Gaspard des montagnes - Tome II
Troisième Veillée ............................................................ 82
TROISIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Ceux qui traînaient sur les routes. – Anne-Marie et ces dames. – Le retour des soldats. – Et l’hiver vint. Pour les Rois, – c’est le fort du temps, – il y eut six pieds de neige à plein pays. On ne voyait plus les enfants aller à l’école, une bûche sous le bras. Seuls les hommes sortaient, tirant de là comme ils pouvaient leurs jambes habillées de paille.
À Virennes, quand il en tombe à croire que le diable s’en mêle, tandis qu’un vent battant ébourre les chaumes, les gens s’entre-crient, le nez à leur porte : « Il doit en faire un temps dans la montagne ! »
Mais c’est que ce serait autre chose encore si l’on s’aventurait là-haut, sur les plateaux où la bise enlève la neige furieusement. Elle la roule en grands bancs qu’on nomme congères sous les tourbillons qui fument, en volutes, jusque vers le nuage. Et là-haut, quand les chemins sont perdus, les poteaux mêmes qui les jalonnent ensevelis ; quand la tourmente vous bouscule, vous coupe l’haleine ; qu’on ne peut avancer, aveugle dans ce gris où les flocons fourmillent, sourd à la Cloche qui sonne pour les « marris » dans le bourg ; quand on ne voudrait plus que se jeter là afin de dormir, et si l’on s’y lâche, tout est fini, alors on com-prend ce que c’est d’être assis devant le feu, entre les fagots et le lit à housse rouge.
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Un jour cependant arrivait le redoux. Le vent du midi, le grand cantonnier de Nîmes, selon le mot de Grange, dé-blayait les routes. On avait plein les oreilles du bruit des eaux s’égouttant, suintant, dévalant. Le groseillier prenait feuille ; l’herbe poussait autour des puits-fontaines. C’était le printemps, « l’habillé de vert ».
Quand l’hiver s’allongeait, il faisait mauvais vivre. Le lundi, jour des mendiants, ils venaient par bandes : des vieux à cabas et bâton, des goitreuses, des petits coiffés de grands feutres sans forme, des idiots, brimballant leurs sabots qui chantaient le fêlé sur les dalles. Un monde de traîne-malheur cherche-profit, en guenilles si trouées qu’on aurait pu y pendre toutes les louches de la paroisse. Ces loques pis-seuses cachaient mal des chancres, des ulcères qui n’étaient pas ragoûtant à regarder. Et quelle odeur dans la maison.
Anne-Marie n’aurait pas su laisser passer un malheu-reux. La mère disait que si les pauvres gagnent le paradis par leur misère même, les riches n’arrivent à le gagner que par leur charité. Les uns parce qu’ils n’ont rien, les autres parce qu’ils donnent ce qu’ils ont.
Puis il y avait à racheter les méchancetés de Robert. Par ses bonnes œuvres, l’épouse peut sauver l’époux. En ce temps-là on avait des idées sur son salut.
Mme Domaize adressa des remontrances à sa nièce, lui représentant qu’il ne convenait pourtant pas de dépouiller l’enfant qui était à naître. L’héritage de Jérôme Grange ne se trouvait pas réalisé ; on ne pouvait savoir ; il ne fallait pas se montrer trop.
Anne-Marie n’était pas autrement fâchée de contrecar-rer la tante qui avait été si ravie de la voir épouser Robert. Et
– 83 – puisqu’il y aurait un enfant, plutôt que d’hériter de son père, plût à Dieu qu’il n’héritât pas d’un sou. L’argent mal acquis ne va jamais plus loin que le petit-fils ; il fleurit et ne graine point, comme on dit. Songez à tel ou tel que vous savez aus-si bien que moi.
Que de fois, lorsque Mme Domaize revenait là-dessus, Anne-Marie fut tentée de lui poser dans la main ce joli pa-quet.
M. Jean et Jeuselou voulaient être là tous les lundis. Ils causaient, assis de coin sur l’appui de la fenêtre, ou c’était dans la cour, près de la porte. Jamais bien loin de tous ces loqueteux, dont quelques-uns assez suspects. Du coin de l’œil ils les regardaient rompre dans les écuelles les croûtes tirées de la besace pour qu’Anne-Marie leur trempât la soupe.
Il y avait là des anciens vraiment de la pâte du bon Dieu, les pauvres, mais combien d’autres de petite cons-cience et qui la trahiraient pour un quart d’écu ! Elle savait à quoi s’en tenir. Si jamais les brigands attaquaient les Escures à force ouverte, de peur de servir de témoins les voisins et tout le monde se sauveraient d’abord. La trahison et la lâ-cheté, elle les avait apprises, depuis le soir à Chenerailles où Zulime ayant aperçu le brigand sous le lit se sauva sans même avertir les gens de Doranges. Une enfant, se compor-ter ainsi, à l’âge où l’on est tout cœur…
Quelquefois, entre les vieux, les estropiés, les innocents, se rencontrait quelque gueux qui avait toute la mine de se faire la charité à soi-même. Les deux garçons dévisageaient l’homme et se parlaient du regard. Debout près de la longue table, Anne-Marie lui donnait son liard comme aux autres, ou bien le morceau de pain ; et elle s’arrangeait toujours
– 84 – pour y joindre quelque petite portion, quand ce n’eût été que de quatre noix, d’une pomme. Rebuter un pauvre, c’est un sort sur une maison.
Mais on commençait de voir sur les routes des vivan-diers, des soldats, dont les têtes ne revenaient guère. Au jour de l’an les Cosaques avaient passé le Rhin et ils avançaient de tous les côtés, malgré les victoires de l’empereur dans la Champagne. D’abord ç’avait été quelque dragon déguenillé, quelque canonnier à la joue mangée de barbe, avec l’air faux de ces bohémiens dont les poules ont peur. Maintenant chaque jour on rencontrait des déserteurs de l’armée de Lyon. Tout allait cul par-dessus tête. Le lundi de Pâques, une avant-garde de lanciers autrichiens devait même occuper Saint-Anthême. Il y avait là cinq cents cavaliers français qui pillaient quelque peu, disaient les paysans, et se faisaient servir comme de gros bourgeois. Verrait-on la guerre dans le pays ?
Qu’était devenu Robert dans ce remuement ? Sans doute il s’était d’abord terré de peur des juges. Mais depuis, il avait eu le temps de comprendre que sa femme ne voulait pas le dénoncer. Alors, que méditait-il ?
Anne-Marie avait légué à Pauline les trente-cinq mille francs disponibles. Si elle mourait, le père ayant à prendre son quart d’héritier réservataire, rien n’irait à l’autre.
La pauvre n’avait pas encore fait le tour de son malheur. Et cet enfant à naître ! Qu’elle aurait eu besoin de quelqu’un qui l’assistât, quelqu’un de la parenté. À la Belle Bergère où l’on allait quérir les nouvelles dans le train des estafettes,
– 85 – des chaises de poste, de chariots de bagages, postillons et voyageurs assuraient que la paix se ferait bientôt.
Quand Gaspard reviendrait-il ? Ah ! qu’il fût là, il pour-voirait bien à tout !
Quel hiver elle avait passé ! Craintes d’ici, craintes de là. En premier lieu, celle qu’on eût vent de la vérité. Cela même l’empêchait d’être tout à fait malheureuse. « Tant qu’on ne saura pas… » Mais si l’on apprenait, quelle existence aurait l’enfant… « Pourvu que ce soit un garçon. Les hommes ont tellement d’avantage en cette vie ! »
Elle apprenait à mentir ; à répondre, lorsqu’on l’interrogeait, que son père et son mari devaient maintenant avoir pu débarquer dans les Îles.
Il ne faut pas demander si l’on avait parlé et déparlé lorsqu’il fut avéré que M. Robert était parti le surlendemain des noces. « Depuis S. Alexis on n’a rien vu de pareil », chu-chotait la Poule-Courte. On n’imagine pas combien la curio-sité travaillait certaines personnes. Pour faire parler les ser-vantes, Mme Sigaud du Mazeron vint aux Escures tout exprès un soir qu’elle savait Anne-Marie à Ambert. Un autre jour, ayant vu la jeune femme déchirer quelque lettre avant d’entrer dans l’église, elle alla elle-même en cornette et ca-misole ramasser les morceaux : « L’huile de cade me man-quant pour le présent, Madame… »
Les uns voulaient que Robert eût tiré sa révérence après avoir reçu quelque menace ; les autres admettaient qu’il était aux Grandes-Indes d’où il reviendrait riche à millions, riche à mort.
Le Cadet Redon, dès qu’il apercevait Anne-Marie, avant même un bonjour, faisait de grands « non ! » de la tête, et :
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« Non ! vous n’auriez pas dû les laisser aller dans ces pays de cannibales ! » Cela parce qu’en sa jeunesse il avait une fois vu des sauvages américains à Brest en Bretagne.
La confrérie des bouts-pendants raisonnait fort sur ce mariage. On trouvait que Mme Robert n’avait pas l’air assez en train. On faisait remarquer devant sa tante que ses com-munions étaient plus fréquentes qu’à l’ordinaire. Et Mme Domaize, qui se promettait de lui remontrer qu’on en parlait, se voyait réduite à dire qu’Anne-Marie faisait des bouts de l’an de tout. Les plus fines comprenaient bien qu’elle ne possédait pas les secrets de sa nièce. Pourquoi Anne-Marie n’avait-elle pas une amie confidente en titre ? Il eût été si intéressant de méditer sur les quelques mots réti-cents que celle-ci eût soupirés en enroulant un ruban à son doigt.
Quand on pouvait agrafer la jeune femme au sortir de l’église, on ne manquait pas de la féliciter. Cette naissance serait une bien grande joie ! M. Grange et M. Robert se-raient-ils ici pour le baptême ?
Anne-Marie s’excusait, se dégageait vite ; elle avait tant à faire aux Escures. De fait, c’était Chante-Matin, la dernière couchée et la première debout, allant jusqu’à se lever plus tôt les jours de dévotion. La veille elle disait un avé à l’intention des âmes du Purgatoire, en leur demandant de faire qu’elle se réveillât à l’heure voulue.
Elle avait pris pour confesseur le curé de Saint-Amand, homme brusque qui ne se gênait pas pour chapitrer les gens avec des paroles sanglantes, les désignant même du doigt à son prône. Corpulent, mafflu, une joue couturée, parce que tout enfant il était tombé dans le feu, il portait à l’ancienne mode des culottes et un ample habit noir. Son chien, un la-
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L’abbé Boutarel était pour Anne-Marie plutôt un confes-seur qu’un directeur de conscience, – seule à Saint-Amand, Mme Sigaud du Mazeron parlait de son directeur, – et elle ne le voyait guère en dehors du confessionnal.
Elle lui avait su mauvais gré de ses sorties touchant les processions de Pauline : « J’appelle cela des moque-chrétiens, et non des processions. » Puis voici : Grange n’avait pas fait amitié avec M. le Curé. En Auvergnat pour qui c’était le fait d’aller à l’encontre des femmes, il répétait volontiers… Mais ce qui se dit contre les prêtres n’est jamais à dire.
Restait qu’Anne-Marie continuait de se gouverner comme du temps de son père.
L’abbé Boutarel, le bon Barthaut, Jeuselou, M. Jean, non : tant que Gaspard ne serait point là… Mais la paix était signée, le roi revenait, et de jour en jour les soldats ren-traient chez eux.
Un matin ce fut Plampougnis en habit de pontonnier et en sabots. Lorsqu’il avait revu les sapins quelque chose lui avait chaviré le cœur. Et comme un mendiant lorgnait ses souliers : « Tu les veux ? Tiens, attrape ! On finira bien la route en marchant sur la chrétienté. » À Toutée il était entré chez des amis et leur avait emprunté des bottes en cuir de brouette.
Puis les deux frères de Gaspard, Benoni et le Dragon Baptiste…
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