Gaspard des montagnes - Tome II
Quatrième Pause ................................................................. 26
Le vieux prêtre n’était monté aux Escures que pour sa-voir si l’on avait d’autres nouvelles des Îles. Il y demeura pourtant jusqu’au dimanche, où M. Robert vint dîner.
QUATRIÈME PAUSE
M. Robert aux Escures. – Il dîne avec le vieux prêtre. – Son enquête et celle du cousin. – Quelquefois, assez rarement, le père allait par récréation manger avec son nouvel ami à la Belle Bergère. Mais M. Robert venait plus ordinairement aux Escures. Le père et lui conféraient en se promenant dans le jardin. De retour dans la salle, le monsieur posait même une ou deux questions à Anne-Marie… Il méditait, becquetant la table de son ongle. « Ce n’est pas, disait Grange, qu’il faille trop se soucier de cette menace… — Vous avez tort, cou-pait-il, vous ne savez pas. » Puisqu’il se donnait à l’affaire, il entendait qu’elle fût d’importance. Mais Grange, depuis qu’il fréquentait des bourgeois, regardait le brigand comme une simple canaille qui lui imposait moins que naguère.
Ces séances mettaient Anne-Marie à la gêne. Pourtant M. Robert n’avait plus son air de se moquer. Un jour il lui fit raconter en détail le terrible vendredi. Il l’écouta sans un mot, visiblement remué, reprenant longuement souffle, une lueur au fond des yeux. Obscurément, elle en fut remuée aussi et lui sut gré de cette émotion plus encore que de leur avoir offert son service.
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Grange, les coudes sur la table devant sa fille et le mon-sieur, songeait au vieux porte-manteau de drap vert qui pre-nait la poussière dans le cabinet. Et le bien de Jérôme sans doute au pillage ! À la fin des fins quand pourrait-il partir ?
Avec ses courbettes, ses propos distants, ses petits rires brusquement éteints, son odeur de macouba et de cuir russe, M. Robert parut, ce dimanche, plus monsieur encore. Mais il se montra tout déférent envers le vieux prêtre. Le père avait exigé qu’Anne-Marie prît place à table. Dans les domaines, ce n’était guère la coutume. Sans cesse il lui fallait se lever, les servantes n’étant pas trop bien apprises ; et ce qu’elle avait à faire, elle le faisait avec ce mélange de timidité et de grâce vive qui la rendait si charmante. Elle avait préparé quantité de plats, selon l’habitude d’alors, tête de veau, co-chon de lait rôti, et particulièrement un coq au vin qu’elle réussissait très bien. Le père s’était inquiété de tout cela. Il ne souffrit pas qu’on servît des cerises, des fraises : ce sont amusements d’enfant, mal convenants dans un vrai dîner. « Et puis toi, ma petite, ne crains pas de te mistifriser un peu ! »
Le vieux prêtre s’attacha à ce qu’il y eût de la gaîté au-tour de la table. « Celui qui récrée les autres, disait-il, gagne des indulgences. » Mais dans cette pièce froidie et sombre malgré les chasses indiennes du papier de tenture, Anne-Marie se sentait peu à peu pénétrée de tristesse, de tris-tesse… Les compliments que son père lui faisait avec osten-tation après chaque plat ne la mettaient certainement pas plus à l’aise. Dehors la pluie tombait à verse sur le frêne pleureur et le vent chassait jusque devant la fenêtre l’eau dégoulinant de la gouttière.
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Après la tourte aux confitures. Grange emplit son verre ras bords, et, soulevant le chapeau : « Mesdames, messieurs, la compagnie, le coup du docteur ! » Il but d’un trait, fit un petit salut « Voilà qui ôte un écu de la poche du médecin. » Il se sentait en belle humeur parce que M. Robert avait fait honneur au dîner et causait de façon plus proche. Les bou-teilles se vidaient, qui chambraient entre la cheminée de pierre peinte et le placard.
On politiquait sur les nouvelles. M. Robert et le cousin s’étaient trouvés du même bord ; ils s’entretenaient des temps malheureux de la grande Révolution.
— Ha, si l’on avait eu des hommes de nerf et de tête ! Il y eut un moment où du Vivarais nous donnions la main d’un côté à ceux de Lyon, de l’autre à ceux de la Lozère, et jusqu’en Vendée. Mais mêlés aux déterminés, il y a toujours trop de jean-f…
Il ravala le mot. Plus que l’autre jour encore, il avait par-lé avec un élan de colère, presque d’enthousiasme. Se réins-tallant, le menton dans sa cravate, il passa le regard sur le vieillard, sur Anne-Marie, reprit son air monsieur.
— Excusez. On se monterait en songeant à ces temps-là. Merci, merci, cher monsieur Grange, quoique je n’aie jamais bu un vin d’Alicante qui vaille le vôtre. J’ai pourtant vidé quelques flacons.
Grange s’empressait de remplir les verres. Car enfin s’il n’avait point fait positivement le jacobin, il avait acheté du bien d’émigré. Et ces sièges, cette table de chêne noirci, ve-naient d’un château, ainsi que deux ou trois pièces d’argenterie bosselée qui luisaient là parmi la vaisselle d’étain.
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Les joues allumées, il tira son couteau de sa poche pour se curer les dents. Mais on parlait du canton de M. Robert. Grange le connaissait : des plateaux d’herbe fine sous un vent furieux qui fait pâlir le soleil, avec, tout en bas, dans ces ravins de roches grises éboulées, des châtaigniers pas plus gros que des mousses. D’un côté on voit le Mézenc et ses voisins, pointus comme un tas de sable sous un tamis, de l’autre les Cévennes suspendues en grands châteaux bleus. Encore de la France bossue, disait Grange ; un joli pays où le bon Dieu n’a passé que deux fois : la première pour le créer, la deuxième pour l’abandonner.
M. Robert, qui tenait à beaucoup de familles, parlait des fortunes de là-bas. Grange s’y intéressait pour retrouver des noms ouïs jadis dans des conversations d’auberge. Le cousin avait écarté sa chaise, et, penché un peu en avant, les mains jointes au creux de sa soutane, il regardait tour à tour les deux hommes.
Anne-Marie fut surprise de l’entendre donner des préci-sions sur telle et telle famille. Il savait, d’après Gaspard, qu’une personne de ces quartiers-là faisait la banque dans les Îles et avait même été en rapport avec Jérôme Grange. Il avait donc songé à s’enquérir.
M. Robert apprit cela avec intérêt et voulut en savoir davantage afin de s’enquérir aussi. De bons amis le rensei-gneraient, il en faisait son affaire. Mais, pardon, s’inquiétait-on simplement de la succession, ou bien espérait-on retrou-ver le brigand de Chenerailles ?
Le prêtre souleva une main. Un silence se fit.
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Le moka fumait dans les tasses à filet d’or. Grange, d’un clin d’yeux, cloua sur sa chaise Anne-Marie qui tentait de se retirer.
M. Robert pensait que le banquier pourrait éclaircir l’histoire d’autrefois, en faire connaître les tenants et les aboutissants. « Peut-être, disait le cousin. La dispute que Jé-rôme avait eue à Bordeaux tenait à des comptes de banque. » Or, c’étaient ces gens mêmes de la dispute qui étaient venus ensuite à Chenerailles en quête de quelque écrit.
— Voulez-vous que je vous dise ? cria Grange. Ou c’est un brave homme ; et il se laisserait rouler. Ou c’est une ca-naille ; et il nous roulerait de mèche avec les autres. Si je ne peux pas m’embarquer, je ne recueillerai pas ça ! pas ça ! ré-pétait-il en faisant claquer son ongle contre ses dents… Quand je dis « je », c’est des petites qu’il s’agit. Anne-Marie se trouvera être une fameuse héritière.
Elle devint rouge comme un bigarreau. Sans faire cas de rien, le vieux cousin exposait les choses à M. Robert : depuis la mort de Jérôme Grange, il était d’avis qu’il fallait re-prendre l’affaire tout en la tenant fort couverte. Gaspard avait tant fait qu’on devait être bien près de la vérité. Il espé-rait, lui, qu’on la connaîtrait bientôt maintenant.
Grange n’écoutait plus.
— Je n’ai jamais rien appris des braves gens, moi qui vous parle. Mais les canailles m’ont appris tous les tours. Elles n’ont pas eu besoin de me les montrer deux fois, par exemple ! Nous n’allons pas faire un péché de cabaret, faut finir la bouteille… Ah ! bon sang de sort, on a raison de dire
– 30 – que toutes les fripouilles ne sont pas en prison… Il y en a dehors, allez, et joliment !
Il enfilait conte sur conte et, frappant de la main le poi-gnet de M. Robert, il s’attachait à le mettre en garde contre les voleries des paysans ou les roueries des marchands de bois.
Sur les trois heures, le vent tourna. Bien qu’il plût en-core, M. Robert voulut profiter de l’éclaircie. Anne-Marie lui sut bon gré de les laisser avec le cousin prêtre. Il prit congé dans les formes et monta à cheval, boutonnant les pattes de son gros manteau. En rassemblant les rênes il promit au prêtre de lui donner bientôt des nouvelles. Dans la quinzaine on saurait quel était ce banquier de la Guadeloupe. « À l’avantage de vous revoir ! »
On le vit partir, une main sur son grand chapeau bicorne enveloppé de toile cirée qui luisait à l’averse.
Un peu plus tard le vieux cousin s’en alla aussi. La Do-rothée, qui le rencontra vers Blanval, dit qu’il lui avait paru absorbé, soucieux…
Le jeudi suivant un roulier laissa à la Belle Bergère une lettre adressée au sieur Grange : deux lignes du prêtre pour avertir qu’il monterait le lendemain matin aux Escures, ayant à parler de choses d’importance. Grange en avisa M. Robert qui retournait à son pavillon, et celui-ci décida de demeurer : il viendrait dans l’après-midi consulter avec le vieux prêtre de ce qui était à faire.
Par la suite, on a prétendu que le roulier avait dit à des muletiers : « Il y en a gros en l’air. La semaine ne se passera pas sans qu’on apprenne du nouveau. »
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