Gaspard des montagnes - Tome II
Deuxième Pause ................................................................. 167
DEUXIÈME PAUSE
La cuisine de la Belle Bergère. – Le chasseur de Bordeaux. – Les gendarmes et le sous-préfet. – La chose parut de consé-quence à Gaspard. « L’homme, disait Gaspard, est peut-être vrai ami, quelqu’un qui te garde reconnaissance de ce que tu auras pu faire pour lui quelque jour. Il t’avertit : pourquoi ne pas en tenir compte ? On trouverait une cache bien sûre… » Mais Anne-Marie avait promis au père de tout gouverner : elle ne quitterait pas le domaine.
Les amis avaient passé par de si mauvais pas qu’ils ne s’inquiétèrent pas assez. Au fond, ils ne désiraient qu’une chose : voir paraître Robert et son monde. On réglerait les comptes en le leur faisant payer plus cher que chez le phar-macien.
Les soirs on se retrouvait à l’auberge. C’est bon, cette entente qui fait qu’on se comprend d’un coup de tête, de sorte que lorsque l’un ouvre la bouche, il dit ce que l’autre allait dire.
Dehors, il neigeait. On entendait Jeuselou dégalocher ses sabots aux degrés du seuil. Toujours frileux, il commen-çait par aller se rôtir devant la flamme. Il faisait chaud, un peu sombre. Nageaient par là de grosses odeurs de mirotons et de vin chaud. Dans ce coin d’ombre, entre l’office et le plot à hacher les viandes, on s’asseyait en habitués. Sur la servante de fer, quelque bout saigneux frillait dans la poêle dont la queue s’entortillait d’une chaîne à poids pendant.
En ce temps, c’était à la cheminée qu’on cuisinait sur-tout : le tournebroche et sa lèchefrite, la marmite à la cré-maillère, le pot qui mijote devant la braise… On portait au
– 167 – four chez le boulanger, aussi. Mais là, comme chez les gros bourgeois, un potager de briques se carrait devant la fenêtre, avec ses grilles pour la turbotière, pour les cloches, et, au bas, les deux arches noires où le charbon de bois s’entasse.
Dans cette cuisine on était entre soi. Les mouches au-raient été mal venues à bourdonner autour des camarades. Sur la table de merisier rouge torchonnée en deux coups, on avait posé soi-même bouteilles et verres. Jeuselou deman-dait de la fourme parce que le fromage fait trouver le vin bon. À côté, dans la salle, un garde forestier tirait sa bourse. « Oh ! Nannette, venez compter ! » Un commis-marchand-voyageur se versait le fil-en-quatre d’une petite dame-jeanne épaisse et noire.
D’un peu loin les amis regardaient celui-ci, celui-là. Le Dragon avait toujours une espérance à donner de voir ren-verser le gouvernement : Debal, l’aubergiste de Lezoux, sa-vait qu’il se tramait quelque chose à l’armée des Vosges. « Je me fais fort, lui avait-il déclaré à lui-même, de faire dans les environs une levée de dix mille hommes. La gendarmerie de Lezoux tremble de frayeur. Une personne à cocarde trico-lore en a tué un à Montferrand, et, foutre, j’en suis bien aise. » Les couteliers de Thiers disaient que depuis la rentrée du roi tout le monde crevait de faim, mais que l’ancien était avec les Américains chez les Anglais, qu’il serait bientôt ici et que les choses iraient mieux !
Tapant sa pipe sur le bord de la table, Gaspard haussait à peine l’épaule. Valentin Verdier continuait de fumer, et d’un air de penser : rien à faire, on sera toujours vendu. Les cheveux en coup de vent, boutonné carré dans sa redingote verte à larges boutons de métal, il avait dans sa façon de se taire on ne savait quoi de fier, d’impatient. Ses yeux le di-
– 168 – saient prêt à tout oser selon l’honneur. Mais peut-être parce qu’il se laissait trop vite gagner, échauffer, et qu’il se trouvait sujet à des hauts et des bas, espérant, désespérant, il s’efforçait désormais de parler peu.
Traquer un lièvre, battre des cartes, regarder la pluie tomber dans une ruelle sale où passent trois dévotes en une soirée, n’était-ce pas bien employer sa jeunesse ? Les bour-geois de Saint-Amand le dégoûtaient, il ne pouvait plus les voir.
La garde s’était recrutée surtout en Auvergne, dans la Lozère et dans les Cévennes. Valentin et le Dragon, tous deux d’imagination chaude, voulaient grouper les solides en une société secrète et parlaient de conspirations sans bon sens. Gaspard les laissait dire. L’Empereur, ce n’était pas un homme comme les autres, non : quand il était là on se sen-tait une fois plus fort. La fanfare furieuse des trompettes en-trait dans le corps, se mêlait à la vague du sang : un froid vous montait des jarrets, on ne respirait plus… Mais le temps de l’Empereur était fini, la grande histoire était finie. De pareilles choses ne peuvent revenir.
Et Gaspard voyait que la France se refaisait, malgré tout. Il était pour l’Empereur, il n’allait pas changer. Mais en-fin, il voyait. Devant des yeux comme les siens, les éti-quettes, royalistes, bonapartistes, ne sont que des étiquettes. Il démêlait trop bien ce que valaient ces opinions affichées et ce qu’étaient, au vrai, les personnes. Les mots, les discours lui imposaient peu, et même les événements qui ont opposé les hommes. Tout revient, tout peut se refaire. Avec un roi et les blancs, la France se refait. Sa politique à lui, c’était uni-quement de joindre Robert quelque jour. Comment se fai-sait-il qu’on ne l’eût pas encore revu ? Oui, comment ?
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Seulement il n’aimait pas parler de Robert. Et il se sen-tait sur des épines si l’on parlait des Escures. L’idée qu’ils pouvaient le deviner lui aurait fait haïr les camarades. Par moment il lui semblait qu’il ne se souciait plus d’Anne-Marie. Puis, à nouveau, il était comme une âme damnée, bon pour enfoncer tous les obstacles.
Un soir, un voiturier, un nommé Saint-Joannis, dit Quatre-Épées, passa. Il venait de Maringues avec un char-gement de peaux. Ce Saint-Joannis avait servi aux chas-seurs. On vida chopine en parlant des malheurs de la France.
— À Bordeaux, le bourgeois était pour le roi. Ils auraient voulu voir débarquer les habits rouges. Le 26 juin, un lundi, je me rappelle, le colonel Carré, qui commandait le 66e, le harangua sur le quai des Chartrons. C’était tapé. Il fit jurer à ses lignards haine aux Bourbons et donna ordre de massa-crer tout individu portant la cocarde blanche. La troupe était folle, on brandissait les fusils avec des hurlements. Devant chaque poste des cartouches avaient été distribuées à la garde montante. Nous autres, nous étions à cheval, place de la Comédie. De la foule partaient des : Vive le roi ! qui nous échauffaient les oreilles. Un certain bourgeois en lévite noire criait beaucoup… j’aime autant vous raconter.
Pour faire court, on charge le sabre en main ; il se trouve devant mon cheval, et voilà-t-il pas que je le reconnais pour un monsieur qui a pris la demoiselle de votre cousin, le sieur Grange. Ma bête l’envoie rouler, et l’escadron, quoi, lui passe dessus. Il paraît qu’on l’a relevé en triste état. Ça m’a embêté, mais vous savez comme tout va en des moments pareils ?
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— Et alors ?
— Alors, c’est tout. Une fille que je fréquentais, une marchande d’oublies, m’a fait savoir qu’il était resté quatre mois à l’hôpital. On m’a dit ici qu’il était parti pour la Guade-loupe avec le sieur Grange. C’est ton cousin, Gaspard : je l’ai un peu bousculé, il ne faut pas que tu m’en veuilles. Comme les choses ont tourné pour les blancs, il pourrait me faire avoir des ennuis. Quand il reviendra, s’il y met de la ran-cune, je compte sur vous autres.
— Entendu. On arrangera ça. Et toi, si jamais tu le ren-contres, envoie un mot d’écrit. Un mot tout de suite. De ton affaire je ferai la mienne.
Ainsi s’expliquait que Robert n’eût pas encore reparu. Mais il allait reparaître. L’avis donné au métayer sur la grande place d’Ambert prenait beaucoup plus d’importance. Cependant, Anne-Marie ne voulait pas le suivre. Chaque soir on verrait aux portes et on lâcherait les chiens. Puis, sans les mettre au fait, elle avertirait les gendarmes.
Gaspard levait les épaules. Les gendarmes ! Ils étaient trop empêchés à saisir des boutons marqués à l’aigle et pour des chansons, des bêtises, à conduire de brave monde en prison. Les fonctionnaires, tous gens de l’endroit, avaient été révoqués. On avait même cassé le sous-préfet, « le père Pourrat », un homme de droit sens, prenant à cœur le bien du pays plus que la politique. Il s’en était toujours tenu à an-noncer les changements par la même harangue en patois dite du haut de ses marches. Un roulement de caisse, puis : « Enfants, le roi s’en va ; l’empereur est revenu. Crions tous : vive l’empereur ! » Ou « l’empereur s’en va : le roi est reve-
– 171 – nu. Crions tous… » De Paris on l’avait remplacé par un noble. Anne-Marie pourrait compter sur ce monsieur de… pour être protégée !
Elle écoutait Gaspard, mais ses grands yeux doux gar-daient une tranquille obstination. Elle ne se cacherait pas, elle ne voulait pas mener une existence de caches et de cligne-musette.
Peut-être aurait-elle aimé que Gaspard vînt, sinon s’installer aux Escures, du moins gouverner le domaine. Être là plus qu’un intendant, son cousin, son conseil. Personne n’y eût trouvé à redire. Il avait fait semblant de ne pas com-prendre. C’est bien assez d’avaler sa salive avec peine, seul, dans quelque coin. Du moins n’avoir pas à la revoir à chaque instant, à lui répondre. Car tout est combat, à cause à la fois de l’entente et du désaccord. Et lorsque l’un avance, l’autre recule.
Gaspard ne faisait la guerre à Anne-Marie qu’à l’endroit de Robert. Il ne lui parlait pas autrement d’elle-même.
— Ha, si ta pauvre mère vivait ! Elle t’aurait fait re-mettre les choses sur le bon pied. Il est bandit, eh bien, il faut le donner pour un bandit à tout le monde et le traiter en bandit. Est-ce que quand il le voudra il te trompera encore par des grimaces ?
— Allons, voilà tes litanies…
Elle disait cela doucement, mais d’un air qui charmait et enlevait le cœur. Et elle ne répondait autre chose.
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