Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 9 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Troisième Pause ................................................................... 53

— Allez, demandez-moi de mon bien ce qui vous plaira. Je ne vous en devrai pas moins une fameuse chandelle !

On ne pouvait plus lire sur les visages. Le tilleul faisait sombre sur cette place entre le portail et le vieux château de pierre grise.

— Mais j’aurais quelque envie de vous prendre au mot, dit lentement M. Robert. Si c’était l’heure et le lieu, je vous demanderais de votre bien ce que vous avez certainement de plus cher. Je ne sais si je me fais comprendre de vous, cher monsieur Grange, et de vous, mademoiselle.

— Tenez, poussa Grange, c’est plutôt fait. Cette histoire, je la bénis, si elle vaut à ma pauvre petite un protecteur de meilleure trempe que ce vieux homme de père à moitié fi-chu… Pauvre m’amie, si ta mère nous voit, qu’elle doit être heureuse…

La figure mouillée des yeux jusqu’au menton, il s’essuya d’un revers de manche, prit encore, à demi pleurant, la main de sa fille, la mit dans celle du monsieur… Anne-Marie sentit son cœur qui s’en allait d’elle. Elle ne pouvait former aucune idée. Le miaulement d’une chouette, le froid contre ses doigts du gant de M. Robert touché par la rosée, cela seul l’occupait, d’une façon étrange.

 

TROISIÈME PAUSE

 

Les peines d’Anne-Marie. – Les dorures de sa mère. – Le gouvernement du domaine. – Ha, la mère a bien manqué dans cette maison. Les peines plus que l’âge avaient avancé la pe-tite ; seulement à dix-sept ans, que peut-on savoir de la vie ?

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Les fiançailles s’étaient conclues sans qu’Anne-Marie eût un mot à dire. Depuis, elle demeurait là, défaite, comme une gerbe déliée. L’idée de travailler à rompre le mariage ne lui venait pas, pourtant. Un mariage, c’était un accord que les parents réglaient : il était du devoir des filles de se tenir prêtes à respecter et aimer leur époux tel qu’on le leur don-nait un beau jour.

Grange avait toujours ouï dire que :

 

Quand las filhas se maridon

Lhas cousenton en disa non,

 

elles consentent en disant non. Il n’aurait guère conçu que ce parti n’agréât pas à la petite. Un monsieur, et pourvu de biens, ayant ce qu’il fallait de religion, jeune au bout du compte, intrépide et la jambe belle !

Du reste ne les enviait-on pas terriblement dans le pays ? Des amis venaient faire d’obligeantes recommanda-tions à Grange : qu’il engageât donc le prétendu de sa fille à se montrer moins fier. « Je vous assure qu’il ne répond pas aux coups de chapeau. Ça fait mauvais effet. Je sais des gens qui m’ont dit qu’ils ne le salueraient plus. Vous comprenez pourquoi je vous en parle… »

Mme Domaize protestait, défendait son futur cousin ; et le soir même l’avertissait, – avec des tours et détours, – car ce chapitre des saluts était d’une énorme importance. Elle en profitait pour le mettre en garde contre les mauvais propos. De fait, ces dames de Saint-Amand déchiraient les Grange : du monde de rien qui, voilà dix ans, était encore au cul des vaches. Il fallait être abandonné de Dieu pour avoir songé à entrer dans cette famille. Et puis une belle dot, cette menace

– 54 – qui la poursuivait. M. Robert avait la simplicité de croire à l’héritage de la Guadeloupe ? S’il connaissait mieux le Mate-lot, ce faiseur d’embarras !… Quant à la petite Grange, il n’y avait pas de mal à en dire : il ne lui manquait que trois choses : l’éducation, la santé et le bon ménage.

Grange, avec des rires forcés, rappela qu’il n’était que de se marier pour faire dire du mal et de mourir pour faire dire du bien. D’un mouvement de main, M. Robert écarta tous les racontars. Au demeurant, leurs paroles étant échangées, il considérait la chose comme faite.

Le mariage devait avoir lieu fin septembre. Pourvu, son-geait Grange, que quelque accident n’arrivât pas à la tra-verse ! Dans la Lozère et dans l’Ardèche le gouvernement avait envoyé des colonnes mobiles. On parlait de déserteurs brigandant dans les bois. Grange avait pris ses mesures pour s’embarquer d’abord après la noce, tant on le pressait, de la Guadeloupe ; car les affaires de son frère apparaissaient de moins en moins nettes et liquides.

Anne-Marie essaya de parler, un soir : la menace la poursuivait toujours, puisque au bois des Fayes… Épouser quelqu’un, ne serait-ce pas attirer le malheur sur lui ?

— Et qu’est-ce que tu voudrais faire ? une miarre, une mule, comme j’appelle les vieilles filles ? Puis, là, renier la parole donnée à ton prétendu ? Tu ne sais pas ce que tu lui dois, pauvre petite ! Pour te reconnaître envers ce cher ami, il n’y a pas tant à tourner !

Elle sentait que le père attendait ce mariage comme un mourant les saintes huiles.

Ne s’était-elle pas laissé engager ? Que dire, mainte-nant ? Un non, alors que le père, la cousine, ces dames, se

– 55 – félicitaient ou l’enviaient de tout leur cœur ? Mais on l’aurait crue folle !

Jamais elle ne se trouvait seule avec M. Robert. Chaque soir on passait une heure ou deux en famille, parfois aux Es-cures, parfois dans le salon de Mme Domaize, où il y avait une pendule dorée entre des pelotes bordées de coquillages. Le fiancé jouait de la flûte et faisait sa cour.

Il mettait quelque ostentation à s’en retourner à cheval, seul et de nuit, dans le bois.

Un dimanche, comme il allait partir ainsi, Anne-Marie en profita pour lui dire ses craintes. Ils étaient près de la porte. M. Robert releva le menton et, sans la regarder, il se mit à sourire, d’un sourire serré qui passait à peine ses lèvres. À sa façon railleuse et libre, il dit que quelques ren-contres avec les malandrins n’étaient pas pour lui déplaire. Des alertes, le sentiment du risque, voilà qui donne du ra-goût à l’existence.

Il y mit un mordant qui intimida Anne-Marie. Elle voyait ses yeux jaune-clair s’allumer, comme si l’idée de dangers proches doublait son être. Elle et lui n’avaient pas le cœur fait de même. C’était pour cela qu’elle n’arrivait pas à se rapprocher de son fiancé ? Il suffisait parfois d’un regard pour la faire frémir, comme l’eût fait une main posée sur elle, par moment.

Mais elle n’avait personne à qui parler. Mme Domaize était toute fondue de déférence devant M. Robert. Ravie de ce mariage qui donnerait rang de dame à la petite, elle la ca-téchisait d’un ton pénétré, qu’elle quittait soudain pour l’entretenir de ses tournements de tête. Quant au pauvre bon

 

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Barthaut !… Et l’on ne savait rien des cousins dans ce tu-multe des batailles.

 

Parfois, les soirs, Anne-Marie se surprenait arrêtée dans son travail, l’aiguille en l’air. Elle reculait sa chaise et, les mains l’une dans l’autre, se laissait aller de tout le corps… jusqu’à la minute où le rouge lui sautait au front, comme si l’on avait pu y lire ses rêves.

Ne plus penser, dormir jusqu’après ses noces…

À présent elle aimait voir arriver la Poule-Courte ! Et celle-ci, qui se vantait partout d’avoir composé le mariage, venait se donner de l’importance aux Escures. Son bavar-dage vous engourdissait comme la chaleur de ces chambres où croupissent quatre ou cinq chauffe-pieds. Mais souvent ensuite, prise de quelque crise de larmes, Anne-Marie pleu-rait comme une bête.

Des cadeaux arrivèrent, qui firent un divertissement à quoi elle ne s’attendait pas.

Le père n’avait rien plaint pour le trousseau : des draps, des chemises, des robes de serge. De quoi vivre jusqu’à cent ans en changeant trois fois le jour. C’était pour rester plié et se couper dans les armoires, mais on voyait là un signe de bonne maison.

Le plaisir de manier tout ce linge, – le linge est dans le ménage le meuble qu’aiment le mieux les femmes, – la di-vertit un moment d’elle-même. Et il fallait s’employer à cela, ourler, faufiler, coudre à longueur de journée.

Un grillon chantait dans le foyer de suie. Au jour des pe-tits carreaux pleins de bouillons, elle travaillait avec les ser-

– 57 – vantes, et la toile tombait en gros replis de blancheur de leurs genoux jusque sur les dalles. Son odeur se mêlait à celle du pain de seigle. Ce linge roide, fait dans le domaine, ainsi que ces tabliers de cuisine mi-laine, mi-chanvre, que rien n’usait, c’était du solide qui durerait un monde. « Qui durera plus que moi. À moins, précisément, qu’on ne s’en serve un jour pour me plier dans ma bière. Ma vie, à ce mo-ment, qu’aura-t-elle été ? »

Une pluie d’automne tombait tout bas, picotant les touffes de trèfle. Au jardin quelque pomme roulait sur les buis d’où sortaient les limaçons et la branche balançait en s’égouttant.

La Perrine tirait une noisette de sa poche ; elle arrachait sournoisement la bogue verte, – un perce-oreille s’en échap-pait, – puis sans avoir l’air de rien, tâchait de faire craquer la coquille entre ses mâchoires. Anne-Marie n’y pouvait tenir : « Ma pauvre fille, que tu m’impatientes ! » Et elle était sur-prise, ensuite, du ton colère qu’elle avait pris.

Les femmes peuvent réfléchir en suivant leur ouvrage et elles y gagnent d’être plus fines que les hommes. Anne-Marie repassait en soi-même ce que sa pauvre mère lui avait dit avant de rendre l’âme : se montrer toute soumission à son mari, tout sacrifice à sa famille. Mais se marier ! se don-ner pour toujours…

Il lui fallait se lever. Elle se rappelait qu’il y avait les derniers haricots à ramasser, de peur du gel. Elle s’étourdissait de besognes, – et la poule couveuse qu’elle avait oublié d’aller voir, – un vertige lui vidait le cerveau.

Si elle avait un moment sur le soir, elle montait dans sa chambre faire des rangements. Sur les chaises elle ouvrait

 

– 58 – trois, quatre grandes boîtes en forme de malle, tapissées de papier à fleurettes.

De la morte ne restait ni dorures ni dentelles. Le père demandait : « Mais enfin, ta pauvre mère avait des bijoux. Où ont-ils passé ? — Je ne sais pas ; ce sont les cousines de Saint-Germain qui ont gouverné avec les domestiques. »

Lorsqu’il fallut quitter Champétières après cette mort, tout fut rangé, balayé dans la maison. Une heure avant qu’on partît, le père emmena les deux petites au cimetière ; et puis au bois. Pauline était là, à graboter avec une baguette dans une fontaine. Tout à coup, du sable sous les fougères part un oiseau blanc. Elle s’écrie, court pour l’attraper, mais il dispa-raît à tire d’aile et droit vers leur maison.

Inexplicablement, cela les saisit tous. Or, en rentrant, une chose leur sauta aux yeux sur la table. Le saint-esprit et la croix d’or de la mère !… Comment se trouvaient-ils là ? Peut-être une servante s’était-elle senti du remords de n’avoir pas été fidèle. Mais Anne-Marie voulait que ce fût la colombe qui eût apporté ces bijoux pour qu’il leur restât un souvenir de la défunte.

 

Au dernier moment il y eut des discussions sur le con-trat. On croyait que Grange avantagerait Anne-Marie et lui donnerait le quart en sus. Ces quarts d’aîné, cela allait loin à l’époque. Grange entra en fureur : « Pauline est bien autant que l’autre ! Il n’y a pas de bâtarde chez moi ! » M. Robert se montra piqué ; et il avait tort, car pourquoi était-il allé se fier aux bavardages de la Poule-Courte ? Grange restait outré de colère : est-ce qu’on supposerait qu’il aurait fait des pro-

 

– 59 – messes pour ne pas les tenir ? Mme Domaize crut tout casser, certain soir.

De sa mère il revenait quinze mille francs à la petite ; mais, à la faveur de ce mariage, Grange lui constituait une dot de vingt mille. Le futur devait stipuler un douaire de dix-huit cents francs de revenu, avec clause attribuant au survi-vant les bénéfices de la communauté. Finalement, sur le conseil de Me Chargnat, il fut entendu que les époux se fe-raient mutuellement don de survie de tout leur bien. L’avantage était pour Anne-Marie, plus jeune et moins riche que M. Robert, car on ne pouvait savoir ce que donnerait la succession de l’oncle Jérôme. Et encore, afin que Pauline pût hériter d’elle s’il n’y avait pas d’enfants, la future épouse entendait se réserver une somme de trente-cinq mille francs pour en disposer comme bon lui semblerait.

Le père aurait désiré avancer le jour des noces, tant il avait peur de quelque accident funeste ; mais il ne voulait pas partir que les semailles ne fussent faites.

Sur les croupes, les hommes arpentaient les carreaux de terre brune qu’ils jalonnaient de brins de paille. Les poignées de grains volaient en faisant lueur. Et le semeur revenait vers le sac debout au coin de la haie qui se vidait peu à peu.

Au fond mouillé des pâtis traînait une fraîcheur avec une odeur de joncs et de citronnelle. Déjà les grives descendues de la montagne du fond de l’air nébuleux descendaient se poser sur les sorbiers de l’allée. Il y avait une sorte de dou-ceur sans langage sur les chemins.

Touchant d’un doigt l’aile du chapeau, les journaliers sa-luaient Anne-Marie.

 

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— Je ne fais semer ici, au Champ-Redon, que parce que le temps est au beau. S’il pleuvait demain, nous aurions manqué notre coup : cette terre est trop grasse, elle se tour-nerait en mottes qui étoufferaient le blé.

Grange avait deux grandes maximes : pour le seigle, charruer à l’arrière-saison ; puis, quand la neige est tombée et qu’il s’est formé un limon valant le meilleur des engrais, herser seulement dessus. Pour les pommes de terre, ne pas trop charruer, à condition qu’il n’y ait ni chiendent, ni mi-sères ; et quand elles sont plantées, ne pas craindre de re-muer la glèbe. En plaine, les terres sont fortes et peuvent rester fraîches tout un mois. Mais sur ces côtes de sablon la pluie viendrait bien deux fois par semaine.

Jadis il avait appris à Anne-Marie les remarques faites par les anciens sur la marche des nuées, les cris des vola-tiles, la contenance du bétail. Elle savait que quand les étoiles sont grandes et pâles, c’est signe d’averse, et ce que fait prévoir le rouge du soleil à son lever, ou le cercle rose qui s’embrouille autour de la lune.

Le domaine serait bien gouverné ! – S’il avait fallu compter sur le Nanne… Il n’était seulement jamais parvenu à lire l’heure à un cadran. – « Je ne m’en irai pas le cou tour-né », disait Grange. Il se tuait cependant de tout enseigner à la petite, même l’exploitation de ses bois, expliquée dix fois à son futur gendre. Et vétilleux, long en paroles.

On devait aller dans le Vivarais visiter les propriétés de M. Robert. Mais les jours n’ont que vingt-quatre heures, et le samedi de la noce approchait.

 

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