Gaspard des montagnes - Tome II
Cinquième Pause................................................................ 257
La nuit trembla. Un tonnerre ébranlait tout. Puis une se-conde décharge éclata, plus rompue, et des cris à réveiller les morts, un vacarme où se perdait le cliquetis des vitres dégringolant encore.
Il n’eut que le temps d’empoigner ses pistolets, le bar-reau de fer. D’en bas on se jetait dans l’escalier.
CINQUIÈME PAUSE
Le carnage. – M. Robert arrive. – Vie des aubergistes. – Chez le rebouteur d’Arlanc. – La Godivelle avait dit la messe dans un tripot, un jour, et, un autre jour, baptisé des cra-pauds. Il n’avait reculé devant aucune impiété, et il ne pen-sait pas qu’un revenant même lui eût fait peur. Il fut pour-tant là un moment, sur sa chaise, lâche comme un énervé, sans pouvoir remuer bras ni jambes. Par contenance, il se mit à ramasser les morceaux du verre et les jeta dans les cendres. Il tendait l’oreille vers la chambre du haut.
— Chamborand, va donc voir un peu de ce côté par où celui-ci est entré. Nous allons monter, fit-il en se tournant vers Gilbert. Puisqu’il est là-haut, je veux lui parler de l’autre monde à ce revenant-là. Tu m’as entendu, Chamborand ?
Le charretier se mit debout, enfonçant son bonnet de police. Chaviré de peur, tantôt, pour s’être réveillé sur l’apparition même, il paraissait furieux. Il prit le temps d’allumer une lanterne, puis fit signe au Nez-Tors. La porte poussée, il avança d’un pas, – s’écroula roide.
Dans la seconde, comme une bombe, ils tombèrent cinq ensemble dans la salle, ensemble déchargeant sur la tablée
– 257 – pistolets et fusils. Des hurlements de possédés, les bancs qu’on renverse, des hommes plongeant, les bourgeois, de leur coin, faisant feu à leur tour, un sabbat à ne pas s’entendre, une fumée à ne pas se voir.
Jeuselou se traînait, la jambe cassée. À côté de Valentin, qui poussait devant soi malgré une balle dans les côtes, Plampougnis bûchait de sa cognée comme un bûcheron, et le Dragon taillait, pointait, sa latte volait partout. Les hommes de la bande, enragés, parant les coups avec des ta-bourets, couteau ou hache au poing, assaillaient les amis, comme des dogues.
Déjà M. Jean était porté à terre, l’épaule disloquée par la grosse cruche à eau, que l’hôtesse venait de lui lancer à deux mains. Elle l’accablait de bouteilles, de toute la roideur de son bras, visant la tête. Nu jusqu’à la ceinture et armé de son terrible fouet plus souple qu’un osier, plus pesant qu’un gourdin, Benoni se fit place. Avançant d’un bond, il balafra la gueule de l’hôtesse d’une telle volée que le sang gicla. Elle lâcha tout pour se prendre convulsivement la face. Ses gla-pissements, en mordant sur les nerfs, ensauvageaient le car-nage. Mais elle avait été si bien mouchée que se remisant sous le lit et y tirant son cher petit homme, elle s’y tint clapie jusqu’à la fin du carnage.
« En haut, et tuez-moi ces femmes ! » criait La Godivelle d’une voix pointue. Seulement ceux qui s’étaient portés à l’escalier reculaient, un bras devant les yeux, pour s’être trouvé nez à nez avec les pistolets de Gaspard. Le vieux, de son fusil, ajusta le garçon. Mais il sentit venir le coup en foudre du fouet de Benoni. Il put l’esquiver, se jeter de côté. À la même seconde il tira et Benoni trébuchant vint s’effondrer près de Jeuselou.
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Gaspard avait tout vu. La Godivelle n’eut pas le temps de recharger son fusil : il s’abattit, tué net d’une balle de pis-tolet en pleine face.
La fumée flottait au plafond d’où le chaleil avait sauté. Seules les flammes éclairaient par à-coups cette confusion hurlante. Parmi les escabelles, les tessons, les flaques rouges, trois, quatre ferlampiers retenant leurs boyaux ram-paient vers quelque coin. Cependant les brigands s’acharnaient contre Valentin, Plampougnis, le Dragon qui avaient grand’peine à couvrir les trois blessés de leurs mou-linets. On ne songeait plus qu’à s’étriper, les coups donnés et reçus ayant tourné tous ces hommes en bêtes fauves.
Grinçant des dents, les habits en loques, haletants comme des soufflets de forge, ils s’enrageaient. Les corps humains pourtant ne sont pas de fer. Valentin blessé dès l’entrée sentait sa force s’en aller de lui. Le Dragon ne se connaissait plus lorsqu’il pouvait manier sa large latte. Mais en crevant d’un coup de pointe la panse au Bijou, le pied lui glissa. Il tomba, un genou en terre. Il se défendait ainsi contre un gaillard armé d’un fusil de munition. Et la cognée de Plampougnis, démanchée, venait de sauter.
Gaspard, au poing gauche un pistolet dont il réservait la balle, – il savait bien pour qui, – de son barreau de fer tenait en respect trois de ces gueux. Soudain, entendant le galop d’une cavalerie sur la route, il se mit dans une fureur déses-pérée. Faisant tournoyer sa trique de fer, il essaya de frayer chemin à ses cousines. Gilbert, abîmé, reculait pesamment, à la façon d’un homme saoul. Au même instant Plampougnis eut une idée. Et il fallait être bâti comme lui : il empoigna un de ces bancs, une moitié de chêne, pour s’en servir comme d’une gaule.
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Dans le moment, le Barthaut, déboula, criant : « Les voi-là ! les voilà ! » à pleine gorge. C’était pour tout perdre. Mais ces chenapans furent pris d’une terreur panique. Gilbert et l’autre bourgeois, tremblants, suants, cramponnés au verrou, tiraient la porte…
On l’enfonçait du dehors. Les arrivants se bousculaient haussés sur les marches. Trop tard. Ce qui a encore vie dans la cambuse leur passe entre les jambes, se presse, les em-porte.
Dans le hourvari, la fumée, ç’a été subit comme l’éclair : Gaspard a tendu le bras ; quelqu’un lui a relevé le coude, et la balle, au lieu de casser la tête de Robert, s’est logée dans la poutre.
— Je ne veux pas que ce soit toi !
Il se sent comme fou de prendre cette Anne-Marie contre lui, ou de lui donner de la crosse du pistolet par la tête. Un vertige, une fureur, le vœu de mourir, d’aller se faire tuer par ceux, là-bas, qui se sauvent.
Ivres de peur, des hommes s’agrippaient aux chevaux, leur donnant du talon dans le ventre. Robert partait pendu aux crins, un pied à l’étrier. Deux, trois coups de feu lâchés à l’aveuglette faisaient voler l’eau des ornières.
Après l’horreur, – celui-là qui râlait, avec un gargouille-ment de sang, la face écharpée de cet autre dont l’œil pen-dait, et l’odeur, l’odeur effroyable, – après cela, retrouver l’air de la nuit. Ce silence où le vent cueille sa feuille au me-risier pour l’emporter jusqu’au petit pré que la rosée trempe. La tête fumante, vous croyez voir des formes revenir sur vous. Mais non, c’est fini. Tout finit par des cadavres, de la puanteur, de l’ordure. Le mot final, le maître-mot de tout ce
– 260 – qui se passe sur la terre, c’est celui du général aux Anglais le soir du Mont Saint-Jean.
Le vent passe. Un bruit d’eau fraîche reflue là-bas contre la culée du pont… Anne-Marie… Et une vieille fureur noire vous reprend, vous soulève, bien qu’au ciel dégagé des étoiles luisent en grains de feu pur, si haut, si loin, que les voir fait un saisissement, presque une honte, comme si Quelqu’Un de sage vous regardait dans les yeux.
On hissa dans la charrette M. Jean tout déjeté et on l’accota contre Valentin. On étendit Jeuselou sur la paille.
Benoni reprenait ses sens, – un gaillard pareil avait neuf vies, comme un chat. Les chevrotines l’avaient moucheté à la manière des truites ; un ricochet, par bonheur… Assis sur la maie culbutée, il les retirait de ses côtes à la pointe du couteau. Et il se mit à jurer, songeant qu’il n’avait pu faire la reconduite aux autres. Il se voyait les hachant de son fouet. Le sang lui sautait de six plaies ensemble. « Laisse, laisse, pauvre Anne-Marie… En me frottant d’une couenne et en me mettant de l’herbe-au-charpentier là-dessus… »
Gaspard reparut, la soutane et le tricorne sous les bras, car il entendait les rapporter un jour au curé de Saint-Bonnet-le-Chastel. Tout de suite, il pressa les choses :
— Il faut partir, Anne-Marie. Ce qui reste n’a pas besoin d’onguent. Arrivez vite.
… La Godivelle mourut d’un accident de chasse. Ses ne-veux revinrent lever le corps au matin et lui firent faire un beau service, convoi et enterrement dans leur endroit.
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Des mourants, le cantonnier et son épouse s’étaient oc-cupés. Autant ramasser ce qu’ils avaient en poche et se dé-barrasser d’eux avant le jour… Pour le reste, on parla d’un sac de poudre oublié par un carrier près d’une chaufferette. Les vitres remplacées, les escabelles raccommodées, trois seaux d’eau et un coup de balai, il n’y paraissait plus. Tout coula sans bruit.
Et le petit commerce reprit. Un soir, un garçon vint s’héberger. Il portait à sa prétendue, à Allègre, les dorures des noces, bagues, saint-esprit, pendants d’oreille et sau-toirs. Après souper il les étala sur la table. L’hôtesse n’y tint pas. Elle voulut le crime. Ils durent cette même nuit brûler le malheureux dans le four. Les deux familles firent faire des recherches. Les traces s’arrêtaient au Pont du Merle. Le Par-quet y descendit avec un docteur médecin. On examina le cantonnier nu comme un ver, et à une claque sur son épaule on vit ressortir l’empreinte de cinq doigts agrippés dessus. L’homme fut envoyé aux galères. Des années après on le re-vit, qui tirait la jambe pour avoir traîné le boulet dans le bagne de Toulon. Chaque mois il se présentait au Procureur, c’était dit dans son jugement, et les enfants le montraient au doigt par les rues de la ville. Sa femme était morte, morte comme un chien, sans prières ni rien, on l’avait trouvée morte… L’auberge tombe en ruines, au bord de la grand’route, mais on raconte toujours les histoires des ca-davres dans les sacs et de l’âne ferré à rebours.
Un rebouteux de grand renom demeurait au bourg d’Arlanc. Le don de raccommoder les membres, de remettre les os disloqués et rompus et de panser les descentes de boyaux, passait de mâle en mâle dans cette famille.
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L’homme rhabilla l’épaule de M. Jean en le faisant tenir par Plampougnis et Gaspard. Les nerfs sautés raccoutrés, il ap-pliqua sur la meurtrissure un cataplasme de blanc d’œuf et de verveine. Le jeune homme ne se sentit jamais de cet ac-cident-là.
Benoni, bandé de langes comme un poupon, demandait déjà du vin pour se refaire les sangs. C’était dans une cuisine où l’on avait étendu un matelas et des bottes de paille. Le Dragon, en sa qualité de barbier, aidait Anne-Marie à panser le pauvre Jeuselou fort blessé d’un fer de hache qui lui avait brisé la jambe. Un goût de pommes de terre crues et le par-fum de l’arnica versé sur les compresses, composaient là une odeur froide qui toujours depuis saisit le cœur de Pauline.
Debout près de la porte, elle faisait en hâte de la char-pie. Presque enfant encore, avec un sang rose à la joue, où tombaient ses repentirs, et de longs cils qui battaient, elle avait déjà d’une belle demoiselle le secret, la réserve, je ne sais quels charmes dans l’air du visage. Valentin, pris de fièvre, la considérait avec de grands yeux. Et elle, l’esprit en-levé d’un léger demi-délire par cette terrible nuit blanche, songeant, effilochant sa charpie, elle se mordait la lèvre. Puis ses yeux revenaient à Valentin pour lui demander de pren-dre patience, pour dire aussi sa gratitude. Peut-être lui di-saient-ils quelque chose de plus. D’un moment, ni l’un ni l’autre ne savaient que faire de leurs regards. Alors, comme Valentin les reportait au hasard sur quelque écuelle, elle, croyant qu’il avait soif, remplissait un verre, venait lui sou-tenir la tête. Et ses boucles lui frôlaient la joue. Ils rougis-saient, ne disaient mot. La porte restait ouverte sur un vieux jardin de cognassiers où l’on voyait vaguement le vent bras-ser des paquets de feuillages. Ce fut de cette nuit-là que se prirent d’amitié Pauline Grange et Valentin.
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