Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 36 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Sixième Pause ...................................................................... 230

C’était sa colombe, une tourterelle à pattes roses, le de-mi-collier noir au col. La tourterelle est de toutes les bêtes la plus aisée à apprivoiser parce que la plus gourmande. Hor-tense avait habitué la sienne à venir chaque matin toquer du bec à la fenêtre. Et il lui en coûta d’en faire cadeau à quelqu’un, même à sa cousine…

Ainsi la vie coulait aux Escures toute de soleil pour Hor-tense et Pauline. Toujours ensemble pour aller au bourg, au bois, dans les métairies. Mais cela n’allait guère sans que M. Jean et Valentin Verdier, à qui Gaspard avait passé la consigne, les accompagnassent, car on sentait plus que ja-mais que de rudes choses étaient dans l’air.

 

SIXIÈME PAUSE

 

La fièvre qui passa. – Mort de Mme Domaize. – Pour la Saint-Michel, le temps devint sombre, rechignant, entremêlé de froid, de malsain, de pourri. Un brouillard noir traînait par la montagne où se voyaient de loin les sorbiers harnachés de grappes écarlates. Les femmes sur les chemins frissonnaient de toute l’échine et se plaignaient qu’arrivât si vite la morte-saison.

Alors, à cause du mauvais air, une fièvre passa. La peur se mit sur le pays. Pas de soir que ne tintât le glas de la pa-roisse. « Chez le Damien on a enterré hier la Miette et on a porté Dieu au gendre. On dit que la mère est prise, mainte-nant. – Est-ce vrai que la dame du Malmontat est malade ? – Ha, les riches, ils ont le temps de se soigner, eux autres ! » Mais tout le monde avait un air de pauvre. Il ne se trouvait plus personne pour accompagner le saint viatique.

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Il commençait de courir des bruits affreux. Des hommes avaient été vus jetant des poudres dans les fontaines. On chuchotait que les prêtres empoisonnaient les hosties et que les femmes qui allaient communier prenaient toutes le mal.

Toujours il y a eu des histoires sur les prêtres. Ils possé-daient des livres, on les tenait pour aussi redoutables que des sorciers.

On les croyait à même de conjurer la grêle, le feu, mais d’attirer aussi les sécheresses, les ouragans, voire des cala-mités telles que la guerre.

Des histoires qui n’avaient ni père ni mère passaient de bouche à oreille. Les femmes aimaient ce frémissement lors-qu’on parlait de poudre dans les fontaines et d’hosties em-poisonnées.

Un jour, sur les cinq heures, Anne-Marie entendit la vieille rentrer et monter tout de suite, sans s’aider de la corde qui tenait lieu de rampe.

— Ha, pauvre dame, – elle levait la main, – cette fois c’est le malheur de tout le monde. Votre tante, le mal vient de la prendre. Les filles sont comme perdues. Comment vou-lez-vous qu’elle s’en tire, elle qui ne mange rien, qui fait trois jours d’une cuillerée de bouillie…

La bonne femme continuait son dire avec des hoche-ments de tête pitoyables, des soulèvements d’épaule. Mais déjà Anne-Marie chaussait ses galoches, ouvrait l’armoire.

— Madame, que voulez-vous faire ? Aller chercher la mort ? Et rappelez-vous, hier au soir, votre cousin…

Gaspard en venant annoncer, sans plus, qu’il partait pour huit jours, avait tant demandé à Anne-Marie de demeu-

– 231 – rer sur ses gardes ! Rentrer aux Escures serait double folie… Peut-être aussi la vieille était-elle un peu sujette à l’argent, comme ceux qui se retrouvent à l’aise après de la misère. Voir Anne-Marie quitter le moulin c’était voir quelques petits profits s’en aller avec elle.

— Et ma petite, quand elle rentrera !…

— Vous lui direz qu’il le fallait. N’être né que pour soi, voyez-vous, Toinon, c’est être né pour une bête… Je boirai tant soit peu de lait chaud avant de partir.

Elle fit son adieu. Jamais elle n’oublierait ce qu’elle leur devait à toutes deux. Et sans attendre que la nuit tombât, elle prit son chemin.

Il le fallait. Mais elle était contente qu’il le fallût. L’entreprise de Gaspard lui faisait peur. Elle souhaitait presque qu’il fût forcé de revenir. Car il ne rejoindrait pas le petit Henri sans d’abord rencontrer l’autre.

Aux Escures tout était dans l’effarement. Lorsque les gens reconnurent la maîtresse qu’ils croyaient aux Îles, ils en furent à crier miséricorde. Le Barthaut arrivait aux nou-velles. Sans lui laisser reprendre vent, Anne-Marie l’envoya dire à M. Jean qu’il restât au bourg pour veiller sur Hortense et Pauline.

Barthélemy rencontra M. Jean sur la route. Hors d’haleine, le bonhomme n’arrivait pas à s’expliquer.

— Comment ? Anne-Marie ? Elle est aux Escures ? D’abord, vite, dites : avez-vous parlé à quelqu’un de son re-tour ?

— Elle n’a pas dit de le tenir secret… J’ai rencontré le bossu Gervais, là, sous le bois des Fourches…

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M. Jean ne s’emporta point, mais dit au Barthaut rouge comme un enfant qu’il eût à rejoindre le tailleur tout de suite, tout de suite, et à en obtenir promesse, serment, d’un complet silence.

Anne-Marie s’était mise au chevet de sa tante. Elle lui fit avoir tous les secours, la soigna comme sa propre mère. Du premier moment Mme Domaize s’était vue perdue. Et si timo-rée, devenue plus affaissée avec l’âge, elle eut pourtant la décision de renvoyer les petites au bourg où leur vieille ser-vante, la Perrine, gardait le logis. Après cela, le mal la mena vite. Le soir du second jour, comme l’abbé Boutarel l’administrait, elle passa.

Ses dernières recommandations furent pour qu’on l’enterrât à Sauxillanges près de son défunt. À dater de son veuvage elle n’avait plus été aussi agréable à beaucoup près, elle qui passait pour la plus gaie et la plus douce des jeunes filles de son temps. M. Domaize l’avait épousée pensionnaire et l’appelait « ma nonnette ».

M. Jean dit à tous qu’on ne pourrait tenir Pauline au bourg si elle savait sa sœur là. Avec de grandes instances, il demanda le secret pour Anne-Marie à l’abbé Boutarel, au médecin, aux domestiques. La peur de l’épidémie le servit, car ces dames n’osèrent venir aux Escures. – Même ce dut être sa cousine et lui qui habillèrent la morte. Les servantes discutaient en bas avec le Nanne des lunettes qu’il convenait de mettre à Madame, car elle en avait deux paires : ses lu-nettes pour lire ou ses lunettes pour sortir ?

Les domestiques la regrettaient assez peu. Elle n’était pas mauvaise femme ; mais défiante, regardante, car elle imaginait des calamités qui la mettraient sur la paille, ef-frayée d’un rien, – prête cependant à se mettre en quatre

– 233 – pour la famille, – persuadée qu’on la volait, faisant de mi-sères des désastres qu’elle disait n’arriver qu’à elle.

Une fois, M. Jean et Gaspard durent insister pour qu’elle retirât la plainte déposée contre un garçon qui lui avait dé-robé une abeille et sa ruche. – Or, on tâchait de voler les es-saims : les essaims volés profitent mieux, parce que les abeilles s’offensent d’être vendues. – Elle l’aurait bien laissé condamner, et il y allait pour lui de six ans de fers. En ce temps-là on envoyait aux galères le voleur d’une abeille-reine.

Il faut dire que Mme Domaize aimait beaucoup les siennes et prenait plaisir à leur procurer de petites gâteries. On observa même un fait singulier, mais non pas nouveau : ces abeilles vinrent se rassembler sur son cercueil et ne l’abandonnèrent que lorsqu’on le transporta hors de la chambre.

M. Jean avait parlé d’un tel ton à ceux qui avaient vu Anne-Marie, qu’il espérait encore, en vrai jeune homme, te-nir la chose couverte. Aussitôt après la mort, il lui demanda de ne plus sortir de la chambre. Cette même nuit, il la ramè-nerait au moulin.

Mais elle, elle avait décidé qu’elle suivrait le corps à Sauxillanges. Il dit qu’elle ne ferait pas le voyage sans être reconnue. Que ce serait peu à peu tout un bruit dans le pays ; qu’au point où en étaient les choses, cela la mettrait en grand hasard… Quoi qu’on pût dire elle considéra qu’elle devait assister à l’office et à la sépulture. Elle se serait crue aussi déshonorée de n’avoir pas été à la messe de sa pauvre tante, que de ne l’avoir pas soignée durant la maladie. Per-sonne ne la connaissait là-bas, dit-elle, et l’on ne pourrait

 

– 234 – voir sa figure sous son voile. Ensuite, si l’on voulait, elle res-terait cachée jusqu’au retour de Gaspard.

Bref, elle avait pris cette résolution d’aller à Sauxillanges et par malheur elle y alla.

 

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