Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 34 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Quatrième Pause ............................................................... 220

Mais arriverait-il à se tirer d’affaire ? Il aurait fallu quelque grand coup qui le jetât hors de lui-même. Il ne sa-vait quoi d’où, face à la mort, leur vie repartirait autrement. Sinon il retomberait peut-être demain dans un état pire. Anne-Marie ne pouvait pas deviner cela, elle, et ne se défiait pas assez. Celui qui connaît son corps, il en a peur.

… Le premier jour, donc, qu’il se vit quitte de besognes, Gaspard décrocha son fusil. Et, à la paysanne, en pantalon de la même grosse toile écrue que sa chemise, il se mit en route pour Saint-Julien-des-Ollières.

Cette journée passa sans faits notables. Le lendemain, dès l’aube, il repartit derrière Chopine.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

Gaspard repêche un fantôme coiffé d’un pot. – La prome-nade du magister et du tailleur. – Le pays par là est assez vif en lièvres. Gaspard en avait tué un dans un trèfle. Il montait par des prés qui fumaient vers ce bleu brouillé de vapeurs, lorsqu’il ouït soudain des cris perçants, puis aussitôt un ta-page, plongeon et bruit d’eau, comme d’un soliveau s’abattant dans une mare. Aïe ! quels cris, pointus à faire dé-gringoler les alouettes du ciel. Ils redoublaient, on ne s’entendait pas plus que quand on saigne le cochon.

En trois pas et un saut il fut sur la crête, dominant une ferme et un rang de peupliers que courbait le vent. Il vit

– 220 – alors deux filles, d’ailleurs bonnes à voir, qui lavaient des draps dans une mare, et qui criaient, qui criaient, tandis qu’un fantôme en pantillon blanc ruisselant et ayant un pot en guise de tête, semblait tâcher de sortir du milieu des eaux, battant l’air de ses bras à l’aveuglette, comme s’il vou-lait s’envoler. Gaspard y courut, s’aida d’une perche à gauler les noix, enfin, il vint à bout d’amener sur l’herbe cette es-pèce de démon, pareil à ceux qu’on voit dans les tentations de saint Antoine, qui continuait de se débattre, à demi suffo-qué. Quant à le décasquer, impossible. Il fallut prendre un caillou. Au second coup le pot rompit, et Gaspard reconnut qui ? le pauvre bon Barthaut en chemise. Pas de pays où il arrive de plus drôles de choses que dans ce monde !

On conduisit le bonhomme devant le feu et on le fit sé-cher comme un jambon. Le maître, un vieux à nez de chèvre, qui semblait rire toujours, jeta un fagot dans la che-minée. Les gens de la ferme arrivaient, à moitié-vêtus, et le bossu Gervais descendait de la chambre avec sur les bras l’habit du magister. On riait de si bon cœur qu’il fut entendu qu’on dînerait tous ensemble pour laisser le Barthaut se re-mettre de sa mésaventure.

Gaspard se chargeait du plat de résistance. Et de la poche ménagée dans le dos de sa veste, il tira un maître lièvre qu’il éleva à bout de bras. Barthaut s’émerveillait, tout en enfournant des cuillerées de soupe chaude :

— Tu en as déjà tué un si matin, m’ami ?

— Comment, un ? Je n’ai pas encore compté, nous al-lons voir.

Il prend le lièvre de l’autre main, se penche pour le po-ser à terre, le refourre dans sa poche de dos, et de la droite

 

– 221 – l’en tire derechef. « Deux… Trois… Quatre… Cinq… » Le Barthaut, une vieille, et un grand valet, ouvraient le bec comme les petits d’une pie. Les autres, voyant le mystère, riaient plus encore que tantôt.

Gaspard en compta quatorze.

— Vous voilà de quoi frire, allons, dit le maître. Prépa-rez le dîner alors et cherchez votre vie comme vous pourrez, on vous laisse avec la vieille.

— Portez pas peine. Quand il y a du pain et du vin, le roi peut venir.

Les hommes, décrochèrent leurs houes, sous l’escalier, les deux filles prirent des paniers et tous allèrent ramasser les pommes de terre. La vieille se cantonnait au coin du feu, au chantou, pour garder la maison.

Avant de se mettre à la cuisine, Gaspard voulut que Bar-thélemy contât de bout en bout ses aventures. Voici l’histoire, telle à peu près que le garçon la démêla.

 

On avait quitté le bourg alors qu’il faisait encore nuit. Il y eut à longer un étang où les grenouilles coassaient par douzaines. En un endroit si ténébreux sous les feuillages, Barthaut ne se sentit pas rassuré.

— Gervais, Gervais, dites ?

— Ce sont les lutins qui crient famine. Nous ne ferions que bien de leur jeter un peu de notre pain, et passons vite.

Mon Barthaut, avec une candeur antique, jette son pain, bouchée par bouchée. Le bossu, lui, se contenta d’envoyer

 

– 222 – une poignée de graviers à ces grenouilles. Et toutes de plon-ger entre les sabres des glaïeuls.

— Entendez ; ils rentrent manger ce que nous leur don-nons, les malheureux.

Le soleil commença de luire, le jour de s’échauffer, les alouettes de monter. Les deux compagnons avançaient par les friches que les toiles d’aragne givraient entre les herbes folles. De bouquet de frênes en bouquet de frênes, on traver-sait des pacages où le grillon court entre les cailloux d’agate et les petites fleurs jaunes ou violettes. L’air vif creusait l’estomac. Plus ils allaient, plus ils avaient la faim aux dents.

— J’ai grand’faim, dit Barthélemy.

— Moi aussi, et il y en a bien d’autres. Quand nous l’endurerions pour l’amour des lutins ! Nous n’y penserons plus quand nous serons de noces.

En attendant ces noces, le Barthaut avait la fringale. Marchant et marchant toujours, ils arrivèrent sur le midi dans un vallon. Des tas de regain s’alignaient là, ces tas ronds qu’on appelle chez nous des cuches.

— Ho, Barthaut, cette fois voilà de quoi manger. Prenez cette cuche, qui me semble bonne. Je prendrai cette autre vers le buisson.

Et le bossu, assis derrière la haie, de s’expliquer tout à son aise avec le pain, l’oignon et le sel gris. Le Barthaut, ce-pendant, bataillait avec le foin sans en venir à bout.

— Gervais, vous le mangez, vous, ce foin ?

— Bien sûr, répondait l’autre, la bouche pleine. Voyez si ma cuche baisse.

– 223 –

— Ha, moi j’y renonce.

— Alors, faisons la méridienne.

La méridienne faite, ils continuèrent de marcher, mar-chons, marcheras-tu, si bien qu’ils se trouvèrent surpris par la nuit tombante.

— Les jambes me rentrent dans le corps. S’iouplaît, de-mandons à coucher dans la première maison qui se présen-tera.

On rencontre de braves gens partout. Ceux de la ferme se sont montrés de si bon accueil que le pauvre Barthaut leur a confessé son jeûne et sa fringale. Eux ne savaient trop qu’offrir à ce monde, le magister ayant presque la mine d’un juge de paix dans son habit neuf, et le bossu se faisant pren-dre pour quelqu’un avec sa canne à pomme de cuivre et sa veste de velours vert bouteille à petites basques. Les filles s’affairèrent. Elles firent du patias, de la purée de pommes de terre au lait, et en servirent un plein grand pot.

Sans lui demander si c’était chaud – et la langue faillit leur en peler – les deux voyageurs se jetèrent dessus. Les os ne s’en seraient pas sauvés, si ç’avait été de la viande. Une pointe de langue au coin de la bouche, ces filles les regar-daient sans pouvoir se tenir de rire. Ils n’osèrent pourtant pas faire place nette. La civilité veut qu’on laisse une goutte au fond du verre, un morceau au fond du plat.

À la quatrième assiette, ils abandonnèrent donc le pot non sans un soupir. On les fit monter à l’étage et on leur donna une chambre joignant celle des filles.

— Ha, Gervais, j’en aurais bien mangé encore, mais la honte m’a retenu.

 

– 224 –

— Dé, quand ils seront endormis, qu’est-ce qui vous dé-fendra de descendre ?

Une heure passe, deux heures. La faim tenait toujours le Barthaut qui se retournait dans ses toiles.

— Gervais, oh, Gervais ? Seulement pour remonter sans chandelle, si j’allais me tromper de porte ?

— Donnez votre jarretière que je l’attache à la poignée. Et s’il y a du patias de reste, apportez-m’en dans la louche.

Ce fut à la porte des filles que le bossu noua la jarretière. Mon Barthaut remonte, entre, pardine, dans cette chambre, avance à tâtons vers le lit : « Tenez, Gervais, tenez, attra-pez ! » L’autre, tapi près de l’armoire, était là comme à la farce et ces jeunesses continuaient de dormir de tout leur appétit. Assez en peine, le Barthaut écartait le drap. Mais en-tendant quelque bruit, – sans doute le Gervais qui ne se te-nait plus de joie, – il flaque le patias près de ce qu’il croyait un visage, et redescend en hâte remettre la louche à sa place. Gervais va rattacher la jarretière à l’autre porte.

— Eh bien, le patias, vous l’avez fini ?

— Je vous en ai apporté. Vous ne faisiez que souffler dessus sans répondre.

— Hé ! j’entendais remuer, je croyais qu’on nous écou-tait…

— Il en reste tant soit peu au fond du pot. Je crois que je le finirai demain matin.

Avant le jour ces petites s’éveillent, se tournent, se re-tournent, tâtent les draps ! Une dispute commence, et elles

 

– 225 – se seraient prises au chignon si elles n’avaient pensé que le meilleur était d’aller vite laver ces linceux.