Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 20 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Deuxième Pause ................................................................. 126

L’enfant qu’ils avaient enlevé, ces autres, il s’en moquait bien. Ce fils d’un mirliflore qui à cette heure devait égorger les soldats dans les prisons d’Avignon ou de Nîmes ! C’était malheureux à dire, mais mieux eût valu pour Anne-Marie même que ce petit fût au fond de l’étang, une pierre au cou.

Oui, que lui faisait ce fils du monsieur ? et toutes ces his-toires ? Anne-Marie était une dame, on l’avait mariée à ce noble au crâne déplumé. Jean-Pierre Grange, les cousines, il se ballait d’eux et du reste. L’empereur au pouvoir des An-glais, six cent mille ennemis en France.

Sur la plus haute branche d’un poirier de plein vent, un chardonneret chantait, le bec vers le ciel. On voyait se gon-fler sa petite gorge, et la chanson jaillissait, filait en fusées, plus pure qu’une eau ressautant sur la roche vive. Gaspard ramassa une pierre et, redressé, la balança un moment dans sa main…

Et puis il la laissa tomber sur l’herbe.

 

DEUXIÈME PAUSE

 

L’attente. – Les messieurs noirs du bois et le vol de la caisse d’Ambert. – Les flammaçons. – Une nuit la chèvre grise de la Poule-Courte fut volée. L’avait-on enlevée pour continuer de nourrir le petit ? À ce compte il serait caché dans le canton ?

Gaspard levait les épaules. Il ne voulait songer qu’à Ro-bert. Jetant l’œil sur son bras gauche, il se disait qu’il le donnerait de bon cœur et dix pintes de sang avec, pour pou-voir joindre le monsieur parmi les verdets du duc d’Angoulême. Lui et les ennemis de la France, c’était tout un

– 126 – pour Gaspard. « Ha, tonnerre de Dieu, me passera-t-il par les mains, quelque jour ? »

Mais certainement le mirliflore allait reparaître. « Il at-tend que ses amis les ennemis tiennent la région… »

Gaspard le haïssait d’autant plus fort qu’il le voyait, maintenant. Jeuselou lui en avait fait le portrait, et il se le fi-gurait en pied, aussi nettement que tel bourgeois aperçu dans la patache.

Il se dit que dans les forêts, à l’entour de Chenerailles, reviennent « les messieurs noirs du bois », deux frères en chapeau tromblon et lévite sombre. Mais on n’aime guère parler de ces choses. Le garde-chasse de Doranges les vit un soir à la rosée tombante sortir d’un fourré « d’où un chien ne serait pas sorti », assurait-il.

Le nom de leur famille, mieux vaut le taire, ici. Il ne se-rait pas chrétien qu’on reprochât à leurs parents le malheur de ce cousinage. Ces deux frères étaient au vrai des mes-sieurs de campagne dont le bien se trouvait aux environs de Brioude. Ils montraient grande prétention d’être nobles, alors que l’arrière-grand-père se mêlait de chicane en petit chicaneau. En tout cas ils avaient de qui tenir. Leur oncle, surtout, le vieux La Godivelle, un bonhomme sec, à tête de mort, enfoui dans une énorme cravate, était un scélérat fini. On en a raconté des traits à glacer le sang.

Le père mourut en laissant une fortune considérable-ment dérangée. Ses garçons furent élevés par ce La Godi-velle, qui entendait être maître de jouir de tout, suivant son bon plaisir, à quelque prix de conscience que ce fût. Il leur donna l’éducation du diable. Aussi, dès que le poil leur eut

 

– 127 – poussé, leur vie fut-elle faite du vice en sept péchés capitaux sur sept.

Lorsque la révolution pointa, ils rejoignirent les blancs au camp de Jalès, dans ce canton sauvage auquel l’auberge de Peyrebeilhe a donné par la suite un affreux renom. Mais ces blancs étaient braves gens ; ils les chassèrent. En dehors des embuscades, ces deux-là montraient peu d’intrépidité, cruels d’ailleurs comme la plupart des sournois. Robert même prenait un étrange plaisir à considérer les cadavres, bien que cette vue lui soulevât l’estomac.

Après cela, plus ou moins compagnons de Jéhu, vers Yssingeaux. Ces messieurs s’étaient mis à arrêter les dili-gences. On peut donner cela pour de la politique, si l’on tient à en parler obligeamment. Mais on les a accusés aussi de l’assassinat d’un notaire, – un crime qui fut mis en com-plainte, – et de plusieurs meurtres sur les grands chemins.

En Livradois il y eut des trafics qui ne furent jamais éclaircis. Durant l’hiver de l’an V, chaque nuit quelque mai-son flambait dans les communes d’Auzelles et de Brousse. La garde nationale patrouillait ; elle faisait main basse sur les étrangers sans passeport et sur tous ceux qui voyageaient de nuit. Mais la neige empêchait une battue dans les bois.

Le 8 messidor an VII, à onze heures du matin, la voiture qui conduisait la recette d’Ambert à Clermont fut arrêtée près de Saint-Amand. Ils étaient une bande de neuf brigands armés qui firent feu sur les deux gendarmes d’escorte et pil-lèrent la caisse. Les autorités envoyèrent vingt-quatre hommes de troupe tenir garnison dans le bourg. Des réfrac-taires se cachaient dans le bois de la Varsillaire, et l’on disait que ceux qui avaient enlevé la recette publique s’y étaient rembuchés.

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Ce fut le temps où M. Robert se croyait chef de parti-sans. Dans les grandes occasions il portait l’habit-veste vert à retroussis chamois, l’écharpe blanche, et le pantalon de drap vert garni de cuir à l’entre-jambe. Durant des années il se vit pour le mois suivant entrant à cheval dans une ville après quelque prise d’armes. À lui seul il avait plus d’ambition que tous les généraux de Napoléon en paquet.

Mais il lui manquait une ossature : au milieu du danger, plus d’homme. Lâche, pour trancher le mot. Et par là même impitoyable, afin de se convaincre de sa propre vigueur. Il passait sa vie à se jouer la comédie. Au bois des Fayes, lors-qu’il monta ce coup de main pour donner dans l’imagination des Grange, après les coups de feu, les hurlements, cavalca-dant, s’escarmouchant, il croyait que c’était arrivé.

Ce goût de la comédie lui avait prêté d’ailleurs beau-coup de manège et une extrême habileté à duper les gens.

La police alors fonctionnait ric à rac. Puis en ces temps troublés, on préférait se taire plutôt que d’attirer sur soi quelque vengeance. Les aubergistes de Peyrebeilhe égorgè-rent bien les voyageurs durant vingt-cinq ans, sans que les gens du voisinage osassent en parler aux gendarmes. Un vieux mendiant les avait vus assommer un marchand de bestiaux dans la fenière, tous les paysans le savaient, et cela ne parvint que trois ans après aux oreilles de la justice.

 

Robert et Gilbert restaient très soutenus de leur parenté. Par certains messieurs de Brioude, ils tenaient aux flamma-çons, – ailleurs on dit francs-maçons – et avaient ainsi des alliances à Ambert. Car les deux loges étaient sœurs et se servaient d’un unique sceau : S. Jean d’Ambert & S. Julien de

 

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Brioude . À cette époque tout bon bourgeois cachait dans le tiroir de sa commode le chapelet à bouffettes, le cordon bleu soutenant l’équerre de cuivre, et le tablier où est peinte une chapelle ronde. Les assemblées se tenaient dans une maison délabrée aux trois marches en pyramide, sur le chemin des Croves du Mas.

À Clermont, la Compagnie de l’Arc s’était reformée parmi les francs-maçons. Le jardin des exercices, au Bois de Cros, renfermait des buttes de terre, des carrés, des ronds, qui gardaient une signification mystérieuse.

Ces pèlerins n’ont pas laissé renom trop catholique. Une nommée Marie Carelle passant une nuit près de la fontaine des eaux piquantes à Grandrif, vit une grande table entourée de messieurs. Ce qui lui fut dit là, et quelles personnes elle y reconnut on ne le sut jamais. On contait seulement qu’elle avait eu si peur que son bonnet ne tenait plus à sa tête.

Au vrai ces francs-maçons s’inquiétaient surtout de banqueter pour la Saint-Jean d’été et la Saint-Jean d’hiver. Si Robert se servait d’eux, il ne les mettait guère au fait de ses entreprises.

Gaspard en quelques jours en apprit assez long. Il devi-na l’arrogance, la folie d’ambition, et sous la lâcheté de natu-rel, quelque chose de détraqué, peut-être. Ce Robert, une sorte de goût pour Anne-Marie devait croiser sa haine. Alors, peut-être avait-il le désir de la reprendre en son pouvoir ?

Gaspard s’arrêtait en pied, l’œil fixe. Ses mains s’ouvraient comme pour empoigner l’autre à la gorge. « Pas d’autre mort que celle que je lui ferai faire… » Seule une idée rafraîchissait le sang : « Puisque des gens comme lui tien-nent maintenant le haut du pavé, un de ces quatre matins on

 

– 130 – le verra arriver aux Escures. Ça va. On saura ce que pèsent des détrousseurs de diligence devant les soldats de l’Empereur. »