Gaspard des montagnes - Tome II
Quatrième Veillée ........................................................ 120
QUATRIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Les fureurs de la troupe. – Gaspard revient et il va aux Es-cures. – La nouvelle. – Le roi revint. Toute la France était en feu. À Lyon, des bandes de soldats, sabre nu, portant des torches, courent les rues avec des fureurs et des cris de pos-sédés. On maltraite les gens bien mis. Les fédérés s’attellent aux canons : « Trahison ! Pas d’Autrichiens ! Aux redoutes ! Aux redoutes ! » Comme le général Mouton-Duvernet refuse de prendre le commandement, on le bouscule, l’émeute éclate.
Les chefs réussissent cependant à emmener l’armée re-joindre celle de la Loire. Mais lorsque à Montbrison les sol-dats voient le drapeau blanc arboré, leur colère se remet à bouillir. On crut qu’ils allaient, comme ils le disaient, foutre le feu partout. Des faces de forcenés, noires de consternation et de rage. Du moins saccagèrent-ils les maisons de ceux qu’on savait être pour le roi. Puis des compagnies désertent en masse et se jettent dans les monts du Forez avec l’idée de faire là une Vendée nationale.
Dans le pays, les pires rumeurs couraient : la troupe avait égorgé père et mère à Montbrison ; mais le Midi était à feu et à sang, on y massacrait partout. D’autres juraient leurs grands dieux que Napoléon se trouvait à Lyon avec deux cent mille Turcs et avait pris le commandement des armées. On ne savait ce qu’on allait devenir.
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La France s’en irait par morceaux, comme son armée qu’on avait fait reculer derrière la Loire, depuis Bourges jusqu’aux monts d’Auvergne pour en licencier les corps l’un après l’autre. Les soldats ne décoléraient pas à l’idée qu’on les renvoyait ainsi, trahis, bernés, sans même leur payer leur masse ni l’arriéré de leur solde. Mais mille dieux, est-ce qu’on se moquerait d’eux tout du long ?
Gaspard rassemble les sous-officiers, ses camarades, dé-signe son chef d’état-major et fait occuper la ville. Tout chasseur trouvé en maraude ou dans un cabaret sera fusillé. Il convoque le receveur et le maire, et les habitants ayant complété la somme, les payements commencent dès le len-demain.
À Montluçon, les éclaireurs de l’ex-garde agissent de même. Partout les sous-officiers, après avoir consigné leurs supérieurs, saisirent les fonds du trésorier, firent financer le bourgeois et réglèrent à chacun son dû. Ce fut pour cela qu’on les surnomma les Brigands de la Loire.
Après quoi, pour regagner leurs foyers il leur fallut se mettre en armes et par groupes, car on les insultait dans cer-tains cantons. Des bandes mêmes assassinaient les isolés. Mais en Auvergne, tout le monde était pour ces brigands, pour les soldats. Le préfet de Clermont écrivait à son mi-nistre : « Le pays est si révolutionnaire que les nobles et les riches cherchent asile dans les villes. » On mettait le feu à leurs récoltes, à leurs forêts, tant on était furieux de la façon dont avaient tourné les choses.
Et Benoni Corps-de-Bœuf, le Dragon Baptiste, le Cadet Marcepoil, d’autres, revinrent ; Plampougnis, Valentin Ver-dier, qui était lieutenant. Et Gaspard revint. Et de tous ceux qui revenaient, on n’en voyait pas rire un seul.
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Gaspard n’avait pas tant changé qu’on aurait pu croire. Le maintien plus fier peut-être, et il ne parlait pas beaucoup. Toujours cette face claire, ferme, aux os larges, toujours ces yeux perçants et parlants ; mais le regard appuyait davan-tage, avec au fond on ne savait quoi de terriblement tran-quille.
Il arriva sur les quatre heures, un soir, alors que les moissonneurs assis sous un arbre mangent la salade à l’huile de noix. C’était bien le pays, la poulaille qui gratte le crottin sur la route, l’auberge à l’enseigne peinte, avec un char de sapins liés de chaînes devant la porte, et cette vieille senteur triste de montagne dans le vent. Au fond de la cuisine, la fille épluchait des herbes, un plat-écuelle sur les genoux.
Avant la nuit il fit un tour dans le bourg. À l’odeur de la-pin, de futaille, de pain chaud, il reconnaissait chaque ruelle ; à un fumet animal, un relent de fromage, de tabac à priser, tel ou tel vieux homme. On l’appelait, il donnait des poignées de main au pas des portes. « Ha, bougre, tu en-fonces l’amitié ! » faisait le charron en secouant les doigts. On prenait un verre. Mais c’était avec les camarades revenus que Gaspard se sentait en entente. On se regardait entre les deux yeux. « En avoir tant vu pour voir ça ? Ah maladie ! » Ils se taisaient, et tout revenait leur gronder dans la poitrine.
Ce ne fut qu’après la soupe, quand il fit noir, que Gas-pard entra chez Jeuselou…
Le lendemain, dans la matinée, il prit le chemin des Es-cures avec Benoni.
Un terrible, le Benoni, un vrai dévorant, laid à faire faire un écart à une mule. Brossés, astiqués, leurs bottes cirées à
– 122 – l’œuf, tous deux avaient gardé leur habit de soldat. Et cela, d’abordée, arrêtait un peu la jeune femme. Elle mit les mains aux épaules de Benoni et l’embrassa joue sur joue. Puis Gas-pard. Elle étranglait d’émotion. Un tremblement agitait la joue de Gaspard sous la pommette.
La salle à manger, ç’aurait été bien cérémonieux. Anne-Marie les poussa vers le cabinet, une pièce tapissée d’un pa-pier vert à fleurettes où le salpêtre traçait des ondes. La branche d’un prunier balançait devant les carreaux, – on de-vait toujours la faire couper au printemps suivant. Dans cette ombre, à l’humidité s’ajoutait un goût de vieux cuir. Des brides étaient pendues au mur ainsi que deux fusils de chasse. Le jour tombait de biais sur un petit bureau surmon-té de casiers à registres de basane.
Gaspard et Benoni s’asseyaient sur le bord de la chaise.
— Vous devez être fatigués… Tu as l’air échiné, Benoni.
— Dans un lit, on ne sait plus dormir. Cette nuit j’irai à la paille.
— Attendez. Nous allons trinquer avec le vin de l’oncle Jérôme. Il en reste trois bouteilles.
— Non, laisse, cousine ; nous ne sommes pas venus pour te déranger.
Elle n’était pas longue à reparaître, toujours gracieuse et vive, brisant le cachet, de la clef, à petits coups. Benoni goû-tait du bout des lèvres, par révérence, puis levant le nez, al-lait voir ce qu’il y avait au fond du verre. « Un vin flam-bant ! »
— Mon Dieu, je n’ai plus de biscuits. Mais si vous vou-liez de la miche…
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Gaspard n’en pouvait ôter les yeux. Toujours ce visage pur de ceux qui semblent ignorer la vie. Maintenant qu’elle souriait, il la retrouvait toute, sans qu’elle eût pris un jour… Comme jadis, aux après-midi où, cousant sous le cerisier du haut, elle relevait la tête lorsqu’il lui faisait signe d’écouter une caille qui chantait « Quant qu’aya ! » dans les avoines. Tous deux ils prêtaient l’oreille : « Elle est ici… non, là… vers le genêt… » Ha, Dieu !
Anne-Marie surprit ce regard. Benoni parlait d’un ton posé, raisonnable : « Pour ça, cousine, on peut dire que le soldat en a vu… » Elle rougit, si peu que rien. Elle causait, elle se sentait amicale. Son idée, elle le savait bien, allait tou-jours à son petit enfant, une idée qui ne la quittait pas d’une heure. Son doucet ! si elle ne devait plus le revoir, elle priait Dieu de l’ôter du monde.
Elle était contente que Gaspard fût là, lui, la meilleure tête de la famille. Quand ils s’entre-regardaient, elle éprou-vait que l’amitié demeurait et malgré tout une confiance.
Il se leva pour prendre congé. Et alors il lui dit, d’un élan, qu’il savait le malheur de son petit garçon…
Il n’ajoutait pas, ce n’était pas la peine, qu’elle pouvait compter sur lui pour tout, pour toujours. En cette minute l’ennui et la fureur tombaient comme un manteau alourdi de pluie qu’on laisse couleur à terre.
Sans pouvoir répondre. Anne-Marie continuait de l’envisager et des larmes lentement lui emplissaient les yeux. Fil à fil elles lui déroulaient sur la joue sans qu’elle cessât de regarder Gaspard avec un pauvre sourire. Et soudain elle se prit à sangloter.
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Les deux garçons, debout, se détournèrent. Gaspard empoigna sa chaise par le dossier, machinalement, et la re-planta devant lui. Anne-Marie se tamponnait les yeux de son mouchoir. Elle effaça un pli sur sa jupe, et d’une voix mal sûre dit à Benoni en souriant :
— Allons, cousin, un second verre. Tu ne veux pas t’en aller sur une jambe.
Elle versait, la lèvre à peine mordue, penchant la tête.
Du tournant ils virent les gens rassemblés autour de la diligence : le charron en tablier de cuir, quatre, cinq paysans portant la faucille et des liens de paille, et les autres, d’anciens soldats, les mains aux poches, qui regardaient la boue.
Le conducteur parlait des ennemis. D’après la gazette, les Autrichiens occuperaient la Loire et la Haute-Loire ; les Bavarois et les Wurtembergeois le Puy-de-Dôme.
— Habillés de blanc, de vert, de noir, fit le charron, ça sera toujours des Cosaques.
Gaspard ne s’était arrêté que juste pour entendre, et de l’air d’un homme qui ne désire pas qu’on l’aborde. Il traversa l’auberge, prit sa hache : il y avait un pommier trop vieux à jeter bas.
Poitrine au vent, il bûchait. Eux, les vrais Français, qui avaient voulu avec délire les trois couleurs, on les avait ven-dus et trahis. Et maintenant on les humiliait jusqu’au sang… il grondait, abattant sa hache dans le tronc, à la volée.
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