Gaspard des montagnes - Tome II
Cinquième Pause................................................................ 150
CINQUIÈME PAUSE
Découverte inattendue. – La cache en pleins champs. – Dans la semaine qui suivit, les Cosaques évacuèrent Saint-Amand. Il faisait trop chaud. Un rien pouvait amener un sou-lèvement ; au fond, ils avaient toujours peur en France de la levée en masse.
Par une de ces après-dînée que traversent des duvets de chardon sous un ciel pommelé, Jeuselou emmena Gaspard au moulin. Il le sentait dans des pensers où s’enfoncer ne vaut rien, même de jour. « Et nous reviendrons par chez Gri-vel. Je sais un terrier à blaireau… »
Ils ne se doutaient guère du terrier qu’ils devaient tantôt découvrir.
Sous les Chapioux, Jeuselou, pourtant, songeait à la fa-çon inexplicable dont les voleurs d’enfant avaient disparu dans ce coin même. Cela l’intriguait comme une devinette. Il musait, repartait. Gaspard s’arrêta. « Je demeure là, tiens, à t’attendre. » Jeuselou balança, puis comprit que cela ferait mal au camarade de les voir ensemble, sa Marguerite et lui. Après deux paroles, filant, lui, vers le moulin, il le laissa là avec Taupier.
C’était un endroit inégal, raboteux, où la fougère pique-tée jaunissait entre les bouleaux. Par delà des croupes de prairies à vaches toutes petites, on apercevait le bleu d’autres campagnes montueuses. Il faisait doux, sous ce moutonnement de nuées qui ne changeaient pas de place.
Taupier bourrait sa tête contre les genoux de son maître qui, sans vouloir parler, lui flattait l’épaule… Quelle misère
– 150 – d’y revenir toujours. Il suffit bien que ces idées vous pren-nent dans le noir. Lorsqu’un homme a les pieds dans ses souliers, il ne devrait penser qu’à ce qu’il peut faire.
Et que faire après ce qu’Anne-Marie avait dit ?
Peut-être bien je l’aurais vue céder, si j’avais joué de sa peur que je me jette en pleine guerre. Mais je ne voudrais pas la gagner de la sorte. Il faut que ce soit moi, il faut que ce soit elle. Elle ne serait plus elle, Anne-Marie Grange. Et c’est vrai que le déplaisir la tuerait.
Assis, un poing au genou, il avait cette face rouge, en bois et d’un bloc, et cet œil durement luisant de l’homme qu’un ennui travaille. On ne se comprend plus bien, la tête à l’envers d’embarras et de fièvre. Parfois une drôle de dou-ceur, comme celle d’après le carnage. Puis un torrent de co-lère, de détresse, de force. Et c’est à se demander quel len-demain on trouvera.
Eh bien je sais ce qui me reste. Il n’y a pas autre chose.
Comme il était sur ces réflexions, Taupier, les oreilles pointées, commença de grogner en basse note, sans lâcher des yeux un coin tout de pierraille, de genêts et de framboi-siers. Gaspard, qui voyait cela sans bien y être, s’en avisa soudain. Voici qu’un hoche-queue s’envolait de la place.
Sans réfléchir, d’instinct, il s’allongea sous la fougère, contraignant le chien de se coucher contre lui.
On attendit un bout de temps. De loin vint un miaule-ment de chouette.
Il y eut quelque chose de dérangé parmi les pierres. Des framboisiers s’écartèrent, et dans le noir une vague tête ap-parut.
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Se défilant dans les brandes, un homme, un grand vieux sec à nez rouge, arrivait du bois des Fayes. Gaspard crut en-tendre qu’il disait à celui du terrier deux, trois mots, comme : « Pas de mouchoir. » Après quoi la tête se renfonça sous terre et l’homme au nez rouge s’y coula à sa suite.
Le plus sage aurait été d’aller au bourg chercher les ca-marades. Et les oiseaux s’envoleraient peut-être durant ce temps-là.
Tant tourner lorsqu’on avait la pie au nid ! L’idée de la joie d’Anne-Marie s’il retrouvait l’enfant, emportait Gaspard. Il n’avait que son couteau, un couteau fermant à manche d’os. Mais si la chance lui en voulait, il tomberait sur Robert. « Que nous puissions nous regarder dans le blanc des yeux !… » Ha, et puis à la fin se jeter en plein hasard !
La pierre retrouvée, une grande pierre plate sous les ge-nêts, il y colla l’oreille. Ensuite il la déplaça, déchaussa ses sabota. Taupier, à qui il fit signe de rester coi, devait rester couché là devant.
En avançant Gaspard put se relever. La voûte était de pierres pointues engagées les unes dans les autres. Il allait encore tête basse, en raclant les parois de terre. Et dans ce noir il lui semblait que quelque masse allait tout d’un coup se jeter sur ses épaules. Ce fut presque un soulagement de voir sur la voûte bouger le reflet d’une chandelle.
De là-bas, venait un marmonnement. Le silence se fit, comme si ces particuliers étaient mis en éveil. Juste à ce moment, le diable t’emporte. Taupier aboya à la gueule du trou. Gaspard entendit le craquement d’un fusil qu’on arme. Cette idée lui traversa la tête qu’il était frit, tant le couloir
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était étroit… Un double vacarme à ne pas ouïr Dieu tonner. Le souterrain se trouva empli d’une fumée dont on voyait le mouvement et le passage.
— Avancez, vous autres, hurlait Gaspard. Ton fusil, Baptiste ! Avance, Joseph !
Les malagauches ! J’étais bon à tirer comme un lièvre au gîte. Il se repliait posément, car il avait peur que sa veste ne se mît en bourrelet. À ce moment un galop battit le champ au-dessus de lui. S’ils me prennent en tête et en queue, me Voilà bien !
C’était Jeuselou qui revenait du moulin. Il était arrivé tout juste pour ouïr la décharge.
— Et vite, vite, cours au bourg ! Je viens de dénicher un joli nid. Les foutues canailles. Dépêche, ils joueront de la fille de l’air.
Pourvu qu’il n’y eût pas d’autres soupiraux dans les fourrés de la montagne ! Une de ces caches en plein champ telles que Gaspard en savait à Germanangues, ou bien à la Fournerie, proche la route de Sauxillanges à Billom…
Il se cambrait, pour déprendre de son dos sa chemise mouillée comme s’il venait de battre les gerbes.
Jeuselou une demi-heure après ramena Valentin Verdier et Plampougnis. M. Jean suivait avec le Dragon Baptiste.
Une fumée sortait du trou, lentement ; celle-là n’avait plus l’odeur de la poudre. Gaspard passa premier avec deux pistolets. Mais dans la minute on le vit reparaître.
— On n’y tiendrait pas. Je vais me coller un mouchoir trempé d’eau sur la figure.
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