Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 33 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Troisième Pause ................................................................. 215

Debout au plein soleil, sa montjoie d’œufs sur les bras et son mouchoir sur la face, la métayère semblait la femme de Loth changée en statue de sel. Lorsqu’elle entendit Jeuselou, des injures, des cris, quelque chose de pis que la fin du monde.

— Je l’ai retrouvée, pauvre, cette bourse ! Et vous voyez que j’ai fait vite !

— Ah, il vous faut longtemps pour faire vite, bougre d’antéchrist !

— Allons ! Je vous étrennerai de ce sou que vous pleu-riez tant.

De la sorte il la rendit contente. Et c’est ainsi que cha-cun fit sa foire, ce matin-là.

 

TROISIÈME PAUSE

 

L’ami du magister. – Les piqueurs et les chiffonniers. – Gaspard en chasse. – Le Barthaut vint un jour conter à Gas-pard que vers Saint-Jean, à la croisée de quatre chemins, une fille avait aperçu un enfant abandonné, et s’étant d’abord sauvée, un instant après elle n’avait plus trouvé en ce lieu qu’un tison brûlé des deux bouts.

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Gaspard en avait entendu d’autres, et cela ne l’empêchait pas d’avoir toujours une oreille au vent. Il avait déjà couru sur bien des lieues, de la motte de Mauzun à la tour de la Roue, des châteaux de Clavelier et de Bellefille à celui qui est au-dessus de Vollore-Montagne. Où qu’il allât, on ne lui lançait pas les chiens après. Et si on le disait fou comme les cloches, il laissait dire. Peut-être que demain, à la corne d’un bois, ou bien dans cette cour même, par un mot d’un guenilleux, une seule minute lui donnerait tout.

— Mon oncle, dites, de qui les tenez-vous, ces belles nouvelles ?

C’était du bossu Gervais qui était venu chez les voisins faire un habillement à leur drôle. Il y avait servi son conte à Barthaut. Le bonhomme l’avait écouté des deux oreilles, avait dormi dessus, et il croyait que c’était arrivé.

Gaspard ne dit mot. Il n’aimait pas les tailleurs qui tra-vaillent assis et qui ont les mains blanches.

Le Barthaut, malgré sa simplesse, sentit bien que le gar-çon ne faisait guère cas de l’histoire. Lui vint alors une vi-sion : celle d’aller chercher lui-même à Saint-Jean des nou-velles de son filleul. Mon Dieu Seigneur ! S’il avait pu le rendre à Anne-Marie, il se serait cru au milieu des étoiles. Il en parla à ce tailleur, nouveau dans le bourg.

Boiteux, pied-bot, les tailleurs le plus souvent n’avaient pris cet état que parce qu’ils ne se trouvaient pas propres à travailler la terre. Celui-là avait une épaule plus haute que l’autre ; roux comme le chien de S. Roch, au demeurant, et l’œil creux dans une face de renard, grippée, futée, cha-fouine. Mais il se redressait pour dire d’une voix aigre à faire

 

– 216 – pisser un chat par la patte : « Deux aunes de drap et d’un paysan j’en fais un monsieur ! »

Le Barthaut se lia avec lui, tout aise d’avoir trouvé un compagnon qui lui disait à l’occasion : « Portez votre pain, du fromage et une bouteille, vous viendrez faire quatre heures avec moi. » Frétillant de malice, le bossu en contait à qui voulait l’entendre. « Tellement simple qu’il a volé son baptême. Je gage que je lui fais manger du foin. Gageons, monsieur Clouvel ! »

On gagea. Le bossu alors fit partie avec le Barthaut.

Bref, l’appointement fut fait d’aller voir le pays du côté de Saint-Jean. Ils se munirent chacun d’un morceau de pain, d’un oignon et d’un peu de sel gris dans du gros papier bleu à cartouches. Un beau matin les voilà partis, et de grand ma-tin, tant Barthaut était désireux de recouvrer son filleul.

 

Le conte du carrefour avait eu cet effet sur Gaspard de lui rappeler qu’il voulait faire un tour vers Saint-Jean-des-Ollières, qu’on appelle encore Saint-Jean-des-Voleurs.

C’est que ceux de ce Saint-Jean-là n’avaient pas jadis une réputation édifiante. On les surnommait les piqueurs. Al-ler à la pique, à la picorée, c’était aller mendier par la France avec un certificat d’incendie. La chose était simple : on met-tait une demi-douzaine de limaces dans un vieux sabot et l’on faisait brûler le tout. Le maire délivrait un certificat at-testant que le feu vous avait détruit un corps d’habitation ainsi que six bêtes à cornes qui y étaient renfermées.

Non, mais il y avait d’habiles paroissiens pour fabriquer les papiers, et ce trafic de bénédiction avait passé dans les

 

– 217 – habitudes. On prenait rendez-vous à l’auberge, l’un tirait sa feuille, l’autre sa pièce de quarante sous ; on faisait échange sous la table ; après quoi l’on trinquait honnêtement. Le pi-queur, besace à l’épaule, n’avait plus qu’à aller de ville en ville implorer la pitié des âmes charitables en leur faisant lire ses malheurs signés d’un maire et d’un curé. Il revenait au printemps avec des écus qui ne devaient rien à personne. Durant la mauvaise saison, cela distrayait et empêchait de mal faire.

Ce monde de Saint-Jean n’était pas plus mauvais que le monde de partout ; mais aller de la pique était leur cou-tume… À Bertignat, ils étaient tous chiffonniers ; ils ont es-saimé jusqu’en Suisse. Aujourd’hui, le quart des chiffonniers de France s’appellent Fonlupt. Il y avait des villages de scieurs de long, d’autres de porteurs d’eau. Dans je ne sais quel endroit du Cantal, ils allaient tous trompettes du roi à Versailles. Quand un Auvergnat trouve un biais pour faire de l’argent, il appelle toujours ceux de son pays.

Anne-Marie était portée à croire que le petit Henri était quelque part entre Saint-Jean et Bertignat. Gaspard disait que non : – c’était son premier mouvement de dire non à sa cousine. Mais elle était la mère. – Et les peines, ainsi qu’aurait fait la maladie, l’avaient rendue de sens encore plus fin.

Au vrai, les gens de ces quartiers étaient de terribles pil-lards qui, dans une maison, n’auraient pas laissé le plâtre des murs. « Monseigneur, disait le doyen de Bertignat à l’évêque, je suis le curé de cinq cents mendiants à cheval. » En 93, sur la promesse du pillage, on les avait vus arriver à Lyon montés à cru sur leurs bardots. Coiffés du grand feutre et portant des boges, d’énormes sacs vides, en bandoulière,

 

– 218 – ils semblaient non des soldats, mais des paysans qui vont à la foire.

 

Anne-Marie en avait peur depuis son enfance. Sa pauvre mère lui contait souvent le grand feu de Job, un furieux in-cendie qui de chaume en chaume détruisit tout un tiers du bourg. Les chiffonniers, voyant le malheur, passèrent la Dore sur leurs chevaux, et Dieu sait ! C’était de nuit, dans une confusion telle qu’il n’y en eut jamais à Babylone. Le va-carme des cloches et le pétillement du feu, les gens se dé-menant dans ces poussées de rouge qu’une montagne de fumée étouffe soudain, les vaches qui reculent, toutes bra-mantes, alors qu’on essaie de les tirer hors des étables… La mère, une enfant, se trouvait chez un oncle : on entassait les meubles sur des chars, pêle-mêle, et on tâchait de traîner ce-la hors du village. Elle, on la tira de son lit, on la roula dans une couverture, et on courut la poser sur le pré à côté du reste. Ceux de Bertignat arrivèrent avec leurs boges et pillè-rent tout. Ils firent même main basse sur la couverture, lais-sant la petite en chemise à la rigueur du temps.

 

Les trois fois que Gaspard vint au moulin, cet été-là, Anne-Marie lui parla du pays des chiffonniers et des pi-queurs. Comme ses yeux disaient merci de ce qu’on tente-rait.

Gaspard redoutait sa présence. Et cependant vivre sans la voir, c’était le pays de la mort. Personne ne saurait par où il avait passé. Il regardait la lumière de ces beaux yeux purs, humides un peu, tels qu’un marron sortant de sa coque. Il avait besoin de respecter Anne-Marie. Il découvrait à cette

 

– 219 – heure que la frénésie du sang est à la grande amitié ce que le vin de l’ivresse est à la joie. Si seulement on donnait leur vrai nom aux choses…