Gaspard des montagnes - Tome II
Cinquième Pause................................................................ 226
Un moment après, le Barthaut, qui se sentait encore de sa fringale, descend en chemise. Et pour lécher les bords, il enfonce la tête à moitié dans le pot.
Sur ce point, entendant un bruit de pas, il veut se déga-ger, ne le peut, et ma foi enfile à tâtons le trou du maçon, c’est la porte. Épouvantées par cette apparition dans le brouillard d’un fantôme ayant un pot pour tête, les deux la-vandières se mettent à crier. Lui, effaré, perdu à ne savoir où il en était, ne va-t-il pas se jeter droit dans la mare !
— La promenade ne vous vaut rien, mon pauvre oncle. Mais le brave monde n’a pas souvent de chance… Allons, s’il vous restait quelque fâcherie, ça vous a passé en man-geant la soupe.
CINQUIÈME PAUSE
La soupe à la soldate. – Les deux cousines. – On n’allait pas dîner d’une histoire pareille. Gaspard demanda à la bonne femme ce qui était requis pour le civet et pour la soupe. Elle le regardait par-dessus ses lunettes.
— Riez-vous de moi ! Je n’ai peut-être pas vu que vous êtes sorcier ? Cette douzaine de lièvres que vous avez tirés de votre poche !
Elle disait ces choses d’une voix de biquette, serrant les épaules sous son fichu. Et il n’y eut rien à en tirer d’autre. Elle croyait dur comme fer qu’il ne lui demandait lard et lé-
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— Sorcier, dit Gaspard, il s’en faut de tout ! Mais j’ai un secret pour faire d’un pavé la soupe à la soldate. Montons seulement la marmite.
Pétillante de curiosité, la vieille soufflait déjà le feu. Gaspard alla chercher un caillou de ruisseau qu’il lava bien proprement à la fontaine. On le mit à bouillir.
— Il faut que votre eau ne soit guère bonne. Nous la corrigerons d’une poignée de sel.
— Alors, de cette pierre vous ferez une soupe ?… Le monde est devenu trop fin !
Certainement elle aurait été de goût plus relevé avec une tranche de lard. « Puisqu’il ne tient qu’à cela, dit la vieille, je monte au charnier vous en tailler une. »
— Eh bien ; sentez-vous ce fumet ? Elle ressemblerait tout à fait à une soupe aux choux si seulement nous avions une tête de chou à y mettre. Mon oncle, sans vous comman-der, passez au jardin, rapportez-m’en quelqu’un, de ces bien pommés, bien cabus !
Puis ce furent des pommes de terre et des pastenades qu’on ajouta pour corser le potage. Le bossu aida bien à trouver quelques ingrédients, dont il avait la patte souple.
Gaspard cependant dépouillait son lièvre, le coupait en quartiers, préparait le civet avec vin, serpolet, bouquet garni. Et de chanter à plaisir de gorge la bonne Hôtesse et les trois Grenadiers revenant du Piémont :
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Mais quand vint l’heure de dîner,
— Hôtesse, qu’allons-nous manger ?
— Vous aurez du civet de lièvre,
C’en dessus dessous et c’en devant derrière,
Et de la bonne soupe au choux,
C’en devant derrière et c’en dessus dessous !
Pour bonne, elle le fut cette soupe faite par secret d’un pavé tout seul. Et ce civet ! On s’en serait mangé les mains jusqu’aux coudes !
Puis on embrassa les filles, il fallut repartir. Gaspard bat-tait les champs, questionnant les gens sans faire cas de rien. Le bossu, qui était amoureux où il pouvait, cajolait les ber-gères et n’y gagnait que quelque camouflet sur le museau. Mais le Barthaut, lui, s’asseyait sur l’herbe pour frotter ses mollets. Si échiné, le pauvre, qu’on dut faire la couchée à Auzelles, à l’ombre de la belle église plantée comme une for-teresse au-dessus du ruisseau.
La nuit fut bonne. Il n’y avait pas beaucoup de puces dans cette auberge : les punaises les avaient toutes mangées. Du reste, on ne s’embarrassait pas de cela.
Gaspard dormait de bon cœur lorsqu’il fut réveillé par un coup de fusil tiré dans la chambre même. Il sauta sur le plancher : « Aux armes ! » Alors, passant sa culotte, il vit à la fenêtre, dans la fumée, mon Barthaut fusil au poing.
Par les montées des sabots couraient déjà et les volets claquaient dans tout le voisinage. Le bonhomme se retourna.
— Je t’ai réveillé, pauvre petit ? J’ai pourtant tiré ton fu-sil bien doucement !… Sur l’alisier, comprends-tu, j’avais vu une grive…
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Gaspard, qu’une colère folle enlevait, allait empoigner le bonhomme, l’envoyer dans les choux ! Il fut si démonté par ce « doucement » qu’il n’y put tenir. Le rire le prit.
— Avez-vous tué la grive, au moins ?
Barthaut l’avait tuée, et maintenant il ne se tenait pas de joie.
Même en temps de misère, c’est bon de rire. On y gagne d’être plus dispos à la vie. Mais du petit Henri, quelles nou-velles ?
Gaspard passa trois jours du côté de Chenerailles. Le soir même de son retour, il fit dire à Anne-Marie qu’il lui demandait de demeurer au moulin une quinzaine encore.
Elle y consentit, à moins que quelque chose la rappelât aux Escures. Mais elle aurait désiré que Pauline connût sa retraite et vînt la voir une fois. Gaspard n’y voulut rien en-tendre. Qu’on lui donnât une quinzaine, pas davantage !
Pauline habitait la maison avec les Domaize. Hortense et elle cousinaient du meilleur de leur cœur. Avec la tante cela n’allait pas si bien. Sentant que sa sœur la soutiendrait, Pauline s’était mise sur le pied de tout faire à sa tête. Elle y prit quelque belle humeur de liberté.
Par le capitaine de la frégate la Pimpante, le père avait fait passer des curiosités, des colliers de graines, des mous-selines peintes. Pauline était née les mains ouvertes ; elle donna presque tout à sa cousine. Hortense, ne sachant quel cadeau lui faire en retour, chercha ce à quoi elle tenait le plus.
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