Gaspard des montagnes - Tome II
Première Veillée ................................................................. 4
PREMIÈRE VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
L’automne aux Escures. – Le relais de poste. – M. Robert et son bois. – Quand Gaspard fut parti, dit la vieille, brusque-ment Anne-Marie se sentit seule. Il faisait tiède et sombre. La soirée avait un goût d’automne devant ces pacages où un souffle d’air arrachait aux genêts quelque fil de la Vierge.
Sous la nue amassée en pesantes ondes, des fumées qu’on eût dit de fusillades traînaient de rampe en rampe. Les gens faisaient les brûlis ; ils avaient mis le feu aux bruyères des communaux. Cela se fait à l’arrière-saison, avant la pluie, qui en mêlera les cendres à la terre.
Du galetas où des herbes de médecine pendaient aux so-lives, Anne-Marie regardait la montagne. Le Mont-Thialei, comme une citadelle, dressait ses trois cornes au-dessus de ses pentes largement montantes de pâtis et de bois. De l’œil, elle en fouillait les bosses, les replis, des lieues serrées de sapins et de sapins : les grands bois sauvages où l’on se perd parmi la presse des arbres embarrassés de fougères et de fleurs rouges. Sur une épaule du versant, elle croyait voir le fil d’une sente, ailleurs une cascade au flanc de la roche. Alors des soldats hissaient leurs canons par ces chemins ; et des caissons en forme d’arche roulaient sur le pont du tor-rent, tandis que les brigands sans doute s’enfuyaient vers les cavernes cachées plus haut, parmi les roches et les racines.
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Son cousin était avec l’empereur de ce côté du Thialei, mais si loin par delà le Forez, la Suisse, la Bavière, chez les Saxons, les Moscovites… Dans l’obscurité descendue, les brûlis en chapelets de braise sur les crêtes faisaient songer aux feux de bivouac.
Là-bas, roulé dans son manteau, Gaspard pensait au pays. Il pensait à elle. Avant de partir, il avait tout démêlé1 : ceux qui étaient venus voler à Chenerailles, c’étaient ceux-là mêmes avec qui l’oncle avait eu des raisons à Bordeaux en s’embarquant pour les Îles. L’oncle les ferait connaître au père ; ainsi l’on n’aurait plus rien à craindre. Et sa lettre allait arriver au premier jour.
… La Saint-Michel où la neige est au ciel, la Saint-Luc où elle descend aux sus, aux hauteurs, la Saint-Martin où en ouvrant la porte on la voit là… Une feuille jaune truitée de vert glissait du gros tilleul. Les dindons, par moments, glous-saient. Ils branchaient dans l’arbre, près du portail. Pour les dindonneaux, on avait planté une vieille roue sur un pieu. Le père ne voulait plus d’oies : les oies empoisonnent l’herbe de leur fiente.
Les après-dînée, quel calme. À peine un roulement de carriole dans la campagne. Cependant, comment se fier à cette paix, maintenant que Gaspard n’était plus là. Si du moins la lettre arrivait, de la Guadeloupe…
Anne-Marie apprenait à sa sœur Pauline à élever la vo-laille, à cultiver le parterre, à gouverner les servantes. On ne voyait plus guère la Marguerite ni son Jeuselou tant ils
1 Voir Gaspard des Montagnes.
– 5 – s’étaient mis dans les amitiés l’un de l’autre. Il y avait le Bar-thaut, qui venait de donner un peu de lecture à Pauline. Une âme simple à la mode du vieux temps ; si simple qu’on lui aurait fait signer sa tête à couper. Si les inquiétudes, Dieu ne veuille, revenaient, ce ne serait pas vers lui qu’il faudrait se tourner. Anne-Marie n’osait compter que sur l’oncle prêtre de Marsac. Gaspard lui avait dit : « Je pars tranquille, il y a le cousin prêtre. Lui, c’est un saint. Il te gardera de tout mal. » Mais il était bien âgé. On le voyait peu souvent.
Une qu’on voyait trop, c’était la Poule-Courte. Quasi ronde, se dandinant comme une biquette qui revient à l’étable, elle arrivait, pleine de commérages. Son nez poin-tait, elle fouinait partout, se mêlait de tout. Le père, sur qui passaient parfois des ondes d’humeur, l’avait deux fois mise à la porte : « Tenez, la Dorothée, j’ai autant besoin de vous que des coliques ! » Elle était rentrée le surlendemain par la fenêtre.
Une servante remuait des écuelles dans la grande salle brune. Grange sortait, brossant son chapeau d’un revers de manche, il appelait ses filles. On suivait l’allée où le Nanne bottelait de la fougère. Au bout, c’était un découvert de prai-ries balayées du vent, avec, sur son dos de colline, Saint-Amand, ses jardins en casiers, ses toits en escaliers, son clo-cher trapu ; et par-delà, des pays montueux, jusqu’à ces monts violets et ces pitons, vers Thiers.
Avant de donner le bonjour à la cousine Domaize, on al-lait à la Belle Bergère, chez les parents de Gaspard : peut-être la lettre serait-elle rendue, à la fin.
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Il y avait là tout un train qui plaisait à Grange. On en-tendait la corne du postillon, la diligence apparaissait, rou-lant comme un tonnerre. De chaque côté du logis un portail s’ouvrait de biais, de sorte qu’elle s’enfilait dans la cour sans avoir à prendre le tournant. Sous les hangars toujours quelque garçon s’affairait, remplaçant un frein usé par un vieux sabot, ou cirant les harnais accrochés aux poteaux de bois. D’en haut, un valet lançait des bottes de paille et les poules se sauvaient en piaillant. Arrivait une chaise de poste, un bourgeois voyageant à franc étrier ; des muletiers ; un gendarme, portant un pli. C’était la lanterne magique.
À LA BELLE BERGÈRE
Poste impériale
Le long du mur, quelque tas d’écorces de sapin sentait la montagne. Du tuyau de fer fluait une eau crue que bouscu-lait la bise. Les murailles étaient d’un granit sombre où le li-chen mettait des rosaces dorées. Mais à l’étage, l’enseigne faisait voir une agréable pastoure habillée de ses dimanches, qui filait sa quenouillette sous un arbre chargé de pommes pareilles à ses joues. Une espèce de hussard, à pelisse verte, tenant son sabre comme un flambeau, galopait devant une magnifique berline de voyage à six chevaux et deux postil-lons.
Tout cela peint à vif sur plâtre entre les fenêtres. (Ces fenêtres, lorsqu’on a fait refaire les volets, on s’est aperçu qu’il n’y en avait pas deux qui eussent même mesure.) Dans l’auberge flottait une odeur de cuisine lourde. Le chapeau en arrière, des paysans buvaient ; et tantôt c’était des médita-
– 7 – tions, à peine un pauvre mot, tantôt des éclats de voix, des grands bras, des injures, puis la main qui se lève pour toper, et quel manège encore.
La Belle Bergère faisait tout le mouvement du pays. On y venait chercher les nouvelles. Grange y rencontrait M. Regouyat l’aîné, M. Vissouze d’Ennezat, le Cadet Redon, un vrai pot à tabac, et, de fait, sourd comme un pot. Que de coq-à-l’âne, quand on causait des prix du charroi et de la journée d’homme ! Et M. Clouvel, dit Clouvel-le-Riche. Et M. Robert.
M. Robert était du Vivarais, avec des intérêts vers Brioude. C’était Grange qui l’avait mis en rapport avec Me Chargnat, son avoué, à lui, pour un placement de fonds en première hypothèque sur la forêt d’un bourgeois de Four-nols. Ce particulier était mort depuis, laissant un bien fort embrouillé, et la forêt n’atteindrait sûrement pas le chiffre de l’avance. En effet, toute la succession étant à liquider, les propriétaires voisins auraient de quoi se lotir sans faire mon-ter les mises à prix. Puis il fallait voir les chemins que Char-gnat avait donnés comme bons : qui voudrait exploiter au-rait à se lever de bonne heure.
Les messieurs du bourg prenaient plaisir à parler de cette forêt et à démontrer que M. Robert ne rentrerait jamais dans ses fonds. Le seul Grange discutait : « Il devait prendre l’affaire en mains. À sa place je voudrais voir de quelle cou-leur sont mes atouts. »
M. Robert, finalement, avait suivi l’avis de Grange : il avait décidé d’exploiter lui-même. Quand il le fallait, il ve-nait passer huit jours dans un pavillon, au milieu des bois, la
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Dorothée lui tenant lieu de gouvernante. Il devait être de ceux qui s’acharnent sur leur idée : cela se voyait à la façon qu’il avait de porter le menton et de serrer les lèvres. Maigre, bien fait pourtant de sa personne, et la jambe belle. Jeune encore, mais plus très jeune – par moment, il souffrait d’une espèce de feu volage ou d’érésipèle qui allait d’une partie de son visage à l’autre. Le front dégarni, déjà – dans sa famille, disait-il, ils devenaient tous chauves de bonne heure. Et l’hiver, il portait sous le chapeau un bonnet de soie noire. Si monsieur, il se faisait respecter, mais on ne lui voulait pas tellement de bien. On le trouvait fier. Et puis, il n’était pas de l’endroit. À la fille qui lui cirait les bottes, au garçon qui bou-chonnait sa jument, il donnait toujours la pièce. Alors que le pourboire des bourgeois de par là pouvait tomber sur le pied du domestique : il ne faisait pas grand mal.
Enfin, on le voyait brouillé avec les Chargnat. Et s’il fal-lait prendre parti, on tenait à rester bien avec eux, qui étaient une des grosses familles du pays. M. Robert disait à toute occasion que ces Chargnat l’avaient trompé sur les chemins de sortie et sur les coupes, qu’ils l’avaient pris pour dupe ! Grange avait besoin des Chargnat, mais il s’était pris pour Robert d’une sorte d’engouement. Il se croyait même en conscience obligé de le conseiller, puisqu’il avait contri-bué à l’engager dans cette méchante affaire. Il l’emmenait au bois, lui montrait comment choisir les arbres, les cuber, les faire abattre. Souvent, le soir, il le ramenait aux Escures. On débouchait une bouteille de Malvoisie. Et touchant la main du monsieur : « Allez, tous ces sous de l’hypothèque vous rentreront dans la poche ! Vous verrez qu’on ne se trouve pas mal d’écouter le papa Grange, vous verrez ! »
L’autre remerciait, mais il avait pincé le nez comme si ces familiarités l’offusquaient un peu. Baissant la tête sur le
– 9 – linge qu’elle était là à ouvrer, près de l’autre fenêtre, Anne-Marie devenait toute rouge.