Empty Mile
Chapitre 11
Le jour de l’enterrement de Patricia Prentice, mon père manqua de se tuer. Et parce que j’avais accepté son invitation à prendre le petit déjeuner en ville, je faillis mourir aussi.
Plus tôt, j’avais essayé d’entamer le dialogue sur Patricia Prentice, mais dès qu’on avait abordé le sujet, la conversation avait pris un tour monosyllabique, prudent. Il s’était contenté de m’assurer qu’il allait bien, que je ne devais pas m’inquiéter. Je n’avais pas insisté. Je savais d’expérience qu’il effectuerait le deuil tout seul, dans les profondeurs où il avait confiné ses émotions.
Notre rue se terminait par un croisement avec la longue route qui rejoignait le bas des collines. Tandis que mon père empruntait la voie, je le vis froncer les sourcils.
« Les freins sont un peu mous. »
Il haussa les épaules et abaissa la vitre. Nous prîmes de la vitesse. Il inspira avec un peu trop d’emphase.
« J’aime cette heure de la journée. Avant que tout commence. »
Il fronça de nouveau les sourcils.
« Ces freins clochent vraiment. »
La circulation était faible. Dans la descente, nous avions atteint les quatre-vingts. Une centaine de mètres plus loin, la chaussée tournait sèchement à gauche pour traverser un canal, avant le plat au creux du bassin. Il fallait ralentir pour prendre le virage, mais le véhicule continua à accélérer. Je regardai mon père. Il fixait le pare-brise, ses mains agrippaient si fort le volant que les jointures blanchissaient sous sa peau bronzée. Son pied droit pompa frénétiquement sur la pédale. Il s’égosilla :
« Il n’y a plus de freins. Accroche-toi ! »
Il tira le frein à main, et le hurlement des roues bloquées ajouta à la cacophonie qui nous engloutissait soudain : le moteur, les sifflements de l’air et le grondement du macadam, les battements sourds de nos cœurs, le déferlement du sang dans nos veines, puis nos cris, à la dernière seconde avant d’atteindre la courbe. Mon père braquait à fond pour compenser l’inertie.
« Protège ta tête, John ! »
J’entendis alors le rugissement des pneus sans adhérence. La voiture, désormais incontrôlable, glissa aussi vite que sur une flaque d’huile vers l’angle de la chaussée. Les balises blanches de la barrière de sécurité, à la limite du canal, furent tout à coup à ma fenêtre. Ensuite, le choc. Une simple détonation, le pare-brise étoilé. Un tête-à-queue d’un quart de tour suivi d’un sursaut, lorsque l’arrière du véhicule défonça la barrière pour heurter la bordure bétonnée du canal avec un crissement de métal froissé. Puis le silence.
Pendant un moment, nul ne parla ni ne bougea. Nous étions sans aucun doute très amochés. Le moindre mouvement nous révélerait l’horrible gravité de nos blessures. Mais les minutes défilèrent et nous nous rendîmes compte que nous n’étions pas couverts de sang et encore moins mourants. Nous nous détachâmes.
« Ça va, John ? Pas de casse ? »
Je pliai mes jambes, mes bras. Mon crâne avait frappé la portière mais, hormis une ou deux égratignures sur les mains, j’étais indemne.
« Non, tout va bien. Aucun bobo. Et toi ? »
Mon père se tortilla sur son siège, puis me sourit, incrédule :
« Tu sais quoi ? Je crois que je n’ai rien.
— Tu saignes un peu. »
Sa joue était légèrement entaillée. Un filet d’hémoglobine avait coulé au bas de son visage. Je lui indiquai la coupure, qu’il tamponna après avoir extrait un mouchoir de sa poche. Il contempla la petite tache rouge sur le tissu, me la montra. Alors nous éclatâmes de rire. La situation était absurde. Nous avions survécu à un tel déferlement de violence. Le vacarme, le danger, et résultat : quelques gouttes de sang. Nous nous esclaffâmes longtemps, puis la tension retomba et nous entreprîmes de nous extirper de l’habitacle. Tout le côté droit de la carrosserie était froissé. Les roues arrière pendaient dans le vide, mais la voiture semblait stable. En tout cas, elle ne bougea pas quand nous sortîmes par la portière conducteur. Deux mètres en contrebas, un ruisseau s’engouffrait sous la route, dans un tunnel. Le canal était entouré d’une bande de verdure avec des maisons, plus loin. Dans le jardin de l’une d’elles, un couple entre deux âges nous considérait avec angoisse. Ils se tenaient la main et nous firent signe.
La police arriva sur les lieux dix minutes plus tard. Mon père répondit à leurs questions afin de remplir les premières constatations. Ils nous révélèrent que le choc latéral contre la barrière nous avait sauvés. Si nous l’avions percutée de face, dirent-ils, nous aurions plongé la tête la première dans le canal et aurions sûrement été tués. Quelques personnes venues évaluer les dégâts avaient hoché la tête, murmures d’approbation à l’appui, stupéfaites que nous ayons survécu. Les agents contactèrent un dépanneur, puis nous conduisirent en ville.
La matinée était déjà fort avancée lorsque nous fûmes rendus, et mon père n’avait plus le temps de prendre le petit déjeuner. Je convins de repasser le prendre après le travail. Je tournai ensuite dans le quartier pendant une demi-heure et me payai un expresso. J’allais prendre un taxi à la petite gare routière de la Vieille Ville quand deux véhicules sombres retinrent mon attention. Un corbillard et une citadine, tous deux avec le nom de l’entreprise de pompes funèbres en lettres jaunes sur le côté. Un cercueil marron clair était disposé dans le corbillard, tandis qu’un homme patientait seul à l’arrière de la voiture. Il était vêtu d’un costume sobre, un bouton de rose au revers de la veste. Il regardait droit devant lui. Je ne m’attendais pas à un tel dénuement de la part de Bill en cette occasion. Il était assez connu et plutôt sociable. Depuis longtemps. Quand je songeais à l’enterrement de sa femme, j’imaginais une longue procession, des couronnes fastueuses, des tas de gens à qui il avait rendu service ou des relations d’affaires. Je me figurais un événement notable.
Les deux véhicules isolés qui passèrent devant moi étaient bien loin de cette vision. Ils paraissaient hermétiques, opaques dans leur refus de partager ce qu’ils contenaient. On aurait dit qu’ils désiraient s’évanouir aussi vite que possible. Je les regardai s’éloigner. Leurs feux arrière s’allumaient parfois dans la circulation ou aux passages piétonniers. Puis ils tournèrent au coin de la rue et disparurent.
Je venais de rentrer quand Rachel, la chef du personnel, déposa Stan devant la maison. Il se précipita dans le couloir jusqu’à la cuisine, hors d’haleine, impatient de m’annoncer les nouvelles.
« Bill ferme le magasin.
— Ouais, je crois que l’enterrement de Pat a eu lieu aujourd’hui.
— Non. Pour toujours. Au moment où je suis arrivé, Rachel donnait leur solde à tous les employés. Elle nous a dit de ne plus revenir. Bill est tellement triste qu’il ne rouvrira jamais. Il va déménager dans son chalet, à la montagne. Rachel raconte qu’il vend tous ses meubles.
— Oh, mon vieux. Ton boulot…
— Non, Johnny, c’est génial. On peut maintenant se consacrer à Plantorotops. Et devine quoi ? Rachel m’a appris que Bill m’autorisait à prendre toutes les grosses plantes, pour me lancer. Et tous les sacs de terreau aussi. Une récompense pour l’ours. »
Il alla prendre une canette de Coca dans le réfrigérateur.
« Tu devrais arrêter avec ces boissons. Ce n’est pas bon pour toi.
— De quoi tu parles, Johnny ? Ça donne plein d’énergie.
— Il y a trop de sucre.
— Bien sûr. » Il avala une grande gorgée et grogna. « De l’énergie pour Plantorotops ! »
Les larmes lui montèrent aux yeux ; il avait bu trop vite. Il battit des paupières, puis rota.
Je l’informai de l’accident de ce matin. Il écouta le récit de notre salut providentiel les yeux écarquillés, mais sembla ensuite se retirer en lui-même. Un peu plus tard, il monta à l’étage, enfila son costume de Batman, et s’assit à son bureau en compagnie de ses comics et de son matériel de dessin.
Stan et moi rejoignîmes notre père au garage, en ville. Oakridge en possédait trois, et la Ford avait été emmenée par hasard à celui qui appartenait naguère au père de Gareth. L’endroit avait été racheté par une chaîne d’envergure nationale qui l’avait rénové et agrandi. C’était à présent une franchise dont les employés portaient des uniformes standardisés. Un gros mécano court sur pattes nous accueillit au magasin. Une planchette à la main, il se mouvait avec une lenteur qui suggérait que son propre poids l’épuisait.
« Elle est là-bas. »
Il désigna un élévateur hydraulique d’un geste du menton, extirpa une lampe stylo de sa poche et alla nous montrer le dessous de caisse. Les dégâts étaient importants. Le pot d’échappement avait été arraché, l’arbre moteur déconnecté du différentiel. Le bas de la voiture lui-même était tout raclé, défoncé et parsemé de poussière de béton.
« Défaut de freinage. »
Il suivit avec le faisceau de sa torche un mince tuyau métallique qui se scindait pour alimenter les freins de chaque côté du véhicule. Au niveau d’un coude, le conduit était rouillé, décoloré.
« Quelqu’un peut me tenir la lampe ? »
Je m’en emparai et éclairai le garagiste tandis qu’il s’affairait avec une paire de pinces coupantes. Après avoir terminé, il ressortit de là-dessous et nous présenta une section d’une quinzaine de centimètres. Le métal s’était désagrégé sur l’une des facettes, y laissant un trou d’environ cinq centimètres. Mon père examina attentivement l’orifice. La colère se lisait sur son visage. Il secoua lentement la tête.
« Incroyable. »
Le mécano eut un reniflement moqueur.
« Ouais, de la camelote. On dirait que ce genre d’alliage se détériore vite.
— Mais il n’est pas censé se corroder.
— Je n’en sais rien. Peut-être une pièce défectueuse. Cette voiture est assez vieille.
— Elle ne date que de 93.
— Ouais. »
Mon père me passa le morceau de tuyau, que je transmis à Stan. Ce dernier murmura dans sa barbe : « Incroyable. »
L’employé prit sa planchette et, du bout du doigt, passa en revue une liste inscrite à la main sur un formulaire jaune en tête de liasse.
« Elle est bonne pour la casse. Essieu arrière, différentiel, arbre moteur, tout est, heu, H.S. Châssis faussé. Carrosserie sur tout le côté droit. Pas la peine de réparer une voiture de cet âge.
— Elle a seize ans.
— Ouais. »
Le mécano signa avec application au bas du formulaire, puis l’arracha et le tendit à mon père.
« Vous en aurez besoin pour l’assurance. »
Sur le chemin du retour, mon père, pensif, ne parla guère. J’essayai de lancer la conversation une ou deux fois, mais il répondit invariablement comme si je le ramenais d’un endroit fort éloigné jusqu’au présent. Je finis par laisser tomber et me contentai d’écouter la radio.
Pendant le dîner, profitant de ce que mon père regardait ailleurs, Stan me donna un coup de pied sous la table. Il articula en silence Plantorotops. L’entrepôt nous coûtait de l’argent chaque jour. Le bon sens voulait que nous nous mettions à l’ouvrage dès que possible. Je ne pouvais dissimuler indéfiniment notre projet à mon père. Cependant, avec l’accident et la mort de Pat, si récents, le moment me parut mal choisi pour le lancer sur un sujet qu’il désapprouverait à coup sûr. J’adressai donc un non muet à Stan, et nous mangeâmes en silence, tandis que mon père piochait distraitement dans son assiette.
OceanofPDF.com