Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 2 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Deuxième Pause ................................................................... 10

La Dorothée ne se montrait plus sans faire de grand contes de son bourgeois. Depuis que le monde est monde, il ne s’était pas vu jeune homme de famille mieux appris ni plus comme il faut !

Après souper, une main au verre sur la table, Grange se taisait longuement.

Et son frère Jérôme qui ne répondait point ! On lui indi-quait pourtant des voies par où faire passer une lettre no-nobstant les croisières anglaises. Gaspard disait qu’on serait hors de peine au bout de six semaines ; il y avait six mois de cela.

 

DEUXIÈME PAUSE

 

La lettre des Îles. – Le nouvel ami. – La vieille histoire. – Le propre jour du Jeudi Saint, – on s’en est toujours souvenu parce que les Grange revenaient de faire leurs chapelles, – le messager de la poste leur remit enfin la lettre des Îles. Ils ne s’attendaient guère à pareille missive. C’était un notaire qui écrivait que Jérôme Grange était décédé au mois d’août et que ses affaires demandaient la présence des ayants droit.

Avant la nuit, la nouvelle avait fait le tour de Saint-Amand. Plus de douze personnes vinrent aux Escures en vi-site cérémonieuse. « Ç’a été son moment… Que voulez-vous, nous sommes si peu de chose… » On s’enquérait avec un soupir de l’âge de l’Américain, et au portail, en prenant congé : « À présent, vous allez pouvoir mettre les mains der-

– 10 – rière le dos. » Alors on glissait une question sur l’héritage : des plantations, n’est-ce pas ?

Congestionné, les yeux un peu plus fixes qu’à l’ordinaire, Grange retenait les visiteurs. Lui qui aimait faire l’homme d’importance, s’oubliait jusqu’à montrer son em-barras. « Et dites-moi, me voilà bien entrepris, monsieur des Eymards ! » S’il n’allait point à la Guadeloupe, ce serait du bien qui se périrait.

— Ça !… quand l’arbre tombe, tout le monde court à la feuille.

Le lendemain le bruit courait que la succession se mon-tait à huit cent mille francs. Huit cents, c’est aussi vite dit que soixante.

On vit Grange-le-Matelot, avec son habit-veste gris de loup et son chapeau des dimanches, descendre trois fois à Ambert dans la semaine. À coup sûr pour consulter Me Chargnat.

Mais consulter ? Il lui fallait s’embarquer pour les Îles. Et il ne pouvait emmener la petite. Et il ne pouvait non plus la laisser aux Escures.

Cette mort si mal survenue, qui donnait à penser au vieux cousin prêtre et qui avait remis Anne-Marie en tour-ment, aurait dû le troubler davantage. Mais il était tout à son tracas.

Ce n’était pas qu’il ne regrettât honnêtement son frère. Il se rappelait leur jeunesse, les matins où l’on partait, le coup de tafia bu pour se réchauffer à l’heure où le soleil sort du coton, en bas, au bout des plaines. Les Auvergnats em-portaient à dos d’âne du papier d’Ambert et de la toile, les

 

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Foréziens des souliers. Les deux troupes se rejoignaient à Baffie, à l’endroit découvert de la montagne, passé le col, pour faire route ensemble vers Saint-Jacques. On rapportait d’Espagne des couvertures de laine rayée, des catalognes, qui étaient de bonne défaite. Ils avaient commencé comme cela…

Quittant son sabot pour tendre le pied à la flamme, Grange réfléchissait. Il réfléchissait, ou plutôt il en revenait toujours à ceci, qu’il eût donné gros pour voir Anne-Marie pourvue d’un parti sortable. La petite prend ses dix-sept ans, elle n’est pas mal tournée, tant s’en faut ! Et elle ne viendra pas les mains vides. Mais avec ces sacrées guerres, plus d’hommes dans le pays !

En ces jours-là, Grange se sentit porté à faire meilleure mine, à la Poule-Courte. Si elle arrivait à se faire prendre au sérieux par tel ou tel, après tout, ce serait un porte-parole.

Il aurait dit aux arbres de la route combien il ferait à Anne-Marie : un « mariage », – une dot – de trente mille francs. Surtout, elle et Pauline auraient à se partager le bien de l’oncle Jérôme. Grange donnait un gros chiffre. On ne le croyait guère, le voyant entraîné de paroles au delà du vrai, comme tous les vaniteux.

Quand M. Robert passait la semaine à son tourne-bride, Grange n’avait de cesse qu’il ne l’eût vu aux Escures. Strict alors sur le serment de jadis, il exigeait qu’Anne-Marie vînt travailler près d’eux, dans l’embrasure de la fenêtre.

Mais les politesses faites, sans prêter attention à la jeune fille, M. Robert donnait les nouvelles. Car il achetait les feuilles publiques. Anne-Marie l’examinait à la dérobée. Il l’intriguait comme un étranger quand il causait avec le père,

 

– 12 – les jambes croisées, et ramenant sur ses culottes de daim les pans de sa lévite. Un gros col noir à boucle d’argent l’obligeait à porter haut la tête.

Son nez relevé du bout et ses yeux jaune-clair enfoncés sous des sourcils blonds prêtaient à sa figure quelque chose d’incisif. Malgré l’âcreté des humeurs qui la couperosaient, cette figure était assez prévenante. Botté à la Souvaroff et ganté, M. Robert avait la façon d’un petit baron ancien capi-taine de hussards.

Il jouait de la flûte, disait-on. Ce goût pour la musique est d’ordinaire le fait des esprits chagrins. D’ailleurs sa con-versation restait satirique, dure et bizarre.

Anne-Marie suivait mal son propos et ne savait jamais s’il se moquait. Comment démêler ce qu’elle sentait en lui de tranchant, et puis d’ennuyé, aussi… Après une enfance amère, – il avait été élevé par des oncles, – il devait avoir fait la guerre et vécu dans les villes. « C’est ce qui me met en malaise, moi qui ne sais que ma façon de campagne. »

Pauvre charmante fille ! Sa façon de campagne, oui, mais plus demoiselle que pas une. Elle avait en ce temps-là de sa jeune jeunesse le visage frais comme une fleur et je ne sais quel air qui plaisait, sérieux et timide, un air qui donnait envie de la servir. Il fallait faire effort pour cesser de la re-garder.

Son père était piqué de voir M. Robert s’occuper si peu d’elle. Grange peu à peu avait pris rang de monsieur de campagne : il lui était pénible de penser que pour ce bour-geois ils restaient des paysans.

Anne-Marie sentait cela chez le père, de sorte qu’elle ne se demandait point si elle n’était pas un peu vexée elle-

– 13 – même. Il leur était revenu par Julie Regouyat qu’un jour où la Dorothée avait entrepris M. Robert sur le mariage, il l’avait rembarrée d’un mot, à sa façon désinvolte. Et Anne-Marie, à cause de la mine de Julie, qui pensait bien lui faire affront par ce racontar, avait rougi comme le feu. Grange s’était contenté de dire, avec un petit rire, que la Poule-Courte n’était bonne ni pour couver, ni pour pondre.

Bientôt, d’ailleurs, arriva une aventure qui empêcha la Dorothée de reparaître. Une après-midi qu’elle cherchait la petite au jardin, les abeilles, à qui déplaisent certaines gens, sortirent de leurs paniers et lui firent une telle conduite qu’elle fila comme un rat empoisonné, déboulant, dévalant, roulant, le nez dans ses bras, après quoi elle garda huit jours une tête pareille à une pomme de terre rouge.

 

Haut assis sur le bout de son vert vallon, ce n’était pas triste, tout dans la feuille, ce château de granit usé. Ce n’était pas gai non plus, l’enclos adossé aux pentes que les sapins escaladaient jusqu’à mi-ciel. Surtout avec ces antiques bâti-ments voûtés qui tombaient en délabres parmi les framboi-siers, du côté des étangs.

Cette année-là les hirondelles ne revinrent point aux Es-cures. Certains le remarquèrent comme un mauvais signe.

Sous le talus couronné d’un mur, le vent jouait avec trois fétus. Il argentait l’herbette aux fentes de l’escalier d’angle, revenait prendre ces pailles sous le frêne pleureur, puis s’en allait les porter vers la fontaine.

Dans la salle basse, M. Robert écoutait le père, ses jambes bottées jetées l’une sur l’autre. Lorsque Gaspard re-viendrait de la guerre, aurait-il ces airs de visage ? La

– 14 – guerre… Dans les rues où des flammes sortent par les fe-nêtres, les filles déchevelées qu’on pourchasse… Ces hor-reurs que lui avait racontées Julie Regouyat d’après les con-fidences de son frère. Un tremblement lui était venu, – les bêtes, on sait, ce sont des bêtes, mais penser que des créa-tures baptisées… – un mal de cœur, son dîner n’avait pas passé. Et M. Robert la faisait resonger à la guerre, à ces choses.

L’après-midi était molle ; un de ces temps où les nuages couleur de lilas se fondent dans un ciel blanc luisant. Joli temps pour la pousse, bien qu’en avril, selon le dicton, qui va voir ses blés s’en arracherait les cheveux, alors que quand il y retourne en mai, il en trouve une fois plus.

Grange était trop tracassé pour s’inquiéter de ses fro-ments ou de ses seigles. Il passait la main sur sa grosse face rouge et jaune, se secouant, « ha ! » comme un homme qui s’éveille, qui va dire… Et puis il se contentait d’arranger ses nageoires, les gros favoris bouffant contre son col, qui gri-sonnaient peu à peu.

Lorsque le monsieur se leva, le père voulut l’accompagner jusqu’au bourg. Anne-Marie, sur un signe, al-la serrer son ouvrage et reparut coiffée d’un chapeau. Ce jour-là, elle avait une robe de taffetas noir, à taille haute et à guimpe de lingerie, qui lui seyait à merveille.

Tandis qu’elle nouait ses brides, M. Robert tourna un compliment où il était question de Flore et des zéphyrs. Grange s’épanouit.

— Mais je vois, mademoiselle, que vous ne vous séparez guère d’un père aussi tendre qu’estimable ? Dorothée m’a raconté, un soir où je tolérais son bavardage, quelque his-

 

– 15 – toire un peu bien sanglante… Pardonnez-moi, ajouta-t-il d’un ton changé, au cas où ma réflexion serait fâcheuse.

Voyez-vous, fit Grange, c’est vrai. J’ai juré la main le-vée, il y a trois ans, que je ne la quitterais plus une minute.

Il s’assombrissait, hochant la tête, comme quelqu’un qui en aurait long à dire. Tout à coup, une idée le traversa. « Maladroit que je suis ! L’histoire ne lui fera pas souhaiter notre fréquentation. Mais puisque la béate a parlé… »

Il crut habile de raconter tout lui-même. Cherchant des mots de bourgeois, il narra comment sa pauvre défunte et lui avaient été contraints de laisser Anne-Marie seule dans leur maison de Chenerailles, où un brigand, – « je veux dire un voleur » – se coula le même soir ; et comment la petite avait pu barrer l’étable sur cet autre, tandis qu’il sortait pour appe-ler son monde. Enfin le coup de coutelas qu’elle avait dé-chargé sur la main de l’homme.

— Mon innocente croit qu’à ce moment-là, il lui a crié : « Ton temps viendra, je te ferai crier pitié quelque jour. » C’était le vendredi. Quand nous sommes rentrés, le lundi, je l’ai vue tellement effrayée que je lui ai juré de la garder tou-jours près de moi. C’est juré. Ni pour or ni pour argent je ne manquerais à ma parole. Vous direz que nous nous sommes monté la tête…

Grange haussait l’épaule et parlait d’une voix plus ronde. Mais, lorsque tout le reprenait, sa voix redevenait la grosse voix de gorge qu’ont les paysans dans leurs moments d’émotion. Un pas, un autre pas, on longeait la façade grise flanquée d’une demi-tourelle à chaque angle.

M. Robert levait les sourcils. Il chercha du regard la jeune fille. Sans tourner la tête, elle sentait qu’il la regardait.

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Le souvenir de cette nuit, qu’elle appelait celle du malheur de sa vie, la faisait respirer plus vite.

— Mais depuis, ce brigand n’a pas eu l’impertinence de se remontrer.

Non, non… Grange se tut, une montée de sang aux joues. Il songeait à la mort étrange de sa pauvre femme, qu’il avait toujours regardée comme une vengeance de ces ca-nailles.

S’excusant de revenir sur ces circonstances pénibles, le monsieur demanda si Mlle Grange pourrait à la rencontre re-connaître le bandit ?

Ce fut Grange qui dépeignit l’individu, un grand, fort homme, coiffé d’un mouchoir rouge à la créole, avec une barbe jusque-là. Anne-Marie cependant murmurait qu’elle ne savait plus. Oui, oui, et M. Robert avait son coup de men-ton ironique : le souvenir grossit toujours. Avançant les mains, il priait Mlle Grange d’indiquer comment avait porté le coup de couteau.

— Voyez, fit le Matelot, et de l’ongle il traça une raie sur le gant : la moitié du petit doigt et le bout de l’autre, au moins. J’ai trouvé les bouts dans le sang, devant l’étable !

Ils étaient à l’entrée de l’allée, sous les sorbiers en fleurs, dont l’odeur de miel amer entêtait un peu. Des étangs le vent mol apportait le chant gargouillant des grenouilles. Anne-Marie ne parlait pas. Elle se sentait comme si elle allait pleurer.

M. Robert avait passé à son bras la bride de sa jument et la bête tirait pour manger l’herbe nouvelle autour des pierres culbutées en bordure. Avant de se mettre en selle il enfonça

 

– 17 – son chapeau. De son air de persiflage, mais le maintien plus vif, il s’adressa à Grange.

— Et vraiment, avec de telles enseignes, on n’est pas venu à bout de retrouver le personnage ? Cela m’amuserait de dire quatre mots à un quidam qui a le mauvais goût d’effrayer les jeunes personnes.

Il avait eu elle ne savait quel élan qui surprit Anne-Marie. Mais avec ses trois taches de rousseur sur la joue, elle était à peine une créature vivante aux yeux du monsieur, une petite campagnarde.

Le père approuvait de la tête, tout déférent et tout heu-reux que M. Robert ne parût pas prendre l’histoire au tra-gique.

— Finalement, vos brigands de Chenerailles n’ont pas fait figure d’hommes bien redoutables. Les charmes de Mlle Grange, du reste, les feraient aujourd’hui tomber à ses pieds. Seulement il y aurait du ragoût à tirer la chose au net.

— Voilà, conclut Grange ; et il me faut être son garde du corps. Jusqu’au jour où elle prendra mari, s’entend. Je suis relevé de mon serment le jour des noces.

Il riait. M. Robert reprit son air de détachement, et sa contenance donnait à penser qu’il rêvait encore à cette his-toire.

 

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