Gaspard des montagnes - Tome II
Quatrième Pause ................................................................. 62
QUATRIÈME PAUSE
Les noces. – Les écoles de Pauline. – Le gendre et le beau-père. – L’argent de la dot. – Le père désirait de célébrer les noces avec pompe. Anne-Marie parla de leur double deuil. Puis on attendait seulement le frère et l’oncle de M. Robert… Grange se consola en songeant qu’il aurait fallu inviter force cousins paysans qui ne lui auraient pas fait honneur. Il était toujours travaillé par une inquiétude, repen-sant à l’attaque manquée du bois des Fayes, et il parla au brigadier de gendarmerie trois jours à l’avance.
Quant à Anne-Marie… Une religieuse du bourg confes-sait à Mme Domaize n’avoir pu fermer l’œil dans la nuit qui précéda sa prise d’habits. « Ah, ma sœur, vous n’avez pas passé une nuit aussi agitée que moi la veille de mon ma-riage. — Je le veux bien, madame, les vœux ne sont qu’une cérémonie et le mariage est un sacrement. » La bonne sœur ne voyait peut-être pas la chose comme Anne-Marie la voyait…
Qu’elle était belle au matin de ses noces. Dans le pays on en a fait un proverbe. Mais bien des gens savaient que la beauté et le bonheur ne passent jamais par la même porte en ce monde.
On ne s’étonna pas de sa pâleur, seulement on la blâma d’avoir gardé exactement son deuil. Mme Domaize vint en grand émoi en parler à Grange : une mariée tout en noir ! S’il n’est pas coupé par quelque ruban, le noir ne marie pas. Grange fut sur le point de faire des représentations à Anne-Marie. Puis il sentit qu’il ne fallait rien dire.
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Le marié, lui, mieux mis qu’un prince : la cravate à plu-sieurs tours, une chemise fine comme une aube, un habille-ment qui semblait né sur lui. Il ne quitta son gant qu’à l’église. L’anneau passé il le remit incontinent. Grange, à qui les vins prêtaient de la chaleur, ne gagna rien à lui faire la guerre. « Allons, tirez-moi ça ! nous ne sommes pas à la cour de l’empereur, sacredienne ! — Hé, papa Grange, vous gar-dez votre chapeau, je garde mes gants, nous ne faisons que bien l’un et l’autre. » Il riait, plaisantait, mais avec quelque chose toujours d’un peu distant en sa prestance avanta-geuse.
Anne-Marie le considérait à la dérobée. Elle aurait à l’embrasser, ce soir. Le baiser sur ce front ? sur ces pom-mettes couperosées ? sur ces yeux, alors ?
Leur regard se posa sur elle : orgueil, joie assurance, et davantage. Elle devinait chez son mari, – son mari ! – un ter-rible contentement intérieur. À cette minute seulement elle comprit qu’il tenait à elle d’une certaine façon. Cette idée la retourna si bien que son cœur s’arrêta. La honte de se don-ner en spectacle seule la retint au bord de la défaillance. Elle essayait de manger, mais les bouchées ne passaient pas sa gorge.
Ce fut le lundi que Grange partit pour aller prendre la mer au port de Bordeaux. Il se sentait du vent dans les voiles ! Enfin ! et à la Guadeloupe il saurait bien recueillir l’avoir de Jérôme.
Les mariés l’accompagnèrent jusqu’à Ambert. On met-tait Pauline au « grand couvent fermé ».
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Du Barthaut elle avait passé entre les mains de la Myon Groisne qui tenait école dans le bourg. Cette bonne femme enseignait à faire la génuflexion dès la porte, le buste droit, en psalmodiant : « Bonjour, la Myon Groisne et la compa-gnie ! », à ajouter « Acad » à la récitation des règles de grammaire, pour s’autoriser de l’Académie Française, et à tricoter parfaitement en faisant surtout à merveille les pointes de bas.
Mais Pauline avait l’imaginative sans cesse en mouve-ment. « Elle deviserait la mère du vinaigre », disait Mme Domaize... N’inventa-t-elle pas de faire prendre à Hor-tense et à ses compagnes des chemises blanches sur leurs robes, et de les mener ainsi en procession chantant des can-tiques. Cependant des gens s’imaginèrent que ces jeux d’enfants étaient de funeste augure et annonçaient de véri-tables processions pour des calamités publiques. Ce senti-ment les porta à pourchasser ces innocentes. On avertit le curé qui vint tancer Mme Domaize d’avoir laissé faire ce qu’il appelait des dérisions.
Toute une histoire ! Grange s’emporta, et décida qu’il était temps d’envoyer Pauline aux Ursulines d’Ambert avec Hortense Domaize, bien que ces grilles entre elles et lui l’offusquassent beaucoup.
Les adieux furent ce qu’on peut imaginer, le père par-tant pour des mois, des années, peut-être.
La veille, le marié avait provoqué une conversation avec son beau-père.
À cette heure il avait quelque droit de savoir la vérité sur les papiers cachés à Chenerailles : certainement des
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Il en parla à Anne-Marie, le soir. Ainsi le père Grange s’en tenait à dire qu’il ignorait ces papiers ? Cela ne se pou-vait, allons ; il insistait si fort, la voix aigre, qu’il semblait croire que Grange avait mis la main dessus pour son propre compte.
Si l’autre avait su que son gendre paraissait l’accuser d’aller là-bas, pour y frustrer ses filles de ce qui devait leur revenir ! Anne-Marie fut indignée. Comment ? Son mari met-tait en doute la parole du père ? Elle lui aurait parlé fière-ment si elle s’était écoutée… Pour céder à ce mouvement, elle savait trop ce qu’une femme doit à son époux. Mais elle ressassait cela ; elle se jetait silencieusement dans cette in-dignation qui l’agitait, la bouleversait.
Il faut tout dire. Elle n’était plus bien à soi. Il lui semblait que des eaux de crue la roulaient dans leur torrent jaunâtre. Et cet être, à côté d’elle, qu’une folie enfiévrait, comme ceux qui n’ont pas la vraie force et qui s’acharnent, cet être, pour faire main basse sur elle et lui renfoncer sans cesse la tête sous l’eau boueuse… Elle restait suffoquée, ballottée, demi-noyée, avec quelque chose de hagard en toute la personne, ainsi qu’une pauvre bête des buissons dont les yeux men-dient la pitié à travers ce flot qui la recouvre, qui l’emporte. Ah, ces jours de son mariage ! quelle indécence et quelle horreur !
Une heure durant, avant de monter se coucher, M. Robert toisa la salle en faisant craqueter ses bottes. Il al-lait, venait, de l’air d’un homme qui a son dîner sur le cœur, s’arrêtait devant la fenêtre, battait des doigts sur les vitres.
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Alors, ce serait que d’autres auraient trouvé le papier… Nous verrons cela. Ils ne l’emporteront pas au paradis.
Il ne souffla plus un mot de ces papiers de Cheneraillles, mais le lendemain il restait sourcilleux, comme si quelqu’un lui avait fait du tort.
Le mardi dans la matinée, M. Robert alla à Saint-Amand chez le notaire et revint avec trois sacs dans ses fontes, l’un de louis et de doubles louis, les deux autres d’écus.
Il les posa sur la cheminée, les masquant seulement d’une gazette. Et il tournait par là…
Anne-Marie lui sut mauvais gré d’être allé chercher l’argent de la dot sans en avoir parlé au père, mais elle se le reprochait, elle n’en marqua rien. Depuis le matin une an-goisse l’oppressait. Elle s’imagina qu’elle avait des craintes pour cet argent. Passant dans le cabinet où son mari venait d’entrer, elle lui dit doucement, timidement, qu’il ferait mieux de serrer les sacs dans le secrétaire de leur chambre.
Il écrivait un mot. Il jeta de la poudre et plia sa lettre, puis déclara qu’après dîner on monterait au pavillon.
À table il causa peu, toujours avec la façon de songer à autre chose. Il s’amusait à manier un couteau dont il faisait plier la lame. Cette lame soudainement cassa. Il sursauta de telle sorte qu’Anne-Marie tressaillit.
Son petit verre de ratafia bu, – le café était trop rare pour qu’on en prît tous les jours, – il en vida un second, puis alla seller sa jument. Les domestiques étaient repartis pour les terres. Il s’en assura d’un coup d’œil, parut hésiter, mais
– 66 – il écouta, entendit une servante encore tourner au fond de la cuisine, et il se décida…