Gaspard des montagnes - Tome II
Deuxième Pause ................................................................. 243
On vit venir, la pelle sur l’épaule, un petit homme en ta-blier de toile à sac. Il avait le cou bizarrement conformé… Certainement Anne-Marie l’avait entrevu une fois, déjà…
DEUXIÈME PAUSE
Dans la cour de la Belle Bergère. – La quête de Chopine. – Corps-de-Bœuf et le Dragon rinçaient des tonneaux. Le bruit de la chaîne raclant les douves les empêcha d’entendre arri-ver Valentin. Ils le virent soudain devant eux avec une figure à faire peur. Et à son côté le Plampougnis, les cheveux pleins de fraisilles, dépoitraillé malgré le brouillard.
— Il nous faut des chevaux, et partir tout de suite.
Valentin était aux Escures, lorsque d’un vol et son ruban flottant, y était arrivée la tourterelle. Tout de suite, sur ce ruban, Hortense avait lu : À notre secours… Il mettait les amis au fait, durement, en trois paroles. Jean Domaize avait couru au moulin, pour tâcher de savoir. Jeuselou arrivait avec sa Marguerite. Quant à Gaspard, puisqu’il ne devait re-venir que dans trois jours… Il faudrait des chevaux. Mais où chercher, quelle route prendre ?
– 243 –
— Des chevaux ? Le Grand-Blanc tout seul. Les autres, le Chassagne, le Solier et le petit alezan, on vient de les déte-ler. Ils ne peuvent pas repartir… Dites ? Chopine ! Voilà Chopine !
C’était Chopine. Elle arrivait battant de la queue. Et l’épaule haute, derrière elle, Gaspard !
D’abord, ils crurent que Gaspard savait.
— Je sais, oui… je viens vous chercher. Mais tu sais, toi ? quoi ?
Ils s’entre-regardèrent. Il fallut lui dire.
Gaspard écoutait, avec cette face roidie qu’ont les hommes en grand péril. « Mon mouchoir ? C’est donc ça ? on me l’a volé hier. »
Dans le hangar où traînaient des harnais parmi les voi-tures mises à cul, il s’assit sur le timon d’un tombereau. Il voyait sa cousine, ses cousines, aux mains de ces bêtes brutes, – elles leur servirait d’amusement ! Le poil de ses bras se hérissait. Il souffla comme un loup pris au piège.
— Quand sont-elles parties ?
Le dos rond, il se tassait sur soi-même comme s’il per-dait cœur. Avant la nuit, jamais on ne pourrait les joindre. Il se remit sur pied d’un air sombre.
— Quand ça va, ça va ; quand ça ne va pas, il faut que ça aille encore… et même quand ça ne va pas du tout. Al-lons !
Adossé au poteau, il bourrait sa petite pipe, battait du feu, et « calculait ». De visage fier, l’œil étincelant, il était
– 244 – aussi terrible dans ce coin de hangar, que naguère, char-geant et sabrant aux champs de Montmirail.
— D’abord aller au moulin… Assois-toi, Jeuselou, Dieu de Dieu, ne tourne pas comme ça. Puisqu’on a le Grand-Blanc, le Grand-Blanc suffira. Attelez, vous autres, et mettez les bâches sur les cerceaux.
Gaspard seul avait deux petits pistolets de cuivre. Bap-tiste courut chez le cordonnier et y cajola si bien la femme qu’il se fit remettre un pistolet d’arçon pendu sous le saint Crépin. Valentin et Jeuselou auraient chacun un fusil.
— Cinq coups à tirer, ce n’est guère. Nous allons risquer plus d’une livre de poil.
Mais partir, et dans la minute. Benoni ne voulut cher-cher d’autre arme que son fouet : un fouet de roulier, souple, épais, pareil à lui, qui était tout noueux de carrure et d’os. Baptiste caressait de la paume une large latte de dragon, aussi affilée que ses rasoirs.
Comme Benoni faisait avancer la charrette, le Barthaut se précipita dans la cour. Il venait des Escures, le sens trou-blé, le cerveau ébloui, tenant encore quelque panier de poires qu’il apportait à Hortense. Pour ce qu’il avait dit au bossu du retour d’Anne-Marie, il se croyait la cause du mal-heur. S’il ne pouvait courir avec ces garçons à la délivrance des deux sœurs, le chagrin le coucherait en terre. Gaspard, le sang l’étouffait, à l’idée qu’une parole inconsidérée du bonhomme avait mis Anne-Marie aux mains de ces gueux. Il allait l’envoyer baller, il se ravisa : « Eh bien montez, tenez, montez vite. Un homme à faire écharper, ça peut toujours servir. »
– 245 –
Tremblant comme la feuille, Marguerite regarda Jeuse-lou. Le mot de Gaspard lui donnait des battements. Mon Dieu, si ç’allait être Jeuselou, ce soir, sur la paille de cette charrette…
Mais elle n’était qu’une femme. Cette folie, cette mé-chanceté des hommes, contre quoi l’on ne peut rien, pas plus que contre la grêle, la tempête…
Baptiste voyant la petite toute défaite, avant de sauter dans la carriole il l’embrassa. Car on savait s’embrasser, alors, il y avait plus d’amitié dans l’air. Et tous l’embrassèrent, cette Marguerite, en manière d’adieu, qui sait, à la vie même.
Jeuselou grimpa, lui aussi. Gaspard n’eut qu’à secouer les guides pour faire partir le Grand-Blanc. Cette bête-là, c’était toujours beau de la voir partir !
Au moulin on prit Jean Domaize. Il aurait fallu dire à Gaspard que Mme Domaize était morte. L’heure n’était pas à cela. Chacun croyait réfléchir, mais n’était occupé que d’une vision. « Que je les aie seulement devant moi, à longueur de ma latte ! » Depuis le départ le Dragon ne cessait de remâ-cher cela. Valentin, lui, revoyait Pauline dans sa robe d’organdi. Elle croquait une pomme rouge, une pomme qu’elle avait frottée de son mouchoir. Pauline sous ses grosses boucles… Cet agrément dans le rire, le regard, le parler, qu’il n’avait jamais vu à personne… Ha Dieu, il pren-drait son fusil par le canon et tant pis pour ce qui serait entre elle et lui.
Au moulin Gaspard avait donné un châle à flairer à Chopine, qui quêtant, ânonnant, trottant, suivait la voie.
– 246 –