Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 25 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Cinquième Veillée ......................................................... 161

CINQUIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Les chasses de Gaspard et ses déportements. – Jalousie d’Anne-Marie. – L’avis au métayer. – Gaspard avait mainte-nant le regard plus perçant, plus vrillant, venu de plus loin sous les sourcils.

Il n’allait pas céder au malheur. Le monde a été fait un vendredi ; mais on n’est pas un homme si l’on ne sait mar-cher quand même et se baller du monde.

Il se dépensait sur les chemins, sautant sur chaque oc-casion de se battre. On dit que ce fut lui, et non pas un autre, qui, près de Noirétable, se prit de querelle avec deux kaiser-licks, la branchette de chêne au schako. Ils dégainèrent. Lui décrocha le pieu à l’arrière de son fardier… Fin finale, à six lieues de là il tira deux paquets de sous sa bâche et les fit basculer dans la Loire.

Ou bien, chassant le sanglier, il roulait des journées en-tières par la montagne. Le Dragon, Valentin, les autres, éreintés, s’en retournaient à la fin. C’était peut-être ce qu’il voulait, pour rester seul avec cette colère qui ne se retirait point de lui.

Des forêts de Randan, les « pouars sanliars » venaient d’une traite dans leur nuitée. Des terribles ! Le champ de pommes de terre où ces ravageurs se sont joués ne res-semble plus à rien. Et gare, quand on se trouve en face d’un

– 161 – solitaire de trois cents, presque aussi gros qu’un âne ! Si on lâche tout droit son coup, la balle glisse sur les soies : on risque alors de mal passer son temps.

Ou quand on tombe sur quelque laie accompagnée. Le chien qui les débuche, elle et ses marcassins, dans leur nid de ronces si serré qu’on ne le traverserait pas, aboie devant eux comme devant une personne. D’ailleurs il a une voix pour le renard, une autre pour le lièvre…

Gaspard, qui n’a craint de sa vie la face de l’homme, n’allait pas craindre ces bêtes.

Au vrai, il n’eut jamais peur que des larmuses, des sala-mandres. Un certain été de ses quinze ans il lui était venu des gonfles, pour s’être couché en fanant à quelque place où une larmuse avait soufflé son venin. Il fallut qu’on enfilât deux de ces bêtes à la pointe d’une fourche, et qu’on les fît rôtir au-dessus d’un feu clair. Leur fumée, à laquelle il ten-dait le flanc, lui pompa seule ce venin du corps.

Il ne craignait rien de ce qu’on rencontre, et voyez ! l’idée de toucher une larmuse le faisait frémir de toute sa peau. Non que ces bêtes mordent, mais c’est leur souffle !

Le voilà donc courant le pays, battant les bois. Sa mère lui prédisait que, puisqu’il tenait d’elle pour le tempérament, il serait bientôt entrepris de rhumatismes. La vérité, c’est qu’elle n’aimait pas le voir passer son temps avec des fusils. Mais ce qu’elle aurait pu dire ! Tout glissait comme de l’eau sur l’aile d’un petit canard.

Dans le bourg, on le traitait d’enragé ! Il ne mordait pourtant pas les personnes, et s’il les avait mordues, il ne leur aurait mis que la bonne rage. Toujours au hasard dans

 

– 162 – les hasards, sur les chemins. Cela lui donnait un air de force et de liberté qui chauffait les cœurs.

Il garçaillait quelque peu, comme son frère Baptiste. Ces façons de roulier, peut-être les prenait-il pour marquer des distances entre sa cousine et soi. Le temps où il eut trois bonnes amies à la fois, l’une à la Chapelle-Agnon, l’autre à Saint-Bonnet-le-Chastel, et la troisième rue de Goye ! Une vraie diablerie.

 

Anne-Marie apprenait tout par les rapports de la Poule-Courte. Elle comptait toujours la prier de se taire. Cependant elle amenait le propos sur Gaspard quand la Dorothée tar-dait à parler de « cet antéchrist ».

Les soirs, dans sa chambre, une révolte l’outrait. Après quelle Marie-couche-toi-là courait-il à cette heure ? Renon-cer à ses brutalités, non, il ne le pouvait pas plus qu’un chien. Les hommes sont tous faits de même. Si vous saviez pourtant qu’au fond de cette nuit, vous avez un ami qui sait demeurer vôtre…

Et comme par vagues son cœur se gonflait. Ce n’était plus vrai qu’elle avait seulement le dégoût de tous les corps humains. L’autre soir, lorsque Gaspard s’attardait, lasse à n’en plus pouvoir, elle sentait que s’il posait seulement la main sur la sienne…

Les nuits passées à pleurer, la tête en fièvre, aussi seule que si l’on était morte depuis cent ans… Et s’il n’y a rien ? Regarde autour de toi : tous ne veulent que leur plaisir et ne s’inquiètent que de le prendre. Ce qu’ils disent, ce qu’ils pen-sent même, ne tient jamais entre eux et le plaisir.

 

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Ici, dans le bourg, que n’avait-on pas raconté de Mme Bostvialle et de Regouyat-le-Riche ? Et le Cadet Redon qui, à quatre heures et demie, chaque matin, derrière le cou-vent, criait comme un sourd : Jeanne-Marie ! sur quoi une certaine veuve descendait lui ouvrir en chemise. Ç’avait fait parler, puis on s’y était habitué jusqu’à n’y plus prêter atten-tion. Et M. Amédée Chargnat, avec ses boutons sur la figure. Et tant d’histoires.

L’honneur, quelle duperie ! Anne-Marie, maintenant, sa-vait trop. Mme Domaize lui avait appris les tares de chaque famille : par une dont on ne connût quelque manquement. Il y avait non pas les honnêtes gens et les autres, mais ceux qui s’étaient trouvés induits en tentation, et ceux qui ne l’avaient pas été.

Duperie, leur honneur, et la paix n’existe pas. La vie, c’est ce remuement d’ennuis avec pour fond une épouvante qu’on tâche de masquer. Mais pourquoi s’épouvanter de la mort, quand la vie, c’est ce cauchemar ?

Je n’ai qu’à attendre. Après sa lettre, l’autre ne laissera rien tomber. Tout cela va bientôt finir.

La nuit s’est passée à lutter, à prier des lèvres, sans pouvoir former la prière du dedans. Voici l’aube, cette fièvre tombe. Sur les monts du Forez, le soleil va se lever beau. Il fait du vent, un verdier chante vers les nuages de l’aurore. Vite se lever, il y a toujours tant à faire.

Et l’on espère dans le sort, faute de pouvoir s’assurer sur soi. On se dit que les événements font tout, et qu’à présent tout ira bien. Si le petit Henri se retrouve, si Gaspard se ma-rie, ne sera-t-on pas en repos ?

 

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Anne-Marie décidait de faire faire honte à son cousin par quelqu’un de sensé. Car elle estimait ne pouvoir se dé-sintéresser de lui : sans ses grands chagrins se serait-il dé-bauché de la sorte ? Et cette idée la portait à moins lui en vouloir.

Par ces matins d’automne, dans l’église où le vieux par-fum de l’encens se mêlait à l’évent des pierres humides, agenouillée, elle se serrait dans sa mante. Sa place était près de la chapelle de gauche. Le bruit d’une chaise remuée avait un grand écho. Après l’action de grâces elle demeurait en-core là, les yeux fixés sur le tabernacle. La bonté qui lui ve-nait n’était plus cette charité un peu découragée qu’elle avait pour les gens. Une Présence lui changeait le cœur. Ce qui semblait tantôt tellement difficile ne l’était plus. Il suffisait de se renoncer soi-même. En perdant tout, d’ailleurs, que perdait-on ? « Et je pensais être heureuse autrefois, mon Dieu, parce que je n’avais pas besoin de Vous. »

Elle retrouvait son courage. Il y avait le bien et le mal, le péché et le salut, et Dieu qui fait la justice autrement que ne le voient les hommes. La vie n’était ni bonne ni mauvaise, mais simplement un moyen de choisir sa vraie destinée. Le mot final de tout, c’était l’âme. Et tout cela clair comme le jour.

 

À la Saint-Rémi, pour la rentrée, on avait reconduit Pau-line et Hortense au couvent. Un dimanche, le métayer alla leur porter quelques provisions de noisettes, de miel. Et le paquet remis à la sœur tourière, il descendit au marché, qui se tenait alors le dimanche et le lundi.

 

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C’était le temps où le P. Gaschon, avant de monter en chaire, venait sur la place chercher les hommes encore à leurs trafics : « Dépêchez-vous, mes frères, on va commen-cer la grand’messe ! »

Le métayer arriva là pour la sortie de l’office, dans la presse. Partout on se joignait. Les paysans se mettaient en pelotons, s’arrêtaient pour causer jusqu’à boucher le pas-sage. Grimpé au porche des Pénitents, et le bras passé au-tour d’une colonne, un gamin criait en rythme les choses perdues : « Qui saura des nouvelles – d’une bourse qu’elle a été perdue – sur la route de Saint-Anthême… »

Placidement, le métayer s’enfonçait au milieu des gens attroupés devant les bennes de poires et de marrons, lors-qu’il se sentit toucher l’épaule. Un grand malbâti, édenté, couleur de chanvre, – ce fut tout ce qui lui en resta, – lui fit un bonjour de la tête et lui demanda s’il n’était point le mé-tayer des Escures ?

— Je crois que je vous connais, moi aussi ? fit le mé-tayer, mais il doit y avoir du temps qu’on ne s’est vu ?

— C’est le pays des bois, chez vous, poussa l’autre sans autrement répondre. Il se tut ; puis, plus bas, après un coup d’œil de droite et de gauche :

— Il y a quelqu’un là-haut qui ne mourra pas de sa belle mort. Et la première lettre de son nom, c’est Mme Anne-Marie. Dis-lui qu’un ami à elle lui fait dire qu’elle se cache.

Là-dessus ce particulier, qui n’avait pas tout à fait la fa-çon d’un paysan, s’écoula dans la foule et s’y perdit.

 

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