Gaspard des montagnes - Tome II
Troisième Pause ................................................................. 131
TROISIÈME PAUSE
Anne-Marie et l’abbé Boutarel. – Entrée des Cosaques à Ambert. – Ce qui travaillait Gaspard. – Sa Haute Naissance. – Gaspard, questionné, non sans hésitation, par sa cousine, ne lui en rapporta pas la moitié de la moitié. Encore donna-t-il aux faits de brigandage une couleur de politique.
Anne-Marie, qui ne s’était pas étonnée jusqu’alors, tom-ba dans un grand trouble. Robert pourrait donc la con-traindre ! Il le pourrait à force ouverte, parce que tout était renversé et que les blancs faisaient la loi.
Ce qu’elle avait appris n’aurait rien dû changer à sa grande résolution. Cependant elle savait que si l’autre reve-nait, elle ne saurait que devenir. Le revoir ! De ces trois jours de mariage, elle gardait la honte de son propre corps. Jamais le péché ne la tenterait, le péché, l’ordure, dans ce mauvais désir et cette fureur des hommes. Au moulin elle n’avait pas senti cela comme elle faisait à cette heure, de tout son être. Pourquoi ? Quel désarroi, quelle misère. Le pis était qu’elle ne se reconnaissait plus : elle sentait qu’un beau matin elle pourrait se réveiller tout autre, une autre femme, changée du noir au blanc.
Quoiqu’elle ne lui donnât pas grande créance sur son esprit, elle alla voir l’abbé Boutarel à la cure.
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Il la reçut dans sa salle à manger, toute basse sous les solives dont s’écaillait le badigeon jauni. Ce matin-là il met-tait son miel en pots. Des rognures de papier blanc traînaient sur le plancher. L’odeur du miel se mêlait à celle de quelque feu d’herbe venue du jardin des Sœurs.
L’abbé écouta Anne-Marie les deux poings sur la table. De crainte qu’elle ne se désespérât naguère, il lui avait parlé de faire examiner le cas en cour de Rome. Mais elle n’avait pas voulu que rien transpirât. Plutôt que de la mettre en garde contre ses sentiments, l’abbé prit donc le parti de lui rappeler ses résolutions. N’avait-elle pas décidé de rester dans son chemin et parce qu’elle était liée, et parce qu’elle avait un fils. Eh bien oui, sentir qu’on va droit, d’un cœur sans reproche…
Il était tout à elle, lorsqu’un bruit d’eau qui se sauve ar-riva de la cuisine où le miel fondait au bain-marie. Force fut à l’abbé d’aller voir. Il revint bientôt et se rassit pesamment en face de la jeune femme. Avec un petit effort pour se re-trouver, quelque chose qui sentait un peu le prédicateur, il parlait des mérites qu’on acquiert seulement par les souf-frances.
Le regard d’Anne-Marie s’arrêtait avec une expression butée sur l’habit noir et taché du prêtre, sur ses doigts rouges boulés de rhumatismes… Elle se leva comme si elle ne pouvait durer ici davantage.
— Voyez, je ne suis pas bien à moi, monsieur le curé. N’ajoutez rien. Ce que vous me diriez, je ne le recevrais pas avec assez de respect.
Il resta la bouche entr’ouverte, devint cramoisi. Il pas-sait pour le plus brusque des humains. À la messe, un jour, le
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Oui, mais les besognes ne sont pas ce qui empêche de songer. Lorsque Robert reparaîtrait, que conviendrait-il de faire ? Résister, elle ne le pourrait qu’en faisant appel au seul être qui fût son ami.
Un ami ! Ce qu’elle mettait dans ce mot-là, maintenant ! Elle sentait pourtant Gaspard un peu loin d’elle. Elle n’avait pas osé encore lui parler de ses affaires. Il aurait fallu qu’il fût proche, comme jadis, par de semblables après-midi d’arrière-saison, lorsqu’il arrivait, portant dans ses deux mains des noisettes, des pommes…
Alors, quand elle l’apercevait à la Belle Bergère, à pro-pos d’un rien, elle lui demandait s’il se souvenait du jour où le père avait rapporté les paons ? de celui où l’on était allé pêcher aux écrevisses sous le moulin de Martial ?
Ensuite Gaspard s’écartait comme s’il avait eu les pieds sur de la braise : « C’est ça. Elle s’en souvient en dame, à présent, comme d’un autre temps… » ou bien, il se disait : « Elle a raison ; ce devait être l’amitié. Oui, l’amitié. Mais… » Et il restait agacé qu’elle l’appelât cousin, cousin, à tour de bras, non plus Gaspard, comme jadis.
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Une fois il aperçut, à demi cachée par la guimpe, la cica-trice de son cou. La voix se mit à lui trembler tout en répon-dant… « Comme j’aurais su la garder, si… Ha, le monde est une jolie boutique. Je me rappelle ce soir près d’un pont, où les boulets faisaient sauter nos colbacks à dix pieds en l’air. Je me disais : Jamais tu ne reviens tout entier. Je suis, reve-nu. Et voilà. »
Une après-dînée les Cosaques arrivèrent à Ambert par le grand chemin. Barbus, velus, sous leurs bonnets bourrus, ils montaient des bidets dont les queues traînaient au sol. Le pauvre Alexandre Vialatte, marmot à collerette, alors, l’a conté souvent. Les crins balayant le pavé, surtout, le frappè-rent. Tant de poil donnait à cette cavalerie un air sauvage. L’escadron tourna à droite entre les boutiques de la grand’rue. Le petit écarquillait les yeux lorsqu’il se sentit prendre par le poignet. C’était sa mère qui sans un mot l’emmena en rasant les maisons.
Voilà ce qu’ont narré des personnes qui le savaient bien, ou qui croyaient bien le savoir. Mais ne refaisaient-elles pas leurs souvenirs d’après quelques estampes ?
La musique donnait des concerts aux Allées, dans le rond-point du Roi de Rome. Les officiers faisaient danser les dames à sentiments ultras, qui venaient là parées de leurs turbans à plumes.
Cosaques ou Kaiserlicks ? Toujours est-il, comme le di-sait Plampougnis quand il revint de chez eux, qu’on n’aurait pas pris ces gens-là pour des chrétiens, si l’on n’avait enten-du leurs chevaux et leurs chiens hennir et aboyer comme ceux de chez nous.
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Mais ces balourds à tête carrée, on les aurait gouvernés comme on aurait voulu. Aux Chapioux, un vieux embrassait la petite fille, et de la main il faisait entendre qu’il en avait trois : de cette taille, de celle-là, de celle-ci. Puis il se mettait à pleurer. Les chefs le menaient au bâton. Un cuisinier s’étant pris de paroles avec la mère de Gaspard, il lui envoya un plein chaudron d’eau dans les jambes. L’officier passait : il fait empoigner l’homme et à la minute même, sans se sou-cier de ses cris, lui fait administrer la schlague.
Après cela la bonne femme ne pouvait plus les voir en peinture. « J’aimerais tant voir mon foie dans une poêle que de pareils margageats ! »
Parfois Gaspard les regardait de coin apprendre la charge en douze temps et pivoter sous les camouflets. « Non, pas possible que ces gens-là nous aient vaincus ! »
Les choses commençaient de se gâter, cependant. Quand les paysans travaillaient en champs, les Cosaques forçaient les portes, et rien ne leur était ni trop chaud, ni trop lourd.
Ceux d’Escoutoux se souviennent de l’aventure d’un nommé Collanges, près le camp du Bois-Mina. Il s’était ca-ché derrière la maie et tombant la trique au poing sur les pil-lards, il en mit deux en si bel état que leur peau n’eût rien valu à faire une cornemuse. Mais il s’en fallut d’un cheveu qu’on ne le passât par les armes.
Voir l’étranger faire du pays à son plaisir, on ne sait pas quelle rage cela peut mettre dans le sang d’un homme. Ces cavaliers qui galopaient à travers les récoltes, ces officiers qui morguaient les gens, ha dieux !
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Gaspard avait repris la petite veste de serge bleue à bou-tons d’os. Pour éviter les Cosaques, s’il n’allait pas dans le bois à sa journée, il demeurait chez lui. Les dimanches ma-tins, quand il va pleuvoir et que l’odeur des coings vient du verger avec celle du lierre terrestre, il passait dans l’arrière-chambre pour couler des chevrotines. Dans sa roquille d’eau-de-vie, il jetait de la poudre, comme en Champagne, en février 14. Et lâchant tout, de tourner là, en rond, une heure, deux heures durant.
C’était un ennui. Le pain et le vin qui n’avaient plus de goût.
La fenêtre répondait sur un coin sombre, des plantes à gros tuyaux, les basses branches d’un cognassier noir. D’un triste à pleurer. Le banc de rondins où jadis on était deux sous l’arbre plein de rayons. Ce qui aurait pu être. « J’aurais passé dans le feu pour elle. Mais c’est comme ça, et sans doute ça ne pouvait pas être autrement… Allons, ces songe-ries !… »
Et il s’en allait oublier le temps où que ce fût, dans les bois.
La peine fait réfléchir. On se demande à quoi rime la vie. Quelle dégoûtation. Être condamné à cette triste farce dont la fin est d’aller pourrir dans le jardin aux orties, entre quatre planches. Ceux qu’on aime ont peut-être ce même sentiment de leur misère. Et non seulement on ne peut pas s’assister, mais il faut qu’on se fasse du mal… Anne-Marie a vu que je regardais sa cicatrice, elle met une collerette qui la cache. Je ne sais plus à quoi je pensais, je me rappelle qu’il y avait une tache de cire dans un pli. Oui, je pensais à quelque chose alors, à quoi donc ? Il y a des moments où la tête s’embrouille…
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Il marmonnait entre les arbres, on l’aurait pris pour un fou. Il n’était pas malheureux, non, mais il aurait voulu tout foutre en l’air. Il souffrait de ce que le monde était bâti de la sorte. Il était seul d’un côté, et de l’autre tout le reste. Être le bon Dieu pour tout chavirer d’un coup de pied. Mais il n’y a pas de bon Dieu. Sinon les choses auraient tourné autrement pour cette pauvre petite. Rien n’était de sa faute à elle… Ne pas pouvoir pourtant s’assurer sur un autre, n’avoir rien à quoi se prendre en ce monde ! La France, l’Empereur trahis, et ces jean-sucre faisant les maîtres. Rentrer au pays pour voir ça !
Il mangeait et dormait beaucoup, dans un demi acca-blement. Le reste de sa vie se passait comme en songe. Sans mentir, il n’était plus lui, mais une sorte de démon que tenait une seule idée, noire et confuse.
Sur la route, en croisant un peloton de Cosaques, il dit une fois à Jeuselou :
— Je me suis bien battu, tiens ; mais qu’est-ce que je fe-rais maintenant.
Certaines nuits, il avait peur de devenir stupide, ou fré-nétique. Il ne pouvait pourtant pas faire tourner la terre à re-bours. Se répéter que tout passe, qu’il faut laisser couler les semaines ; bon ; mais il savait que s’il ne se délivrait bientôt, il était un homme perdu. Il savait cela. Peut-être Robert al-lait-il revenir. En tous cas, bientôt, il faudrait quelque chose.
À la cuisine où le tournebroche faisait son bruit, un pê-cheur de truites tout crotté se chauffait, tandis que la fille rougeaude cassait sur son genou des tarengots qu’elle jetait dans le feu. Quand Gaspard rentrait, s’il ne voyait là que ses
– 137 – frères, il ne s’arrêtait pas. Benoni, le Dragon… L’un n’aurait pas compris, et l’autre, un maigre au teint de pain d’épices, furieusement porté sur les femmes, aurait compris de tra-vers.
Avec Valentin Verdier, Plampougnis, Jeuselou, trois ou quatre encore, on causait politique. La châtaigne fumait. Quelque jour les fusils cachés sous les chevrons du toit parti-raient tout seuls.
Gaspard écoutait, sans parler, appuyé du crâne contre le mur. Jeuselou, qui avait meilleur nez que les amis, le devi-nait capable de faire de grands malheurs. Il y avait surtout un certain lieutenant qui, à cause de son front dégarni, de son nez court, de sa mine insolente, se confondait dans l’idée de Gaspard avec Robert. Il était visible que le cama-rade ne pouvait le sentir. À quoi cela irait-il ?
Les hommes de troupe, – schnick, schnack, – jargon-naient en hachant la paille. – La métayère ne revenait point de cela, que ne parlant pas patois, ils ne parlassent pas fran-çais : « Qu’est-ce que c’est que ce monde ? » – Mais les chefs savaient le beau langage. En chauffant ses semelles, le soir, ce lieutenant faisait grand état au père de Gaspard de ses dé-funts aïeux qui avaient été ducs et princes dans leur pays de meurt-de-faim. Et il s’imaginait qu’on allait se prosterner de-vant sa Seigneurie. Tout ce qu’il en eut, ce fut ce mot du bonhomme : « Comme les pommes de terre, alors : c’est en terre que se trouve ce que vous avez de meilleur. » Cela lui fut dit d’un air si honnête qu’il put le prendre pour un com-pliment.
Un matin Gaspard mangeait sur le pouce son lard et son pain. Le lieutenant entre, roide, pommadé, la canne pendue à un bouton. Il jette l’œil sur le garçon avec pas mal de
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