d’architecte. Les deux comparses s’étaient peut-être penchés dessus plus tôt, mais ce n’était plus le cas à présent. Tripp venait sans doute de parler, et attendait une réponse, les traits figés, coléreux. Bill fixait le plancher, immobile. Au bout d’un moment, Tripp s’exprima de nouveau et, devant l’absence de réaction de Bill, eut un geste d’irritation. Il s’empara d’une télécommande sur la table basse, la pointa vers un coin de la pièce invisible. Le parquet se colora de reflets lumineux. La mâchoire de Tripp se crispa. Bill se pencha en avant et cacha son visage dans ses mains.
Je restai encore une poignée de secondes sans que rien ne change, puis la peur d’être découvert l’emporta. Je m’éloignai en direction du pick-up.
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