Gaspard des montagnes - Tome II
Sixième Pause ........................................................................ 72
Alors, la prenant ainsi enveloppée du manteau, il l’emporta avec le cabas et les vêtements jusqu’aux abords du village. « Que personne ne sache », avait-elle dit, sans sa-voir pourquoi, du reste, et comme d’instinct.
Lorsqu’il ramena la carriole, elle s’était vêtue. Elle trem-blait, ses dents claquaient. Elle essayait de mettre une sorte de tampon de linge sur la blessure. Du sang coulait. Mais sans s’arrêter à cela, elle demanda à Jeuselou de la cacher dans une de ses bennes. « Qui que ce soit qui vous arrête, répondez que vous n’avez rien vu et passez vite. »
— Ils ont peut-être… emmené votre mari ? Vous ne voulez pas que j’appelle au secours ?
Elle baissa la tête. Le sentiment de tout son malheur lui revenait dessus.
— Mon mari…, dit-elle enfin, il ne m’a prise à femme que pour se venger ; c’est celui de Chenerailles. Tirez-moi d’ici, il va reparaître. Mais que personne ne sache. Vous êtes l’ami de Gaspard…
Jeuselou se sentit froid des pieds jusqu’aux cheveux. Sans plus un mot, il l’arrangea dans la paille. Puis cédant à une idée, il dit qu’il allait l’emmener au moulin de Martial. Marguerite et sa mère la retireraient bien.
SIXIÈME PAUSE
Au moulin de Martial. – La nuit aux rais de la lune. – Anne-Marie parle à Jeuselou et à Monsieur Jean. – Margue-rite, tous les deux connaissaient son cœur. Il se faisait con-
– 72 – naître, du reste, par cette figure claire. Il suffisait de voir cet air d’enfance et ces yeux d’un bleu à peine gris, couleur des violettes de loup… Elle aurait caché la jeune femme pour l’amour de Dieu quand bien même elle ne l’aurait pas tant connue et aimée.
Anne-Marie appuyée sur Marguerite monta dans la chambre haute. On recouvrit la plaie d’un peu de charpie ar-rosée d’eau-de-vie – il y avait une bouteille clissée dans le cabas.
Que c’était triste, cette vieille chambre, avec le lit à courtines rouges dans l’alcôve, le mur nu où ne restaient que les lambeaux d’une image de sainteté, et la petite fenêtre qui donnait sur rien, sur la campagne.
Des bûches de paille dans les cheveux, Anne-Marie s’était assise au bord du lit. Elle fit asseoir Marguerite auprès d’elle, et elle lui dit son malheur.
Marguerite, s’accusant d’être bête à part soi, suivait mal d’abord le terrible récit embrouillé, mais elle en comprit bientôt assez pour changer de visage. Elle ne sut que regar-der son amie et l’embrasser à pleins bras. Alors quelque chose à toutes deux leur creva sur le cœur. Et elles demeurè-rent là à pleurer ensemble.
En bas Jeuselou racontait ce qu’il voulait à la mère. Ce n’étaient pas les imaginations qui lui manquaient. Cette femme, vieille paysanne jaune, passait pour avare, – elle craignait toujours de manquer, comme ceux qui ont eu de la misère, – mais elle avait cela de bon qu’elle n’était point trop bavarde.
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Elle monta pour offrir une écuellée de lait bourru, ou bien du vin d’airelle, ou bien… à chaque refus offrant davan-tage.
Au milieu de la nuit, Anne-Marie s’éveilla sans sortir du cauchemar qui lui occupait la tête. Mêlée à des vétilles, – une branche rompue dans le bois et la peur de se déchirer aux échardes, – cette idée la travaillait qu’il fallait se lever, partir.
Toute moite, elle était agitée par la fièvre. Plus que sa blessure la faisaient souffrir les meurtrissures des cordes en-trées en sa chair durant sa pâmoison.
Des pans de brouillard traînaient par le ciel. La lune, sans cesse essuyée, éclairait à travers trois barreaux de fer une chambre sombre sous ses solives. Anne-Marie ne re-connaissait pas ces rideaux à ramages rouges. Puis elle se souvint. Et elle recouvra son affaire de douleur. Sa peur lui rendit raison de cette idée de fuir qui pesait sur elle jusque dans son sommeil, comme font la faim, la soif.
L’autre allait reparaître. Elle verrait collée aux carreaux cette face de cruauté, deux yeux jaunes enfoncés, les pom-mettes marbrées d’un sang âcre… De terreur, elle ne vivait plus.
Elle s’habilla, dans l’affolement. « Gaspard ! Il n’y a que Gaspard ! »
Gaspard ! À cette heure, blessé de cinq coups de sabre, et tâchant de vendre cher sa peau, derrière la rivière où s’est noyé Poniatowski, ce Polonais que tout Français regrette, il
– 74 – se disait : « Jamais plus tu ne revois Anne-Marie, jamais plus Saint-Amand ! »
… Une fois vêtue, elle demeura debout, puis doucement se glissa vers la fenêtre. Elle passait les mains sur ses joues brûlantes : « Eh bien, j’irai retrouver mon père, je partirai. Il faut partir cette nuit, cette nuit. »
Sa tête se dégageait un peu, mais à présent toute son in-fortune lui apparaissait. Son mari ! Cette honte sur la fa-mille !… Sans bruit elle se déplaçait entre la porte et la fe-nêtre, tournait là comme une brebis lourde, sans savoir à quoi se prendre. Il n’y avait que Gaspard, son ami sans autre.
Par moment, une poussée de sanglots la secouait toute, elle se laissait aller à genoux, enfonçant sa tête dans les cou-vertures. Le chagrin lui montait si fort, si fort…
Que je fusse mariée,
Mariée à mon plaisi,
Passerais la matinée
Aux côtés de mon ami
Cette bourrée lui tournait dans l’idée comme un grain de plomb dans un grelot.
En bas, le chien aboya d’une voix étoupée, – rêvait-il ? Anne-Marie écouta, puis, pour être prête à fuir, passa sur le balcon de sapin branlant où des noix séchaient dans les pail-lats. Leur odeur, ces perches, ces planches rappelaient Che-nerailles. Elle jeta un sac sur un tas de pommes de pin et s’assit dans ce coin d’ombre. Son cœur cognait encore sous ses côtes.
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La lune luisait dans le ciel balayé par la bise. Sur sa face éclatante on retrouvait Judas qui porte un panier de choux.
Ô cette belle nuit de gelée, sur un découvert, à Do-ranges ! La terre sonnait aux sabots ; on allait à la messe de minuit. Elle se revit près de la pauvre mère qui lui montrait l’étoile poussinière, l’épi, les trois rois, parmi les étoiles qui fourmillaient en graines de diamant. Songer que le sort tourne ainsi, et qu’une nuit on se revoit, pensant à une autre nuit qui a été…
La lune donnait en plein, nette et sereine à ne pouvoir l’être davantage. Elle éclairait jusqu’aux rigoles des prés re-montant vers les lisières, creux comme des flancs de vache. Sous ce lait de lumière qui emplissait l’espace de sa fraî-cheur, on voyait s’étendre le champ sans fin des sapins aussi serrés que les brins d’une laine. L’idée de ces bois par la montagne, de toutes ces caches de roches, de fougères entre les branches, – l’autre, où était-il, dans la forêt ? – cette idée-là faisait transir Anne-Marie.
Et cependant une sorte d’attendrissement lui venait. Elle songeait à ses pauvres morts ; mon Dieu, sa mère – ses lèvres bougeaient comme pour lui parler, – le vieux cousin prêtre… Elle songeait à ses propres jours, et le dos appuyé à la muraille, regardait devant soi. Quelle lune tranquille ! Sa lumière de bénédiction calmait la fièvre ainsi qu’un flot où plonger les mains.
Elle s’aperçut qu’elle n’avait plus peur, peur aucune. L’autre pouvait être là, derrière ces fagots de sapin rougi. Mais c’est du cœur qu’on reçoit tous ses biens et tous ses maux. Toutes les difficultés sont dans le cœur.
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Le vent passait sans que son bruit changeât rien au si-lence. Anne-Marie avait repris sa tête. Elle comprenait que ce qu’elle allait décider cette nuit même donnerait bon ou mauvais pli à toute sa vie.
Elle avait ce défaut d’être indécise ; lente à se résoudre, plutôt, tournant et retournant ses pensers sans en rien dire. Mais une fois résolue, c’était tout de bon. Et elle l’avouait, non sans se savoir gré d’être ainsi : à vouloir la ramener, on aurait perdu ses peines.
Elle alla chercher sa mante dans la chambre et revint s’asseoir.
La première chose qu’elle ne voulait pas, c’était qu’on sût, dans le pays.
Pourquoi l’autre l’avait-il épousée ? Pour emporter l’argent du « mariage », l’argent de chez elle, du domaine, amassé écu par écu ? Voilà qu’il l’avait dans ses fontes et qu’il en ferait son passe-temps, ce… !
Et le beau contrat avec son don de survie !
Précisément, pourquoi ne l’avait-il pas achevée dans le bois et fait disparaître ?
Anne-Marie avait de la répugnance à songer à Robert. Elle le sentait, il avait pour elle un goût trouble et furieux. Les femmes l’avaient toujours attiré tout en lui inspirant une sorte d’éloignement. Anne-Marie paya pour elles toutes. Il la traita comme une fille qu’on force dans une maison mise à sac. Et elle, perdue, rompue, ne sachant que croire… ha, il faut passer cela bien vite.
Cette frénésie, pourtant, où il entrait de la haine et qui le laissait les yeux creux, les mains tremblantes, ce n’était pas
– 77 – seulement ce qui menait Robert. Il avait aussi besoin de la présence d’Anne-Marie, de cette paix. Arrangez cela.
Sans voir tout nettement, elle voyait à peu près l’homme, le comprenait. Et cela la tirait de son désordre d’esprit. Mais brusquement elle repensait à des choses qui lui jetaient le sang à la face.
À mains jointes elle pria ses défunts de l’assister. Elle n’aurait pas voulu songer à Gaspard et elle ne cessait de l’avoir devant les yeux. Son âme l’épouvantait, notre âme humaine qui a autant de folie et de hideuse liberté que le vent des ténèbres.
Le père lui avait donné pour mari cet homme qui volait, qui faisait tort à d’autres du bien acquis par eux, qui assassi-nait, peut-être. Il les avait mis en ménage, – quel ménage ! Puis, débarrassé, il était parti pour l’autre bout du monde. Voir d’un coup comme on est seule !
Elle se sentait le cœur outré d’ennui. Sa colère se tour-nait même contre Gaspard en allé si loin d’un cœur trop lé-ger. Pour comprendre ce mot, désespoir, il faut s’être vu ain-si seul devant son sort de malheur, sans rien au bout que la fosse dans la terre grasse.
Sur le vieux balcon de bois, aux rais de la lune morfon-dante, elle prit sa résolution sans consulter aucun parent ni aucun prêtre.
Au matin, Jeuselou alla au bourg chercher M. Jean.
Jean Domaize n’avait pas quinze ans. Il se les donnait à peine, avec sa figure de demoiselle, régulière, un peu pâle entre les boucles qui descendaient jusqu’au collet militaire
– 78 – de sa redingote. Mais Anne-Marie se fiait à ce cousin mélan-colique, réglé, qui aimait la lecture. Et Jeuselou approuvait vingt fois la jeune dame de parler à M. Jean plutôt qu’à la tante.
Il faisait laid, pluvieux et froid. Les genêts remuaient en déchirant leurs toiles d’araignées blanchies de gouttelettes.
Anne-Marie attendait les deux garçons dans une salle abandonnée, poudrée de farine grise. Tous trois restèrent debout contre les cloisons de planches.
Elle avait rajusté ses habillements. À dater de ce jour, d’ailleurs, elle n’en changea plus la façon : la collerette, une robe de taffetas noir, les souliers de prunelle noire. Et elle n’avait nul besoin, elle, de tenir son mouchoir à la main en signe de bourgeoisie. Sa façon de regarder longuement – un héritage de sa pauvre mère, – on ne savait quoi d’un peu fier, d’un peu triste, faisaient d’elle une dame. Et pourtant ses yeux avaient une lumière allant droit au cœur de ceux qui l’ont connue.
Ce matin-là, à peine si au tremblement de ses doigts sur l’appui de la fenêtre on aurait pu deviner par quel pas elle venait de passer.
Sur les prés, le vent roulait et, là-bas, au bord des nuages, battait un petit arbre sans feuilles. Elle parlait. Elle disait que personne ne devait savoir le malheur arrivé à la famille. Pour elle, elle n’aurait qu’une idée : retirer de la per-dition celui qui était son mari, épousé devant Dieu. Cela d’un ton si uni qu’il n’y avait pas à y revenir.
— Je lui écrirais si je savais où lui faire tenir une lettre. Mais il a menti comme un païen.
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Ce fut le seul moment où elle parut sortir de soi-même. M. Jean voulut dire que, précisément, puisqu’il y avait là une fausseté, ce mariage n’était que comédie.
— J’ai songé à cela, cette nuit. Chez lui il doit être con-nu comme un monsieur de, sous le surnom d’un domaine ; mais Robert reste son premier nom, le vrai, les papiers qu’il a signés sont bons et valables…
Même s’il avait menti, qu’importerait ? se disait-elle. Oserait-elle nier qu’elle eût été sa femme ? Mariés ! rien n’allait là-contre. Et elle aurait à le détourner du crime. Si elle gouvernait autrement, elle ne serait plus dans son droit chemin.
La petite rougeur qui lui était venue aux joues s’effaça. Jeuselou et M. Jean se regardaient et regardaient à terre.
— Je vais retourner chez nous. Pour tout le monde, mon mari aura dû aller retrouver mon père à Bordeaux…
Ils partirent tous trois dans la carriole.
De loin arrivait le branle d’une cloche. Sur les vieux do-maines de la montagne, entre les feuillages touchés par l’arrière-saison, c’était la pleine matinée. Tout suivait son train, la journée, la terre, les gens. Au passage on voyait ce-la : un homme travaillant dans un champ écarté, une ombre bougeant dans la métairie assombrie où dansait le rouge du feu ; ils menaient la besogne de chaque jour qui se fait presque sans qu’on y songe.
Dans l’allée des sorbiers un oiseau s’envola.
Une feuille recroquevillée glissa d’un arbre, se posa sur l’herbe. Le train de la saison, le train de l’ouvrage. On se re-
– 80 – trouvait dans le chemin, dans ce terrible chemin, désor-mais…
La pluie commençait de tomber sur les pierres grises des Escures.
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