Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 11 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Cinquième Pause.................................................................. 67

Anne-Marie vint le rejoindre comme il fourrait les trois sacs dans les fontes, avec elle ne vit pas quoi encore. Enten-dait-il cacher cet argent là-haut ? Cela parut étrange et mal pensé à Anne-Marie, mais elle voulait être toute soumission.

Elle le regardait faire, de ses grands yeux de douceur, et lui demanda si elle devait emporter le cabas. Il répondit que c’était inutile, et de suite qu’elle le pouvait. Dès qu’elle fut installée en croupe, ils sortirent par le grand portail.

 

CINQUIÈME PAUSE

 

Sous l’Arbre-Blanc. – La musique dans le bois. – Le pays paraissait désert sous un de ces brouillards d’automne quasi immobiles qui piquent les narines. Les choses se défaisaient dans le gris : là-bas, à cent pas devant, était-ce deux mule-tiers ou bien une charrette de paille ? cela venait-il ? s’en al-lait-il ? Anne-Marie remarqua qu’il y avait beaucoup de mû-rons, signe que l’hiver serait dur.

Après une place libre, on rentrait dans le demi-jour des sapins étalant leurs branches à bourres grises sur l’odeur humide des mousses. Un faible roulement d’eaux lointaines semblait quelque secret, – si perdu, – de ces bois. Il y avait des quarts d’heure et des quarts d’heure qu’on faisait che-min.

M. Robert époussetait d’un doigt sa veste en beau drap vert lorsqu’un fil d’araignée s’y posait, et il était visible qu’aucun débat ne l’occupait plus. Mais en voulant couper

– 67 – court, sans doute, il s’était fourvoyé. Anne-Marie s’en aper-cevait tout à coup. Pas une voix, pas un bruit de char ; le grincement, – qui dirait où ? – de quelque branche mal pous-sée frottant contre un arbre voisin.

On arriva devant un sapin énorme qu’Anne-Marie re-connut pour l’être venue voir avec Pauline : le fameux Arbre-Blanc du bois de Maucher dont la pile est si grosse qu’il faut trois hommes pour la ceinturer de leurs bras.

Elle toucha la manche de son mari et lui dit, essayant de le tutoyer, qu’elle pouvait le remettre en bon chemin. Il fit oui, de la tête, mais arrêta le cheval. Dès qu’on eut mis pied à terre, il alla l’attacher à un bouleau. Il lui a pris quelque vi-sion d’enfouir ici l’argent, pensait Anne-Marie. Elle frisson-nait, déroutée, serrant les épaules sous sa cape.

Elle le vit revenir droit à elle, la figure tendue, les yeux attachés sur ses yeux. Lorsqu’il ne fut qu’à un pas, il mordit son gant de gauche pour l’arracher d’une secousse. Et lui présentant à la face une main mutilée, d’un air à épouvanter, il lui jeta le : « Ton temps viendra ! » de Chenerailles.

Anne-Marie avait reculé jusqu’à l’arbre. Le sang gelé, le cœur pantelant, les yeux éblouis elle entendait l’homme lui demander si elle reconnaissait cette main ? Le gros gant de cuir qu’il venait de ramasser, il le déchira et en souffleta la malheureuse. Une frénésie l’enlevait à soi-même.

Ah, elle l’avait bien marqué, là-bas ! Elle avait su le con-traindre de penser à elle, fille de paysan ! garce ! carne ! Et elle avait pu croire qu’il ne prendrait pas sa vengeance !

Du fond d’un abîme, Anne-Marie entendait ce parler saccadé, étouffé, et elle découvrait d’un coup cette haine à son côté, dans celui même qu’on lui avait donné comme

– 68 – protecteur, comme compagnon… Cette haine, mon Dieu, et c’était cela, son mariage, son sort ? Elle s’y perdait, elle se laissait aller dans ce flot grondant, – et puis n’importe, mou-rir, – comme s’il la portait vers la seule délivrance.

Il se jeta sur elle, déchirant, arrachant sa robe. Elle s’était écroulée, sans une goutte de sang dans les veines et n’eut qu’un murmure, pour demander qu’on la tuât, alors, – oh, elle aimait autant cela.

Il essuya le sang qui avait sauté sur ses mains, parut ba-lancer, et brusquement ficha le coutelas dans l’arbre, au-dessus de la malheureuse, avec tant de violence que la lame entrant de deux travers de doigt resta à trembler comme un jonc dans l’eau.

Et il s’écarta, sauta en selle, fit prendre la course à son cheval. Cependant, ayant galopé quelque cent pas, il revint, contempla Anne-Marie, fit volte-face, repartit, revint encore. Chaque fois il se donnait plus d’espace. Il n’avait pourtant aucune envie de quitter le lieu. Il se sentait soulagé, content. Dès qu’il s’était vu sous le couvert avec elle, il n’avait plus mis la chose en discussion : un besoin calme de lui couper la gorge. Il l’aurait tuée, quand ils auraient été sur la grand’place du bourg. Depuis trois ans, il passait son temps à la haïr. À cause de ses doigts tranchés il s’était vu contraint de se terrer, à l’heure même où sa vanité le persuadait qu’il allait jouer un rôle. Ses ambitions l’avaient rongé comme un chancre. Seulement, tantôt, il s’était monté en injuriant Anne-Marie : alors la frénésie, le trouble…

Comme il était fort avant dans le bois, brusquement, il entendit une musique. Stupéfié, il écoutait. C’était joué sur il ne savait quel instrument, un air étrangement dansant et moqueur. Et cela venait dans le brouillard.

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Il avait tiré sur les rênes… Il lui semblait – quelle folie ! – que la forêt même, ou bien alors quelque être inconnu, invi-sible, se riait de lui avant de s’en saisir. Tout à coup la peur passa sur lui, une peur panique, un vertige qui le couchait sur sa selle. Des deux éperons il donna dans le ventre de la bête…

 

Robin des bois, réveille ta musette,

Nous marierons ta fille et mon garçon.

 

La musique s’était arrêtée tout court au milieu d’une mesure. Un moment on n’entendit plus rien que le petit égouttis des branches sous le brouillard et l’espèce de re-muement et de souffle du bois.

… Jeuselou du Dimanche était venu en carriole au vil-lage des Amouilloux pour lever des œufs et du beurre. Puis la fantaisie l’avait pris de toucher de la vielle sous l’Arbre-Blanc. Pour rien, pour écouter quels cantiques lui chante-raient les sapins de ce vieux coin sauvage. Il avait des idées comme celle-là.

Il marchait, il allait dans sa rouillère grise, quasi sans voir ce qu’il voyait. Lorsque tout à coup il avisa, ligotée à l’énorme pile de l’arbre cette jeunesse nue comme une fée sortant de l’eau, il demeura là dans ses souliers… Un coup sur la tête ne l’aurait pas étonné davantage. « C’est mes yeux qui le font. »

Mais il distinguait chaque pli, chaque ride d’écorce, les croûtes de résine, les lèpres, les mousses de ce tronc, mons-trueux comme une tour. Et dans les cordes ébourrées, il voyait ce mince, ce long corps blanc comme un lys en bou-ton, ce corps affaissé où éclataient à vif les traînées de sang.

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Il arracha le couteau, scia les cordes, enveloppa comme il put la malheureuse de sa limousine. À ce moment il re-connut Anne-Marie.

L’autre, lorsqu’elle s’était pâmée, l’avait dépouillée et at-tachée à l’Arbre-Blanc. Puis, la regardant un instant, là, pen-dante, il lui avait porté à la gorge un furieux coup du coute-las retrouvé au Chei de l’Ermite. Mais soit que la main lui eût tremblé, soit que le corps d’Anne-Marie eût à cette seconde glissé dans les cordes, la lame s’était enfoncée entre l’épaule et le cou…

Jeuselou l’avait étendue sur la mousse. Elle ouvrit les yeux et les tint un moment sur cette figure de garçon, ce grand nez, ces rousseurs, ce mélange tout bon, tout rassu-rant de naïveté et de finesse. Quelque chose changea sur son visage à elle. Elle tâcha de dire : « Cachez-moi » en son pa-tois d’enfance, mais fit signe de la main que la voix lui man-quait. Cette face blêmissante – une vraie face d’assassinée – faisait encore mal à voir. Jeuselou l’aida à s’adosser à l’arbre, et il sembla que la blessure saignait moins. Anne-Marie paraissait épuisée. Elle murmura : « Emmenez-moi… mais pas aux Escures. » À genoux, les mains sur la mousse, il promit d’un grand coup de tête. Il ne comprenait rien à ce qui avait pu arriver, si ému dans ses esprits qu’il se disait seulement : « C’est les brigands de Chenerailles… » Il se re-mit sur pied, frottant d’un poing son nez mal bâti.

— Madame Anne-Marie, fit-il soudain, crachez sur cette pierre… Si ! je vous le demande, — Ah, fit-il encore, le corps n’est pas offensé en dedans… – Il avait entendu dire à des soldats que lorsqu’on ne crache pas rouge, les blessures à la poitrine ne sont point mortelles.

 

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