Gaspard des montagnes - Tome II
Deuxième Pause ................................................................... 48
Le jour, quand ce sentiment ne la montait plus, elle re-trouvait sa peur. Elle ne savait à quoi s’attendre. Les pisto-lets du père n’y pourraient rien, ce n’était pas cela.
DEUXIÈME PAUSE
La visite au pavillon. – Le guet-apens. – Fiançailles d’Anne-Marie. – Une semaine après la Notre-Dame d’août. M. Robert pria Grange et sa demoiselle. On dînerait dans le pavillon et, le chaud du jour tombé, on reviendrait tous en-semble.
La partie ainsi faite, le père et Anne-Marie partirent un matin sur le cheval grison. À Balance, une longue auberge de granit à laquelle un pot pendu à un genièvre servait d’enseigne, – quand le temps est laid et rechignant, c’est d’un triste au milieu des landes, – ils ne s’arrêtèrent qu’un quart d’heure pour laisser souffler leur bête.
Dans le bois, M. Robert les reçut avec des honnêtetés signalées.
— Ma foi, on fait toujours plaisir à quelqu’un en venant le voir. Si ce n’est pas en arrivant, à tout le moins, c’est en partant ! disait Grange, secouant la main du monsieur.
Le pavillon se trouvait à la lisière, dans un enfoncement entouré de sorbiers à grives. Là débouchait un chemin de terre creusé par les charrois qui râpaient les grosses racines sous son rebord de mousse.
On dîna dans la pièce humide, tendue de verdures de Flandres. Puis on visita la forêt. Les coupes avaient été mal
– 48 – ménagées, de sorte qu’on y voyait des lunes. Grange inspec-tait, approuvait, critiquait : « Eh bien ! moi, à votre place… Et savez-vous pourquoi je ferais cela ? Non, vous ne pouvez pas savoir, une minute ! » Puis, glorieux d’avoir enseigné son ami, – « Ah voilà ! » – il appuyait sa leçon d’un coup de tête.
Le monsieur ne perdait rien de ces avis tout en écoutant avec quelque air de détachement. Il avait à l’adresse de cette compétence, par une façon de rappeler que Grange était marchand de bois, des compliments qui mettaient une rou-geur aux joues d’Anne-Marie. Au reste, s’occupant galam-ment d’elle, et lui offrant la main dans les endroits difficiles.
On revint tard pour la collation, et cette collation se pro-longea quelque peu trop.
Lorsqu’on ressortit, ce fut pour s’apercevoir du baisser du soleil. Ses rayons rasants poudroyaient en rouge de feu parmi les branches.
— Nous pourrons trotter. Non que j’aie crainte. Du reste, voyez : deux porte-respect dans les goussets, deux dans les fontes.
— Comme vous y allez, fit M. Robert. Je ne suis même pas armé, ma parole.
Il jeta un coup d’œil vers Anne-Marie qui renouait les brides de son chapeau et baissa le ton.
— Voulez-vous me confier vos pistolets de poche ? Si jamais quelques chenapans entendaient nous faire des farces…
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On se mit à cheval. La nuit vient tôt à la fin d’août. Lorsque après une lieue de route on entra dans le bois des Fayes, il y faisait aussi sombre qu’en une cave. Les vieilles rames de sapins s’emmêlant à celles des fayards traînaient sur la fougère et le regard ne passait pas plus avant. Les chevaux trottaient à travers un silence aussi épais que cette ombre où le serein mouillait le cuir des rênes.
Tout à coup, Grange sentit tressaillir la petite.
— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
— J’ai entendu quelque chose. On a gémi…
Le chemin faisait un coude. À six pas ils virent un homme tout long dans l’ornière. Grange tira sur la bride. Le gisant relevait la tête, avec des plaintes.
— Au secours, pour l’amour de Dieu. J’ai dû m’endormir… la roue de mon fardier m’a broyé la jambe… Je souffre à n’en plus pouvoir… Par pitié, si vous êtes chré-tiens…
Anne-Marie s’était laissée couler à terre. Le père fit avancer sa bête, se penchant pour considérer l’homme.
Fort soudain, il y eut des froissements de branches, des hurlements. Le roulier dressé sur les genoux se pendit à la jambe de Grange qui bascula, dégringola sur lui.
— Ah ! sacré !… Petite, les pistolets !
Quatre, cinq hommes en veste ronde, la figure enduite de bouse, dévalaient du talus pour attaquer M. Robert qui faisait cabrer son cheval. Une bouffée rouge illumina l’endroit. Il y eut un coup de feu, puis trois autres. La fumée
– 50 – noyait tout. Anne-Marie n’arrivait pas à tirer des fontes un des pistolets tant la prenait le tremblement.
Enfin elle rejoignit son père qui luttait avec le roulier. Ils se soulevaient l’un l’autre, vacillaient sur pied, se poussaient de çà de là, en se secouant comme des chiens. Son lourd pis-tolet tenu à deux mains, elle lâcha le coup à bout touchant dans le flanc de l’homme.
L’autre fit un écart, ricana, puis, dégageant le bras, il as-sena un si rude coup sur le crâne de Grange qu’il l’assomma comme un bœuf.
Anne-Marie n’aurait pu faire un pas pour un empire. Le roulier la prit à bras le corps. Mais incontinent elle tomba. Dans les flottements de fumée elle vit deux ou trois êtres à face noire courir sur elle… disparaître ; un autre arrivait à cheval. Celui-ci sauta sur la chaussée. Elle reconnut M. Robert, alors. Il tenait un pistolet et paraissait hors de lui de colère, de fougue guerrière, un jeune homme aux yeux étincelants.
— Votre père ? quoi ? tâchez qu’il se ranime.
Elle comprit qu’elle était tombée parce que le roulier l’avait lâchée et que les brigands étaient en fuite.
Saisi par l’eau du fossé qu’elle lui jetait à la face, le père reprenait ses sens, cependant que M. Robert ramenait le cheval grison. À peine en selle, on partit au grand galop.
Dans l’allée, Grange ne se tint pas de demander à la pe-tite comment elle avait tiré ? Mais à bout touchant. D’ailleurs la veste s’était mise à brûler et à roussir…
Dès qu’il eut le pied par terre, il enfonça un tire-bourre dans le second pistolet, celui qui était resté dans les fontes.
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Alors, des jurons qui n’auraient pas passé par le portail ! Tonnerre de mille dieux de dieux ! On avait escamoté les balles.
— Il faut que le tour ait été fait à Balance. Un coup mon-té, c’est un coup monté !
M. Robert le regarda dans les yeux pour lui signifier de ne pas effrayer sa fille. Non, il avait oublié les balles en char-geant.
— Cela m’est arrivé, à moi. Tant y a qu’il a suffi de deux coups tirés pour faire détaler ces citoyens. Je croyais avoir nettoyé le mien, par exemple. Les autres ont préféré l’emporter et rentrer sous l’ombrage.
— Sans vous… murmura Anne-Marie.
— Et moi, moi qui ne vous dis seulement pas ! Quand je pense…
Mais M. Robert refusait de laisser emmener sa jument par le Nanne. Si les gendarmes ne commençaient les re-cherches sur la chaude… Il avait le pied à l’étrier, tout animé encore.
Non ! Il n’allait pas repartir. On ne lui permettrait pas de s’exposer derechef. La nuit tombait, au demeurant. Quelles recherches mener dans ces bois perdus ?
— Dire que j’en ai tenu un dans ces mains-là, criait Grange, et qu’il en est sorti vivant. Me voilà un vieux, bon à fourgonner le feu d’un bâton en crachotant dans les cendres !
Étranglant d’émotion, il fit un pas vers M. Robert et lui saisit les deux bras à pleines mains.
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