Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 31 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Sixième Veillée ............................................................... 204

SIXIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Gaspard endiablé. – La recluse. – Courses par pays. – La chienne du curé de Besse. – Toujours par voies et par champs, toujours un pied en l’air ! Il mangeait comme le loup, ses re-pas n’avaient pas plus d’heure. Quant à la soupe, il ne savait plus ce que c’était. Dans la bise qui emportait là-haut plus roses que feuilles d’églantine les nuées de l’aube, il tirait une croûte de sa poche ; après quoi il secouait sa veste pour faire tomber les miettes.

 

Roulier de la Provence,

Prête-moi tes chevaux,

Car je suis dans l’ornière, Amarré comme il faut !

Clic, clac, hue ! riau !

 

Des herbes, l’eau du matin déroulait sur ses guêtres. Il allait. Se déplaçant de tout le corps, l’épaule en avant, comme les montagnards, il marchait avec une espèce d’entrain opiniâtre.

 

— Prends mon cheval de flèche, Ma Margot par devant !

Au premier coup d’ahi La charrette est partie.

Clic, clac, hue ! riau !

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Fait comme il était, il avait une charge de plus qu’un autre : il lui fallait chanter, chanter en dépit de ce vieux re-gret pesant qui lui roulait dans la tête. Le malheur est une maladie, et la première chose, c’est de ne pas l’aimer.

Ha, et puis il avait fait ce ferme propos de ne plus rien prendre au sérieux.

Quand il n’était pas au roulage, ou à la chasse, par pays, il ribotait encore, fricassait chair et poisson en vrai enfant de débauche.

Un soir qu’il s’en donnait à La Belette, sa mère lui en-voya dire de quitter le bal parce que la tante de Fournols ve-nait de rendre l’âme. « Dé non non ! elle ne sera morte que quand j’aurai sauté une autre bourrée ! »

Il avait appris à danser n’ayant pas neuf ans, dans les noces. Il montait le vin broc par broc aux gens de la grande salle, – un vieux, assis près de la porte, faisait une coche chaque fois. Puis, redescendu à la cave, tout seul devant le tonneau, il s’essayait à la bourrée, comme là-haut les gar-çons. Lorsque ça marcha, hardi donc, il se mêla aux autres.

À présent, il semblait qu’il eût repris goût à la danse. Dans la grande auberge à galerie de Saint-Dier, le relais près du pont, il trouva un jour des gens attablés à un repas de sé-pultures. Il gagea bouteille qu’avant le soir il ferait danser la veuve. Dans ces dîners, c’est souvent que le vin porte méde-cine et change la tristesse en une sorte de liesse. Mais lui, il pouvait plus que bien des pots de limagne. Il ne mit que deux heures d’horloge à gagner sa gageure.

 

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Cela se raconte peut-être encore à Saint-Dier. Le curé, même, tonna en chaire contre ceux qui font du carillon et du scandale. Gaspard allait et se ballait de tout.

 

Et toi, chiffon de fille,

Apporte-nous du vin,

Du meilleur de ta cave,

Car on en a besoin !

Clic, clac, hue ! riau !

 

Une après-midi que la Marguerite était au bourg, sa mère monta tenir compagnie à Anne-Marie et en profita pour lui dévider toutes les folies de Gaspard. Anne-Marie ne questionnait pas, ne répondait pas. Elle était interdite.

Ha, elle ne voulait plus rien savoir. Être dans son che-min, à l’écart de tous. Une colère et une révolte mêlées lui revenaient de loin, à l’idée de son père, de Gaspard, ses en-tours. Certes oui, chacun est seul, jamais aimé vraiment. Seul ! comme le comprend celui qui va mourir, car il voit alors que les autres seront bientôt sans lui à leurs mêmes af-faires. Si je mourais, Gaspard ne mourrait pas, ni personne ; pour eux, demain la vie continuerait sans moi !

La vieille ayant conté ses histoires, enfin redescendit. Tout en travaillant au cliquetis de ses fuseaux, Anne-Marie songeait, tête basse. Et voilà que de cette chambre haute, dans sa solitude, peu à peu elle faisait retour sur soi. Le vrai Gaspard, on le retrouverait, passé ce temps de folies. Mais elle, qui méprisait les autres ? Pourquoi était-elle allée au verger ? Pourquoi cachée en ce moulin ? Qu’attendait-elle ? Que souhaitait-elle ?

 

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Jamais plus elle n’oublia cette heure, dans la chambre misérable. Près de l’alcôve aux rideaux rouges, deux grosses touffes de laine brune et bise qui bouffaient, lavées de frais pour la quenouille, pendaient à la poutre. Un taret crissait…

Vivre d’accord avec soi. Quand on est honnête, on doit en porter la peine. Au bout du compte, c’est simple de faire son salut : c’est simple d’être dans son chemin à chaque heure de sa vie. D’ailleurs il faudra toujours mourir. Pour-quoi ne pas vivre le cœur net et pur de péché, toujours !

L’abbé Boutarel l’avait mise en garde lorsqu’il était venu la communier pour Pâques : à perdre ainsi la messe et les sacrements, elle risquait de succomber un jour aux tenta-tions : on se croit tout esprit et soudain on se voit tout chair.

Eh bien, certainement elle n’entendait plus demeurer dans cette hypocrisie. La fierté, un désir de netteté, le fu-rieux besoin de passer en grand air, au grand jour, tout cela ensemble la montait. Elle voulait, se disait-elle d’un cœur tout en feu, se sentir avec Dieu et ne plus savoir rien d’autre. Avancer, avancer. Il faut bien espérer mieux, lorsqu’on ne peut plus espérer le bonheur.

Vrai, c’est bon qu’on arrive ainsi à se reprendre, retrou-ver souffle, à la fin, alors qu’on ne pouvait plus durer dans son âme et dans son corps. Comme quand, sortant d’une chambre où l’on était entêté par la braise, sur la porte on respire la grande haleine du vent venu du fond du ciel par-dessus les montagnes.

 

À la vérité, c’était naguère que Gaspard avait fait le plus l’endiablé. Et certes tant et plus, assez pour exterminer le tempérament de tout autre. Depuis, on avait brodé là-

– 207 – dessus ! Mais ses frasques, il se souciait peu qu’on les gros-sît, alors qu’il en aurait voulu terriblement à quiconque eût démêlé sa secrète histoire. Elles avaient cela de bon qu’on ne se demandait pas pourquoi tout le mouvement qu’il se donnait.

Il dormait vite et se levait matin, sifflant la marche. Le retour du petit, de l’héritier, aux Escures, sauvegarderait Anne-Marie. Trouver l’enfant, voilà. Mais mieux vaut un qui sait que deux qui cherchent.

Au soir, parfois, sous les courtines de nuages pendant à gros plis bleuâtres, il regardait à l’autre bord la montagne du Forez. Sous le suspens de la nue, des vallées de sapins s’enfonçaient entre les dos des monts que des granits par-semaient de leurs tas énormes. On voyait sur des lieues d’un bleu plus noir que le bleu des airelles ces hauts cantons où Mandrin et sa bande s’étaient terrés autrefois. On aurait pu les fouiller des années…

Combien de gens, au vieux temps, avaient cherché une cache en ces bois, dans quelque trou creusé sous le couvert. Ainsi des brigands s’étaient cavé des retraites dans la forêt, entre Thiers et Vollore. Les nuits, d’Escoutoux, on aperce-vait le feu à la croix du carrefour. Ceux qui l’allumaient n’ont plus d’engelures aux mains…

Après avoir écouté bien des bavardages d’auberge, Gas-pard n’était plus si loin de penser que le petit se trouvait logé de la sorte.

Mais ces racontars… Un soir, chez un paysan du côté de Saint-Éloi-la-Glacière, on avait entendu de grands cris de-hors. La campagne s’étend là, moitié en landes couvertes de pins rabougris, moitié en pâturages à moutons où tous les

 

– 208 – vents se battent. C’était la Fanchon qui, dans sa déraison, appelait le petit Henri. « Le petit de la dame, avait dit un mendiant qui se trouvait là, elle ne le retrouvera pas, on l’a logé sous la terre. » Anne-Marie, – car la vieille avait été as-sez mal avisée pour lui rapporter cela, – loin de conclure que l’enfant était mort, voulait qu’il fût vivant, mais dans une cache souterraine. Et peut-être, après tout.

 

Cependant Taupier était crevé et Gaspard désirait de trouver un autre chien.

À Combronde, en passant, il fut invité par le curé à goû-ter sous la tonne le vin de la comète. Un labrit, au jabot cou-leur de feu, avec deux touffes de même couleur au-dessus de ses bons yeux vifs, l’oreille pointue, la queue plus touffue que celle du renard, tel enfin que Gaspard le prit en amitié à première vue, vint les y trouver.

— C’est une chienne, dit le curé, c’est ma Chopine. J’aurais dû lui choisir un nom plus relevé, elle est gentille comme une personne. Il ne lui manque que la parole.

— Monsieur le curé, faites-lui apprendre à parler !

— Ma foi, si l’on s’attachait à son dressage…

— Écoutez, il y a un secret pour cela. Donnez-moi la chienne, vous me récompenserez plus tard, si c’est votre plaisir.

Pour faire qu’un chien s’habitue à une maison, dit-on, il n’est que de lui frotter les quatre pieds d’un morceau de lard qu’on lui donne à manger ensuite. Ceux que j’ai eus se sont bien habitués chez moi sans tant de mystère.

 

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