Gaspard des montagnes - Tome II
Sixième Pause ...................................................................... 196
SIXIÈME PAUSE
La visite à Chenerailles. – Une rencontre en forêt. – L’auberge du Pont-du-Merle. – Vers le milieu de mai, on eut une surprise et une soudaine affaire. M. Jean apporta de nuit une lettre des Îles. Le père demandait qu’on allât à Chene-railles prendre, dans une cachette dont il venait d’avoir con-naissance, les papiers qui s’y trouveraient pour lui en en-voyer copie aussitôt ! Certainement, de ces papiers-là, tout venait. Anne-Marie se souvint que l’autre s’en était enquis et qu’il y attachait une grande importance. Il fallait au plus tôt voir à cela.
M. Jean s’offrit à faire la course. Mais Anne-Marie dit résolument qu’elle irait là-bas elle-même.
Gaspard était alors en Languedoc ; en prenant sa route par le pays de Robert il en ramenait un convoi de vin.
Non plus ces caravanes des vieux pères, les tonneaux sur les chars, escortés de cavaliers aux chevaux porteurs d’outres, et les bouviers à hautes guêtres s’arrêtant pour boire au robinet tous les cent pas. Quelles fêtes, les bonnes années ! En Auvergne, la soupe, la cuisine, tout se faisait au vin. Il fallait le leur approcher et non pas le leur promettre.
Cependant, de beaux convois, ceux de Gaspard et de ses frères, quand ils marchaient, le fouet sur la nuque, à côté de leurs chevaux, tous harnachés de même, à grelots et à flo-quets de laine bleue. Le chemin passait par Peyrebeilhe. Là les rouliers s’attendaient l’un l’autre et ne faisaient pas la couchée. Mais eux se ballaient bien de Leblanc et de son nègre Fétiche.
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À présent, une confiance montait Gaspard. Il soufflait sur l’amadou, allumait sa petite pipe, repartait d’un bon pas. En tête, Benoni faisait claquer son perpignan et allait rouli-roulant, balançant les épaules…
Pour Anne-Marie, donc, il fut décidé que M. Jean l’attendrait le lendemain sur la route où Jeuselou l’amènerait.
Le ciel d’abord couvert se dégagea. Bientôt la nuit se trouva claire plus qu’il n’eût convenu. Il n’y avait pas cinq lieues à vol d’oiseau, mais c’était tout mauvais chemins. En-fin on entra dans les grands bois, « les bois peureux ». Une chape de froid vous tombait sur les épaules. Parmi ce peuple de sapins aux branches tombantes, on sentait, cachées, des présences. Elles vous suivaient et tantôt elles auraient leur heure. Il fallut abandonner la carriole à cause des ornières.
Il était minuit lorsqu’on arriva devant la maison. M. Jean s’inquiétait du retard et demandait à voix basse qu’on se hâtât. Cependant, au milieu de l’escalier de pierre couvert de fougères et d’orties, Anne-Marie dut faire une pause. Elle se sentait si oppressée qu’elle s’appuya contre le parapet. Sans raison ? rien n’est sans raison. Peut-être quelque sentiment lui disait-il que son petit enfant n’était pas à ce moment-là bien loin d’elle.
La serrure rouillée cria. On avançait à tâtons dans un noir froidi de souterrain. Des toiles d’araignée vous em-brouillaient les yeux. Jeuselou alluma un rat de cave. Leurs ombres à tous trois s’allongèrent par la salle où un étrange silence d’humidité et qui sentait la suie, semblait un silence d’embûche.
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Anne-Marie sentit sous son escarpin une petite chose ronde. Elle ramassa un bouton de cuivre qu’elle reconnut pour en avoir recousu un semblable à la veste de Robert, le matin de l’Arbre-Blanc. Et courbée, elle vit à la lumière tremblotante des marques de sabots, de bottes, sur la pous-sière grasse. « Vous voyez quelque chose ? — Non, fit-elle vite, sans savoir pourquoi… Il ne faut nous occuper que des papiers, dépêchons-nous ! »
Jeuselou et M. Jean, dans la cheminée, travaillèrent à enlever la plaque de fonte. Ils s’agenouillaient, se relevaient, ne prenant que le temps de s’essuyer le front, du poignet, et de rejeter leurs cheveux en arrière. Anne-Marie, penchée pour les éclairer, séchait d’inquiétude. Robert, son monde… Peut-être avaient-ils trouvé la voiture en forêt ; ils venaient, à présent… Enfin la plaque, qui n’était point scellée, céda ; derrière, on reconnut la pierre écornée dont parlait la lettre. On la déchaussa, Anne-Marie enfonça la main dans le trou. Au fond, hormis quelques gravats, ni boîte de plomb ni rien.
On tourna encore un peu : rien, rien… Ces papiers de conséquence, que le père attendait tant, voilà qu’ils n’étaient plus là. Mais où les chercher ? Anne-Marie ne vivait plus. En ouvrant, n’allait-on pas voir Robert, les attendant au haut de l’escalier ?
Non, dehors, pas une âme. Elle ferma et traça de la clef un signe de croix sur la porte. Une corne de lune montait des vieux sapins. Mieux que de jour on entendait le bruit d’un ruisseau perdu. D’autres bruits s’y mêlaient, passages du re-nard, du blaireau, jeux de l’écureuil, d’arbre en arbre ; d’autres aussi qu’on ne s’expliquait pas.
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On allait, sous les branches. Les yeux se font à l’obscurité et Anne-Marie connaissait tellement l’endroit. Mais, derrière chaque tronc, elle croyait voir quelqu’un en veste de chasse, et elle se hâtait, serrant le bouton au creux de sa paume.
Depuis un moment Jeuselou prêtait l’oreille. Il fit signe à M. Jean. Tous trois s’arrêtèrent. Des pas, on entendait des pas au loin, parfois le craquetis d’une branche… C’était si singulier, quelqu’un faisant chemin à minuit en ces quartiers, qu’un frisson leur passa par le corps. Allant où, pour faire quoi ? La recherche dans la maison abandonnée les avait énervés déjà. Ils reprirent en main leurs fusils, et, traînant les pieds, conduisirent Anne-Marie à une touffe de sureaux.
— Il y a, souffla Jeuselou, une bête et un homme.
D’entre les feuilles ils virent, efflanqué, décharné, un âne chargé d’un sac déboucher par la sente. Suivait un homme, un ragot aux épaules en boule, qui allait, les bras ballants, vite, mais tout en jetant l’œil de droite, de gauche, aux arbres, comme s’il y cherchait quelque chose à sa conve-nance.
L’âne soudain s’arrêta des quatre pieds. Prenant le vent, ouvrant les naseaux, déchaussant ses dents, et semblable sous la lune à quelque gargouille effrayante, il se mit à braire en tempête. De loin la Bichette des Domaize y répondit. L’homme s’était jeté à la tête de sa sinistre bête, et la se-couant, lui tapant furieusement du poing sur les naseaux, il tâchait de la tirer par le licou hors du chemin.
Il passa devant le buisson à longueur de bras. On vit une lourde tête ronde, crasseuse, hargneuse, que déformait par derrière une loupe. Et lui, pour peu qu’il eût regardé, il eût
– 199 – vu la jeune femme. Mais il ne songeait qu’à se sauver… Tout cela si étrange qu’on aurait voulu savoir à quoi s’en tenir. Il fallait d’abord ramener sans histoire avant le jour Anne-Marie au moulin.
— Un charbonnier, qui s’est égaré après boire…
On sentait que M. Jean disait cela sans y croire beau-coup.
— Le sac faisait de trop grosses bosses pour qu’il y eût du charbon dedans. Ah ! maladie ! continua Jeuselou, baissé sur le chemin : regardez : les pas de la bête s’en vont par là. Drôle de charbonnier qui ferre sa bourrique à l’envers.
Il paraît que Mandrin, comme il était poursuivi dans ces mêmes parages, entra dans une maison et fit mettre à re-bours les fers de ses chevaux.
Anne-Marie avait entendu raconter par le père beau-coup de choses de son passage à Ambert. Ses margandiers et lui, ils assistèrent à la grand’messe de Noël, dans le chœur, tous en houppelande bleue à parements rouges. On voulait qu’il eût caché son trésor sous un des degrés de la tour dite de Mandrin. Et dans sa selle quarante mille francs ! Après son supplice, se souvenant d’un avis qu’il lui avait donné jadis, un aubergiste l’acheta, les y trouva. À Sail-sous-Couzan, où sont les eaux piquantes, on montre le château qui a été bâti avec cet argent-là. Et les histoires des bandes d’autrefois venaient se mêler dans la tête d’Anne-Marie avec cette rencontre de l’homme à l’âne et ces papiers disparus de leur cache.
Gaspard arriva au bout de la semaine. M. Jean vint à la Belle Bergère. C’était à l’écurie. Gaspard l’écouta, parut près
– 200 – d’éclater, – la plus belle de leurs juments était morte en route, il demeurait de fort méchante humeur.
Moi qui pensais les toper tous à Chenerailles un de ces jours… Ils ne verront pas que vous y êtes allés et ils s’y at-tarderont, maintenant !
— Pourquoi ne dis-tu pas les choses ?
— Je n’aime pas dire, j’aime faire. Et on est bien heu-reux quand on peut faire tout seul… Ça va. Mais je parlerai du pays à Jeuselou.
Jeuselou fut un gros quart d’heure à l’apaiser.
— Oui, un petit, avec une grosseur sur la nuque. Tiens, le poirier du charron porte comme cela une loupe à sa fourche.
— Le cantonnier de Mayres, pardi. Il tient auberge au Pont-du-Merle, sur la route de Nîmes.
Une auberge comme dans la complainte :
Entre Paris et Valence,
Y a-t-un beau logis.
Toutes les gens qui entrent,
On n’en voit plus sorti.
À cela près que le logis n’avait rien de beau. Un garçon de Chez-le-Procureur y était entré en voisin, pour prendre un air de feu. Il voit dans un coin un paquet d’affaires. Il allait regarder de plus près, quand l’hôtesse arrive. « Touche rien, bon digne ! » crié d’un tel ton qu’il reste là juste le temps de retrouver des jambes.
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Il se disait du cantonnier que lorsqu’il avait expédié un voyageur, il cachait le corps sous le pont, puis à la nuit le chargeait sur son âne et allait le pendre au fond des bois. On trouvait ces pendus des mois après, quand on n’y pouvait plus rien connaître.
— Je me suis déjà demandé si des connaissances à nous n’auraient pas leurs habitudes dans cette auberge ?
Le clair de tout cela, c’était qu’Anne-Marie devait se te-nir plus recluse que jamais.
Cependant, laisser gouverner le domaine par sa tante durant les gros travaux, elle eut du mal à s’y résoudre. À tout le moins, elle ferait revenir Pauline du couvent aux Es-cures, afin qu’il y eût quelqu’un des Grange dans la maison. Mais il fut besoin, pour la gagner, que Gaspard allât de nuit lui parler lui-même.
Et elle, ne l’avait-elle pas gagné plus encore ?
De ses amitiés, pas plus qu’autrefois, il n’avait pu ce soir-là se défendre. Il s’en revenait aux rais de la lune, irrité, riant, aussi près de chanter que de se moquer, faisant voler les cailloux du bout de son bâton. « Allons, il faut passer par tout dans la vie, et puisqu’on ne peut faire ce qu’on voudrait faire… »
Il avait cru qu’il commençait de s’en sortir ! Lorsqu’il s’asseyait sur une bille de bois devant la clairière, pour boire un verre de vin, cela paraissait aller mieux. Ou les soirs, lorsqu’il arrivait poussiéreux au haut de la montée, et cou-pait un genêt pour chasser les mouches du cheval. Parce que le cœur peu à peu s’apaise quand le corps travaille.
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Et se sentir si lié, encore. Voir sa honte : car on serait tout prêt à revenir si seulement elle se tournait un peu vers vous…
Il lui avait cédé en fin finale. Il avait accepté une espèce de marché. Elle, elle resterait cachée – sans rien promettre, du reste, et elle disait que si jamais quelque chose de son devoir ou de son honneur l’appelait aux Escures, elle y ren-trerait dans le moment. Lui, ce ne serait plus l’autre, Robert qu’il s’inquiéterait de joindre, mais le petit Henri qu’il tâche-rait de retrouver. Cet enfant, s’il faut tout dire, il s’en souciait peu. Mieux serait qu’il fût mort, qu’il n’eût jamais vécu. Puisque Anne-Marie le voulait, pourtant…
Il le chercherait, il le lui rendrait. C’était promis. Peut-être que cela l’aiderait, d’entrer de tout son cœur dans cette besogne. Tout allait être sur un autre pied d’amitié avec Anne-Marie.
Il revenait à travers les prés. Des fraîcheurs traînaient dans les fonds où sentaient si bon les narcisses. Une fureur d’agir l’avait repris. Le sang lui courait par le corps comme du vif-argent, ce sang sec, bouillant, qui le fit toujours jeune de cœur et entier de zèle. Et au bout du compte, il ne se voyait plus si petit compagnon qu’il faisait jadis. Pourquoi ne retrouverait-il pas l’enfant quelque beau matin ? Et si Robert alors se mettait sur sa route, lui non plus, il n’avait rien pro-mis : tant pis pour Robert !
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