Gaspard des montagnes - Tome II
Deuxième Veillée ............................................................. 42
DEUXIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Les songeries d’Anne-Marie. – M. Robert et ses enquêtes. – La confidence. – Anne-Marie revoyait le vieux cousin assis dans l’ombre bougeante des feuillages, au milieu des ruines. Une feuille restait prise dans sa barbe blanche, et elle, elle la regardait, elle y reportait les yeux sans cesse. Puis il lui avait posé la main sur la tête. Elle s’était sentie merveilleusement confortée tant il lui avait parlé d’un cœur paternel. Pressen-tait-il qu’il ne devait plus la revoir ? Cette chèvre, qui par-dessus un pan de mur les considérait de ses yeux démo-niaques…
Assise à la fenêtre, Anne-Marie suivait sa besogne sans parler. Tout ce qu’elle avait mis dans cette fosse… Sa tête penchait comme sous la masse de ses tresses châtaines. À contre-jour la lumière ourlait d’un trait sa figure nette, un peu triste, pareille à celle d’une sainte d’église. La rayée droite des yeux noisette et ce je ne sais quoi de bien coupé dans les os du visage, cette joue presque carrée qu’elle tenait de sa mère, disaient un doux courage têtu. Sa robe à taille haute selon la mode, la faisait paraître femme, elle qui n’avait guère que dix-sept ans.
Ou bien on écartait du linge derrière le lavoir. Margue-rite, venue pour la lessive, se déplaçait entre les arbres avec Pauline, ramageant à mi-voix sa chanson :
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C’est la fille du roi français : La veut donner à un Anglais.
— Mon père, oh ! ne me mariez
Mal à mon gré !
J’aimerais mieux soldat français
Que roi anglais !
Les dames de Paris pleuraient de voir emmener la belle. Elle, elle allait sans regarder ces violonniers qui n’étaient plus les beaux tambours de son père. Et l’heure du souper venue, elle ne souffrait pas que l’Anglais lui coupât pour manger : « J’ai bien des filles de mon pays – pour me servi. » Pas plus qu’à l’heure du coucher elle ne souffrait que cet An-glais la déchaussât.
Mais quand il vient sur la mi-nuit
De pleurer ne se peut teni :
— Détourne-toi de mon côté,
Mon bien-aimé.
Puisqu’à l’Anglais l’on m’a donnée,
Il faut l’aimer !
Une bise fraîche battait les toiles, et la feuille, là-haut, faisait le même chuchotis que la fontaine. Anne-Marie chan-tonnait, oubliant leur deuil, puis tout lui revenait dans la mi-nute. Et, c’était sûr, elle le sentait, quelque malheur était en route. Mais elle savait bien qu’elle allait à sa destinée.
Le père ne remarquait pas ses silences, ses regards plus longs. Il était trop aux nouvelles qu’apportait M. Robert. Elle aimait mieux cela et elle en restait impatientée, cependant.
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Dans les auberges, du Puy jusqu’à Clermont, on parlait toujours de la disparition du vieux prêtre. Généralement on reprochait aux gendarmes de s’inquiéter moins des brigands que des conscrits réfractaires.
Le bossu en particulier excitait les curiosités. Personne ne l’avait vu. C’était le prêtre en partant qui avait dit à sa nièce qu’un bossu venait le quérir.
Chez la cousine Domaize, ces dames ne s’entretenaient d’autre chose. À l’ordinaire le propos variait peu : comparer les fortunes, et parfois, ravivant d’une clef les braises de leur chaufferette, prévoir de loin quelque mariage.
Dans cette salle à boiseries grises qui sentait le pissat de chat, fréquentaient trois ou quatre veuves qu’on appelait à cause de leurs voiles la confrérie des bouts-pendants. Le di-manche on jouait au reversi. Le bon ton était de dire : pi-quette, cœurette, tréflette, carotte. De toutes les maisons de Saint-Amand, celle-là était la mieux considérée parce qu’on n’y parlait jamais patois, même à la servante. La cousine ti-rait vanité d’avoir été élevée au grand Sacré-Cœur de Mou-lins.
Si gigoune, une chaufferette sous les pieds et quatre fi-chus sur la tête, la pauvre dame estimait qu’elle servait de mère aux petites Grange. Elle leur enseignait le savoir-vivre et par exemple à ne jamais tricoter en présence de per-sonnes respectables sans avoir d’abord mis des mitaines.
Dieu sait ce que devenaient là les légendes sur l’homme noir. M. Robert, au contraire, craignait de se monter l’imagination sur des riens. Ainsi, ç’avait été ridicule de tant retortiller sur le banquier : un sieur Coussangettes, du Puy, homme au-dessus de tout soupçon.
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En somme l’enquête judiciaire traînait en longueur. La nuit du malheur, un ouvrier papetier qui allait à la fabrique, dans cette vallée sauvage de la Grand’Rive, avait rencontré trois hommes. Et il s’était défilé en doublant le pas, ces pa-roissiens ayant la contenance de vouloir faire quelque chose de suspect et d’extraordinaire.
Ce devait être eux qu’un soldat de la ligne avait aperçus le lendemain matin vers le Pont du Merle : un qui portait un carrick de couleur claire, et celui-là tenait un fusil double, un autre vêtu d’une carmagnole verte ou bleue, et un troisième aussi mal en ordre. À son approche, ils avaient quitté la route pour entrer dans la forêt.
Joignant ses mains qu’il écartait ensuite, M. Robert rap-portait ces dires non sans une ironique méfiance. La police croyait au crime de deux ou trois mauvais drôles qui avaient attiré le Père dans un guet-apens pour voler des ornements d’or.
Grange l’aurait volontiers admis. Haussant les sourcils, M. Robert heurtait sa tabatière d’écaille, l’ouvrait, offrait du macouba. Et Grange, qui refusait de la tête, tirait sa petite pipe, non sans dire : « Vous, vous êtes plus fin que moi : vous préférez l’avoine au foin ! »
Mais maintenant le monsieur ne faisait plus la mine quand Grange le prenait par le coude. Passionné de savoir le vrai de l’affaire, il était arrivé à la conviction que « l’Américain » avait caché certain papier à Chenerailles. Par deux fois il y emmena Grange pour faire des recherches.
Causant, ressassant leurs doutes, ils allaient et venaient sur la terrasse côte à côte. Le père, près de se moucher, te-nait à la main son mouchoir et s’expliquait avec des gestes.
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M. Robert marchait raide comme une personne mécontente. Ses belles bottes à la hongroise luisaient – on disait que pour se chausser plus étroit, il se tenait les pieds dans l’eau…
Anne-Marie s’était familiarisée avec cette figure froide et pointue. Elle s’apercevait bien que M. Robert la considé-rait d’un autre œil depuis ce jour, dans l’allée de sorbiers. Mais elle le regardait porter la tête comme un saint-sacrement, et devinant toute sa hauteur, elle songeait avec malice aux idées que se faisait le père. M. Robert d’ailleurs était comme il était, en tout cas porté de bon vouloir pour eux.
M. Chargnat, quoique mal avec lui et en parlant avec forces réticences : – bizarre, visionnaire, des coups de mar-teau de temps en temps… – n’avait rien trouvé de méchant à en dire.
Une après-dînée, M. Robert vint comme le père retaillait ses espaliers pour la pousse d’août, et ce fut Anne-Marie qui le conduisit au jardin. Un certain misérable d’Ambert ayant dit avant le malheur qu’il se ferait une Fête-Dieu dont on parlerait, M. Robert s’était inquiété de cela. Il rapporta qu’on venait d’arrêter l’individu. Au demeurant il supposait que depuis Chenerailles rien n’avait rappelé ni ne rappellerait ses craintes à Mlle Grange.
Alors, là, surprise elle-même, elle dit ce qu’elle n’avait jamais dit : qu’une nuit de jadis, sous ce sureau elle avait re-vu l’homme, et qu’il était venu le lendemain dans le bois re-prendre près d’elle endormie son couteau de chasse.
Le père, tout à ses poires crassanes, n’avait pu entendre. Elle demanda le secret, embarrassée soudain. M. Robert
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Anne-Marie en remerciant se sentait oppressée d’une inquiétude qui lui refroidissait le cœur.
Mais quel sentiment l’avait tentée, tout à coup ? Car en-fin, elle n’avait confié ces choses ni à son père, ni à Gaspard, – et pourtant comme il était pour moi !…
Elle songeait à cela dans sa chambre, en faisant la prière avec Pauline. Peut-être pour ne point paraître dupe de cette paix, pour que quelqu’un pût dire, plus tard…
Toujours le vent qui passait sur la montagne, et lorsque son bruit de feuillages se taisait dans le jardin, on l’entendait arriver de plus loin. Par delà ce pays, il arrivait des plaines, des camps, des villes dont on voit les clochers derrière les remparts garnis de canons. Mon Dieu, comme on se sent seule. Le tout de cette vie serait de trouver une compagnie, un beau cœur aimant près de qui demeurer toujours.
Pourquoi n’était-elle pas une fille de campagne, sans biens et sans héritage ? Aller demander son pain sur les routes, qu’importe, avec quelqu’un qui est vôtre autant qu’on est sienne. Partager ses peines avec celui-là, ce ne se-raient plus des peines.
Et cette petite de dix-sept ans entrevoyait la misère de la vie où chacun fait sa route toujours seul. Seul surtout celui qui a ce grand désir d’une amitié en son cœur pesant. Elle pleurait, enfonçant dans le chevet une tête chaude, mouillée de larmes qui lui brûlaient les yeux, lui brûlaient la joue…
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