Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 28 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Quatrième Pause ............................................................... 181

Il y eut un trouble et un silence plus parlant que des pa-roles.

Sans s’approcher de son ami, elle souleva un peu les bras :

— Vois comme j’ai les mains froides. J’ai le frisson… je t’en prie, va-t’en.

Les derniers mots, elle les murmura à demi détournée, et dans le moment même, s’écartant, courant, elle disparut.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

La fin du vieux prêtre au Champ-Maudit. – Le départ d’Anne-Marie. – Chez la devineresse. – Quatre jours après, Gaspard reparut avec son frère. Leur contenance disait qu’ils venaient pour entretenir Anne-Marie.

— Mon Dieu, vous avez appris quelque chose ?

Gaspard comprit qu’elle songeait d’abord à l’enfant.

— Appris, oui ; mais sur une plus vieille affaire. Benoni était à la foire d’Allègre. Il a rencontré un garçon qu’il avait vu dans des bouviérades…

Une bouviérade c’est la collation des bouviers après quelque gros charroi. Le mot décida Corps-de-Bœuf. Il ra-conta, amenant les choses de loin, ne faisant pas grâce d’une des bouteilles qu’on avait vidées d’abord.

— Tout d’un coup, cet autre me fait : « J’ai l’air saoul ? Eh bien, je pourrais t’apprendre des choses dont tu ne te

 

– 181 – doutes guère. — Tu crois ça ? — Je le crois et j’en suis sûr, et encore il s’agit d’un de tes parents. — Vaut mieux en-tendre ça que d’être sourd. — Tu sais peut-être comment est mort ton cousin-prêtre de Marsac ? »

« Dieu de Dieu ! Malgré ce vin je me sentis froid. Je lui dis qu’il ne vînt pas faire le fendant, que le démon même n’en devait rien savoir.

» Possible, mais moi, je le sais. Écoute, Corps-de-Bœuf. L’an dernier je travaillais vers Craponne et un jour je me trouvais dans une bouviérade. Il y avait là un homme, un tout efflanqué avec une chemise de chanvre roux qui bouf-fait au-dessus de ses culottes. Je le vois encore, tiens, coiffé d’un grand vieux crasseux de feutre si déchiré qu’il lui tom-bait sur le nez. Plus ce bougre-là buvait, plus il avait l’air de porter le diable en terre. À la fin il arrache ce chapeau et il l’envoie entre les arbres : « Mon chapeau, je le foutrais au feu s’il savait ce qu’il y a dans ma tête ! »

» Il me dit qu’il avait fait un coup pour monter sur l’échafaud. « Un soir il en arrive un : Tu vas me suivre, on a du travail pour toi. » Moi je croyais que c’était parce qu’un autre voulait venir voir ma femme. Mais j’ai vu le bourgeois là-bas. Il avait un pantalon blanc. Et il aurait mieux aimé être ailleurs ! Si bien que le vieux, qui était le plus maître de tous, s’en approcha : « On dirait que tu es d’une noce. Je vais apposer ma signature. » Il posa sa main sur le beau pan-talon, une main rouge comme celle d’un boucher travaillant dans la viande. Mais ça, c’est après…

» Je les trouvai dans un petit bois. Ils attendaient le prêtre. Le vieux me dit que c’était toujours le dernier entré qui portait le premier coup, et il mit en main un merlin. Puis on me fit boire. Je tremblais de toute ma peau. Malheureux,

– 182 – que vas-tu faire ? Tu n’auras plus une heure de paix en ce monde et tu seras damné en l’autre. Par moment, je croyais qu’on se jouait de moi, et que c’était pour aller caresser ma femme, puis je comprenais bien que non. On peut dire que j’en ai vu long sous ces arbres.

» Le vieux me joignit. Avec sa grosse face plate et grise, grêlée comme un dé de tailleur, il semblait un tigre : « Tu vois, – il soulevait son fusil double, – un coup pour lui si tu le manques, et le second pour qui ? » Il fallait passer par le pont ou par l’eau.

» J’ai entendu le bossu, quand il a dit au prêtre de cou-per au plus court. J’étais ébloui, sans pouls, une fadeur au cœur. Je portai le cou de travers. Du sang sauta sur sa barbe blanche. Alors le bossu se jeta dans ses jambes pour le ren-verser. Il n’eut que le temps de dire son in manus. Le vieux avait tiré un couteau tout ouvert de la poche de sa houppe-lande et lui scia le cou.

» Des corbeaux s’étaient levés dans une friche. Ils tour-naient au-dessus de nous en croassant comme pour nous faire prendre. On hissa le cadavre sur un fagotier, et puis on battit du feu. Ces flammes ! Le vent les arrachait par touffes aussi grandes que le branchage d’un pin. On voyait les che-mins, les croix des carrefours, les ravins de la côte qui trem-blaient et se gonflaient dans ce rouge. Je ne sais pas com-ment les gens ne se sont pas réveillés…

» Ils me donnèrent deux petits écus qu’ils avaient trou-vés dans une poche. Des fois je me dis que si je faisais d’autres coups, je n’aurais plus tant celui-là en tête. Seule-ment je revois le Père, ses yeux sur moi, comme s’il voulait que je revienne…

 

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» … Voilà, Corps-de-Bœuf !… Voilà comme l’homme au chapeau déchiré m’a raconté la chose. Après, j’allai m’asseoir à côté de mon beau-frère et je continuai de boire sans rien dire. Je n’en ai plus su ni feu ni fumée. »

On avait dormi dans la paille à Allègre, et ce matin Be-noni avait remis le garçon sur ce propos. L’autre avait d’abord fait la bête. Comme s’il fallait prendre au sérieux des bavardages à l’ombre d’une chopine !

Bavardages ? Certainement, avec la terrible mémoire des paysans – ils tiennent tout d’elle comme si leur esprit demeurait en jachères – celui-là n’avait fait que rapporter mot pour mot la confession de l’assassin. Il finit par le re-connaître. « Mais je ne sais rien de plus, ou que la tête me tombe ! » Et il avait demandé à Benoni de ne jamais parler de lui, parce que ce serait pour lui faire arriver quelque mal-heur.

Gaspard disait que le vieux à face de tigre était à n’en pas douter La Godivelle. Le garçon avait dit : une houppe-lande noisette, et une queue à la vieille mode : c’était bien cela, on le tenait pour le plus terrible de tous. Robert et Gil-bert pliaient devant lui. Mais, Robert, Gilbert, Albert, Lucifer, tous dans le crime ! Ils avaient fait disparaître le cousin-prêtre parce qu’il en savait trop long sur eux.

Anne-Marie regardait devant soi. « Mon Henri, mon pe-tit… » Son petit enfant, fils d’un scélérat ! Dans le moment elle fit un vœu : il serait prêtre si elle pouvait l’élever selon l’honneur.

— Anne-Marie, dit encore Gaspard, moi aussi j’ai appris des choses. La Godivelle a un filleul qui fait la banque dans les Îles et qui trafiquait avec Jérôme Grange. Tout est venu

 

– 184 – de là… Mais La Godivelle a tué l’oncle de sa main ? Eh bien, regarde la mienne : avant un an, de cette main-là je le tue-rai !

 

Le lendemain, Anne-Marie entra dans la cour de la Belle Bergère où Gaspard et le Dragon pansaient les chevaux.

— Voilà, je ne tiens ni au oui ni au non. Si vous pensez que je doive le faire, je me cacherai pour un temps.

Seulement elle entendait ne pas quitter l’endroit.

Elle irait au moulin de Martial. Elle et la Marguerite s’étaient depuis longtemps prises d’amitié. La figure claire, le geste tranquille, lente à sourire, et peu parlante, cette petite, c’était la compagnie même que souhaitait Anne-Marie.

Gaspard ne comprenait pas trop une résolution aussi soudaine. Il y avait tout au fond des yeux de sa cousine quelque chose de vif. Ainsi elle entendait rester cachée dans le pays, ce qui l’obligeait à ne plus communier et à perdre la messe ? Comment arrangeait-elle cela ?

Si c’était ce qu’elle désirait secrètement ? Être privée des sacrements pour se trouver plus libre ? En être privée sans avoir à y renoncer d’elle-même, car alors qu’aurait-on pensé ?

Gaspard se défiait et faisait travailler son imagination contre Anne-Marie, comme si elle n’était qu’un adversaire. Peut-être qu’il tenait à son âpreté : la joie a on ne sait quoi de moins solide que la douleur. – Puis ces suppositions lui paraissaient des sottises. Décidément le malheur diminue l’esprit.

 

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Ce qu’il savait, c’était que tout se préparait. Qu’Anne-Marie se cachât ou non, Robert reviendrait rôder autour des Escures. S’il ne revenait pas, eh bien, lui, Gaspard voyait à peu près où aller le chercher… Et depuis qu’il espérait l’agrafer, il le haïssait davantage.

… Le jeudi, Gaspard vint prendre Anne-Marie et la tante. Anne-Marie avait dit à son monde qu’elle se trouvait obligée, elle aussi, de partir pour les Îles. La veille, tandis qu’elle allait faire ses adieux à Pauline, les Domaize s’étaient installés aux Escures.

Le vent brouillait tristement les branches contre ces vieilles murailles jaunies de lichens qui étaient devenues sa maison. Quitter cela… Gaspard s’assit sur le brancard du cabriolet. Après les cahots de l’allée, roulant plus vite, on en-fila la grand’route.

Par-dessus les genêts, qu’il rudoyait, l’air roulait sur ce découvert, jusqu’aux fonds pointus des montagnes. Anne-Marie regardait la fumée se sauver d’une chaumine. Il lui semblait qu’elle partait véritablement pour la Guadeloupe. Il y a des gens qui vivent dans leur maison. Une femme qui ra-pièce la brassière de son petit sort sur la porte, pour voir si son mari revient sur le chemin, contre le vent. Elle, qui avait mari et enfant, elle partait, pour vivre en recluse sans son enfant et fuyant son mari. Sans doute qu’il le fallait. D’après les nouvelles qu’on avait, si elle ne disparaissait, l’autre allait reparaître. Le guet, la bataille, le sang et la mort. Cette guerre entre lui et Gaspard, elle ne pouvait l’imaginer sans trembler. Ah ! se résoudre à tout, plutôt que de voir cela.

Harnaché, bien pansé, un peu poussé d’avoine, le Grand-Blanc sur la route allait bride abattue. « Je tenais mon âme dans mon poing, dit par après la tante, j’ai fait mon acte

– 186 – de contrition tout le long du chemin. » Lancé, le sang fouet-té, il allait, il allait.

Quelle bête, ce Grand-Blanc ! Énorme, l’encolure ramas-sée, la tête grosse, mais si doux qu’un enfant le tournait de deux doigts. Le vrai portrait du cheval en perfection dans le Ménage des Champs, ce livre habillé de peau jaune qui traî-nait sur la cheminée, près des lanternes : « Qu’il ait trois par-ties correspondantes à trois de femme, assavoir la poitrine, le fessier, les crins ; trois de lyon, le maintien, la hardiesse, la fureur ; trois de bœuf… » Et ainsi du reste.

M. des Eymards d’Herment, un homme fou des che-vaux, ne passait pas à Saint-Amand sans venir lui taper sur la croupe. « Allons, pas tant d’histoires. Faites-moi votre prix ! — Eh bien, monsieur des Eymards, un louis le poil ; comptez-les. — Oui, quand on a une bête pareille, on la garde. — Mon garçon ferait un beau sabbat, ce soir, s’il ne trouvait plus son Grand-Blanc ! »

Il valait cinq cents écus de bonté, et davantage. Quand il ne fut plus d’aucun service, le père, par amitié, allait lui don-ner la paille. « Pour tout l’argent qu’il a fait gagner, ce cheval devrait être dans un lit. »

On arriva le même soir à Clermont. Le lendemain matin, la tante entraîna Anne-Marie chez une devineresse. Cette femme prépara son marc, fit souffler trois fois dessus, pen-cha, repencha l’assiette, et commença par voir des initiales. « Il faut attendre… Une lettre viendra et il y aura un voyage à faire. Le petit, je ne peux pas bien le voir : un endroit qui ne ressemble à rien, sans planchers, sans murailles… Oui, ils sont plusieurs contre vous. Cet enfant est le fils de celui qui est le plus monsieur. Mais le vieux, quelle figure ! En voilà

 

– 187 – deux qui ne passeront pas l’année. Je vois une menace sur leurs têtes. D’ici peu, tout changera… »

Anne-Marie, qui n’était venue qu’à contrecœur, son voile baissé, était à présent plus en fièvre que Mme Domaize. Ces bouts de phrase lui donnaient des battements. Elle tuait de questions la somnambule qui, tout en avouant qu’elle confondait parfois passé et avenir, leur en débita une belle râtelée.

Elles allèrent à la cathédrale, et après cela Anne-Marie força la tante de lui dire adieu. Tout en larmes, Mme Domaize entra à N.-D.-du-Port. Pour éviter la dépense chez un trai-teur, elle avait emporté du pain, des œufs durs, du fromage de chèvre et une poire. Elle se blottit bien au fond, derrière un confessionnal et fit là son petit dîner sans laisser sur le pavé ni pelures ni coquilles. Par la suite elle le raconta en confession à l’abbé Boutarel qui lui dit « Vous avez bien fait. Le bon Dieu veut que tous ses enfants vivent. »

Elle n’était jamais allée qu’à Ambert et à Sauxillanges. Quels récits ne fit-elle pas de Clermont. Ce qui l’avait frap-pée, c’était le timbalier nègre d’un régiment de cavalerie et le fait que dans toutes les maisons les escaliers étaient de pierre. Puis aussi les prévenances qu’on avait eues pour elle à l’Hôtel du Roulage. « On a peut-être su que j’étais de la famille Vignal… »

Une heure après son dîner à l’église elle remontait dans le coucou de Gaspard. Elle ne se douta jamais qu’Anne-Marie était là, avec son porte-manteau, cachée par des cou-vertures.

Et le Grand-Blanc les ramena à la Belle Bergère.

 

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