Empty Mile

Matthew Stokoe · Chapitre 7 sur 35

Pages du PDF

Empty Mile

Chapitre 7

 

 

Gareth m’appela sur mon portable plusieurs jours après le pique-nique, aux alentours de vingt heures. Il me demanda si je pouvais lui rendre service. L’une de ses prostituées devait honorer un engagement, mais il avait un rendez-vous galant. Il lui fallait un chauffeur pour la conduire à destination. Je n’avais pas vraiment besoin des cinquante dollars qu’il me proposait, cependant, cette obligation me fournirait une excuse pour sortir, faire quelque chose sans Stan ou mon père. J’acceptai. Au pire, cette excursion m’empêcherait de me ronger les sangs en attendant le coup de fil éventuel de Marla.

Monter au lac dans l’obscurité fut périlleux. J’étais content d’arriver au parking et de voir la lumière par les fenêtres du bungalow de Gareth. J’entrai à la réception. Il était assis derrière le comptoir, habillé en noir, une canette de bière à la main.

« Merci de me donner un coup de main, mon pote. Je ne veux pas tout faire foirer avec cette nana. » Il me tendit une carte de visite. « Son adresse. Passes-y quand tu auras fini cette nuit. Je veux que tu fasses sa connaissance. »

Je lus la carte. Son nom, Vivian Gelhardt, son adresse, et un intitulé tout en bas : Amie de la Nature.

« Amie de la Nature ? »

Gareth leva les yeux au ciel. « Nul n’est parfait. Elle t’en parlera, si tu veux.

— Je verrai.

— Pas de problème. Et la pute doit se rendre à cet endroit. »

Il me donna un morceau de papier où était griffonnée une autre adresse. Une maison à flanc de colline.

« Contente-toi de l’y emmener, vérifie qu’elle entre dans la baraque, attends dans la voiture qu’elle ait terminé, et ramène-la. L’opération ne devrait pas prendre plus d’une heure. Voilà ton fric. »

Il me fila l’argent en soutenant mon regard.

« On va redevenir potes, Johnny, t’inquiète pas. Je parie que d’ici peu on passera plein de temps ensemble. »

Nous sortîmes. Gareth me désigna la rangée de cabanons.

« Elle est dans le dernier. Je te verrai chez Vivian. »

Il se dirigea vers sa Jeep.

Je frappai à la porte. La fille m’attendait. Je la saluai, sans plus. Elle vérifia la bonne tenue de son rouge à lèvres en plissant les lèvres dans le rétroviseur pendant la majeure partie du trajet. Les Flancs étaient situés sur les hauteurs de la ville, au nord de la cuvette d’Oakridge. Entre ceux-ci et les quartiers résidentiels à l’arrière du faubourg, la ceinture de forêt appartenant à l’ONF était coupée par une longue route étroite qui faisait le lien entre les riches d’Oakridge et le commun des mortels en contrebas. Une fois que nous eûmes traversé la ville, les bois nous enveloppèrent, telle une couverture. Rien à voir, excepté une façade d’arbres compacte, trouée à l’occasion par des chemins pare-feu.

La maison était construite en fausses briques de terre. Elle comportait un garage cinq places et un jardin séparé de la route par un mur d’adobe. Çà et là, des minispots éclairaient la végétation d’une lumière douce. Je regardais la fille entrer lorsque l’interphone à côté du portail grésilla, puis m’assurai qu’elle remontait l’allée pour pénétrer dans la demeure. Ensuite, j’allai me rasseoir et attendis. Elle revint une heure plus tard. Je la ramenai à Tunney Lake.

Je ne mourais pas d’envie de rester en compagnie de Gareth, mais rentrer chez moi ne me disait rien non plus. Sans compter que j’étais vaguement curieux de voir quel genre de femme pouvait vouloir le fréquenter. Je vérifiai l’adresse de Vivian et traversai de nouveau Oakridge en direction des Flancs.

Son domicile était situé au premier croisement du sommet de la route. Il s’agissait d’un chalet à un étage de la taille d’un pavillon de banlieue, dont les rondins pâles avaient été écorcés et vernis. La porte d’entrée semi-circulaire, composée de verre teinté, jetait sur l’allée gravillonnée entre la pelouse et la chaussée un assortiment de couleurs tachetées.

Gareth répondit immédiatement. Il paraissait détendu, un verre à la main, comme chez lui dans cet environnement beaucoup plus sain que son bungalow. Il me conduisit le long d’un corridor en bois nu couvert de tentures indiennes jusqu’à un vaste salon ouvert. Le décor était très Nouvelles Frontières : des tapis artisanaux, deux canapés rustiques cent pour cent naturels de part et d’autre d’une solide table basse.

Il haussa les sourcils et chuchota :

« Pas mal, hein ? Je vais te révéler un secret, Johnny. Je suis amoureux. »

Je le regardai, croyant d’abord à une plaisanterie. Mais il semblait tout à fait sérieux. Une femme entra par une porte au fond de la pièce. Elle se lova sur un des divans, un verre de vin blanc à la main.

« Vivian, voici mon ami, Johnny. »

Nous nous saluâmes et Gareth prit place à côté d’elle après m’avoir servi de quoi me désaltérer.

Elle avait une dizaine d’années de plus que lui. Sa chevelure blond foncé était nette, son regard direct. Sa voix possédait des inflexions germaniques. Elle me laissa à peine le temps de m’installer.

« Gareth m’a raconté que tu lui as volé sa petite amie.

— Une vieille histoire.

— Mais la douleur est identique, non ?

— J’imagine.

— Il reste des séquelles, une blessure affective dont on ne guérit jamais tout à fait. Enfin, à mon avis. »

Gareth eut un rire gêné. « Viv, laisse-le tranquille. »

Elle prit sa main et l’embrassa.

« Comme tu veux, mon petit être meurtri. »

Si Gareth était amoureux de cette femme, la relation semblait à sens unique. Vivian avait l’air de l’apprécier, mais savait d’évidence qu’il ne lui convenait pas.

Peu désireux d’évoquer mon passé avec Gareth, je détournai la conversation :

« Amie de la Nature, c’est quoi ? Une association de type Greenpeace ? »

Vivian changea immédiatement de registre. Ses yeux soudain fiévreux s’enflammèrent. Je réalisai que j’allais sans doute regretter ma question.

« Une association ? Bah ! Ce n’est pas dans mon tempérament. Il s’agit plutôt d’un état d’esprit, d’une vision de l’existence. Un de mes aspects.

— Sympa.

— Oui, très. J’ai quitté l’Allemagne après l’université. Je me suis juré de ne plus y remettre les pieds. J’ai tenu parole. Tu ne peux pas imaginer l’ambiance claustrophobe, en Europe, le rythme catastrophique avec lequel ces nations soi-disant cultivées bétonnent tout.

— J’ai beaucoup vécu à Londres.

— Ach, quelle porcherie ! Tu comprends de quoi je parle, alors. J’ai rencontré mon ex-mari à San Francisco et on y a habité longtemps. Impossible de vivre là-bas sans se passionner pour l’environnement. Quand on est européen, en tour cas. Le port, le brouillard, les collines, la côte. Tellement de beauté. Si grand, si sauvage. Et j’ai vu quoi ? La même destruction qu’en Europe. Alors, je me suis promis de ne pas faire comme les autres, de refuser. Voilà pourquoi je me qualifie d’Amie de la Nature. Parce que je suis réceptive aux problèmes de la Terre.

— Tu sensibilises les gens, ce genre de choses ?

— Je l’ai fait. » Elle eut un geste dédaigneux. « Dans une autre vie. Après mon divorce, j’ai emménagé ici. À Oakridge, le combat est de moindre importance. Je lutte par des biais plus modestes, dans ma manière de consommer, les lettres que j’écris à la mairie.

— Tu n’aimes pas la municipalité ?

— Ils ne sont pas tous mauvais. On peut les convaincre : les containers de recyclage que tu vois dans les rues sont mon œuvre. D’un autre côté, la mairie n’est pas très différente des entreprises commerciales. Ils croient que leur salut passe par la croissance, encore et encore. Il ne leur vient pas à l’idée d’imaginer un statu quo durable. »

Le discours de Vivian avait un peu embarrassé Gareth. Il s’étira et demanda l’heure sans s’adresser à personne en particulier.

Vivian lui jeta un coup d’œil réprobateur. « J’ai l’impression que Gareth ne voit pas la beauté du monde. Il serait prêt, par exemple, à soutenir le conseil s’il voulait aménager une route jusqu’à ses cabanons.

— Bien sûr, merde…

— Ach, l’argent ! Ce lac est un joyau. Il doit être protégé. D’abord une route, puis des milliers de visiteurs, des stands de hot dogs, le maudit logo de Coca-Cola. Construisons aussi un Starbucks ! Non, une route détruirait tout. »

Elle se leva tout à coup et tendit la main à Gareth.

« Emmène-moi au lit. Je suis fatiguée de parler de moi. Bonne nuit, Johnny. Ferme en partant, s’il te plaît. »

Gareth me fit un clin d’œil.

« Je t’appelle, mon pote. Merci pour cette nuit. »

Je restai un moment assis après le départ de Gareth et de Vivian, profitant de l’immensité de la pièce, du silence. J’entendais les éclats de rire étouffés en provenance de la chambre à l’étage. Finalement, je me levai et regagnai mon pick-up.

Il faisait frais dehors. Sur le chemin du retour, je me sentis vide et seul. J’avais le sentiment que tout le monde sauf moi bénéficiait de la consolation d’un corps chaud contre le sien, même si ce n’était qu’un corps de location comme la pute et son client, ou le couple mal assorti formé par Gareth et Vivian. Je trifouillai le chauffage. Il ne marchait pas. Je remontai donc la fermeture de mon blouson et accélérai pour rentrer plus vite.

 

OceanofPDF.com