Gaspard des montagnes - Tome II
Deuxième Pause ................................................................. 210
Gaspard en usa de telle sorte avec cette Chopine qu’elle ne le quitta plus. Elle le regardait en dressant les oreilles, et lui obéissait au doigt et à l’œil. Il la perdit à la foire de Chignat, où elle l’avait suivi, quoique sur son terme. Or, quelques jours après, elle reparut avec quatre chiots. Elle avait fait chaque étape sept fois, les trimballant un par un à sa gueule. Et par des chemins détournés ; et le flanc percé d’un coup de fusil, car de peur de la rage on tirait dessus aux chiens errants. Tellement à bout qu’elle demeura sur la paille toute la semaine.
Mais le curé de Combronde ? Il ne manqua pas lorsque Gaspard repassa de demander des nouvelles de Chopine. Et si elle avait fait des progrès ?
— Des progrès ? Ha, que trop ! À peine savait-elle parler qu’elle commençait de dégoiser des horreurs. Vous ne sau-riez croire ce qu’elle disait avoir vu faire à l’un, à l’autre ! À l’entendre, pauvre monsieur le curé, vous étiez porté sur la bouche, vous mettiez trois gros quarts d’heure pour manger une grive… Hoooo, je n’ai pas aimé ce genre. J’avais mon bâton, je lui en ai allongé un coup sur le chignon qui lui a fait passer sa science en même temps que le goût du pain.
— Qui aurait cru tant de malice à une bête, dit le bon curé. Enfin, n’en parlons plus…
Et Gaspard n’en parla pas davantage.
DEUXIÈME PAUSE
La cave des Fades. – Le château du Lac. – Jeuselou achète des œufs de poule noire. – De la grande salle des Escures, un
– 210 – escalier tournant conduisait aux caves. En face de la porte s’ouvrait un boyau qui passait sous la cour et remontait, di-sait-on, jusqu’au château de Roche-Savine. Il était déjà im-praticable en 93, lorsque Aristide Couthon et Publicola Mai-gnet prirent un arrêté ordonnant la destruction des tours, donjons et souterrains, « tous ces crimes vivants de l’ancien régime qui blessent la vue des hommes libres et outragent la Révolution. »
La première chose que fit Gaspard, ce fut de regarder à cela et de façon à n’y plus revenir.
Ensuite il chercha. Il songea à la Cave des Fades.
Vers Pierre-Couverte, à main droite de la grand’route, se creuse un très profond ravin, où l’épine noire s’enracine parmi les pointes de roches. Tout au fond, le ruisseau écume comme du lait bourru entre des halliers de frênes liés de chèvrefeuille.
La grotte s’ouvre non loin de Lavaur, entre trois pierres rondes.
Deux chasseurs suivaient la trace d’un renard qu’ils avaient blessé au gros sang. Ils arrivèrent ainsi au trou, et, le plus jeune, sans faire cas de ce qui s’était toujours dit, s’y en-fonça.
L’autre attendit jusqu’à en devenir tout bête. Enfin, re-montant cette pente, il courut demander conseil au curé de Saint-Ferréol.
« Prends les cordes des cloches, roule-les toi autour du corps et retourne là-bas… » Surtout, qu’il ne s’amusât à re-garder ni de gauche ni de droite…
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Il n’a jamais pu dire ce qui se trafiquait dans la cave au milieu d’un vacarme d’enfer. Il attacha le camarade, puis dé-guerpit sans lâcher la corde. Et lorsqu’il l’eut tiré au jour, il s’entendit crier, du fond : « Celui qui t’a appris le métier ne t’a pas volé ! »
À tout hasard, Gaspard alla voir. On prétend que le sou-terrain par la Pierre-Couverte va jusqu’au château du Lac. Il s’y faufila entre les roches, se guinda encore, et ne put s’enfoncer davantage. La Cave des Fades, c’était cela, un méchant trou de quinze pieds…
Au flanc d’un val verdissant, diversifié par des bosquets et des cascades, le château du Lac est assis parmi ses prés-vergers. En ces jours, il se trouvait à l’abandon comme une ruine à chats-huants, et l’herbe-aux-verrues poussait sur l’appui des fenêtres. Il est si vieux avec ses deux grosses tours à l’antique, ses douves, ses allées, ses terrasses, qu’on le tient pour bâti par les fées au temps que la vallée du Li-vradois était encore un lac.
Peu après, un avocat d’Ambert le fit remettre en état ; et ce fut alors qu’en honneur des vaillances de Gaspard, on peignit le départ des Cosaques aux murs de la grande chambre.
Sous des couleurs à vif sont représentés rang par rang des bataillons dont le chef chevauche quelque haridelle. Des écriteaux indiquent les chemins : Route du Palatinat, Route de Hongrie, Route de Hesse-Cassel, Route de Courlande. Plus bas se disposent des villages pleins de pignons, de cabarets à enseigne, de bâtiments à cent fenêtres et de clochers en fleur d’oignon. Ici, de sa fenêtre, une dame frisottée regarde
– 212 – partir les chevau-légers gris et verts qui emportent ses pen-dules. Là, défilent des fusiliers à plastron jonquille, là, des Bavarois bleu-de-roi, que leur vivandière accompagne dans un chariot enguirlandé de saucisses. Ailleurs, la peinture fait voir un Écossais accueilli sur le pont en dos d’âne d’un tor-rent par une sensible épouse dont l’écharpe voltige. Quels assemblages de palais, de chapelles, de pavillons chinois sur des rochers, à côté de pots d’œillets ou de tulipes aussi gros que les châteaux ! La procession se déroule tout autour de cette salle à poutrelles, avec, de place en place pour séparer les paysages, quelque arbre pointu chargé de pommes écar-lates où revolent des colombes. Une fantasmagorie enlumi-née comme un jouet pour le plaisir des yeux…
Bien que les murailles se délabrassent, les portes res-taient solides, Gaspard savait qu’on ne pourrait, sans les clefs, patrouiller dans les caves. Or, le trousseau pendait à un clou de la cheminée dans la métairie voisine. Cela, Gas-pard le savait aussi.
Un jour de foire, la métayère, qui portait à Saint-Amand un panier d’œufs, rencontra Jeuselou du Dimanche. Le gar-çon l’arrêta : il achèterait ceux de poule noire et les paierait jusqu’à onze sous la douzaine.
— Mais, pauvre, comment les connaissez-vous ?
— Par secret. Portez pas peine, Isabeau.
Il en avait levé quarante douzaines déjà et prendrait ceux-là pour la débarrasser. Sa carriole l’attendait vers Pane-ton. Seulement, comment faire le tri au milieu de ce sentier raboteux ? Enfin il s’avisa d’un expédient.
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— Croisez les bras ; vous allez voir.
Elle, elle se piète et croise les bras. Jeuselou, triant dans le panier, commence d’aligner les cacos. Sur le premier rang un second, sur le second un troisième, – quarante-trois, qua-rante-quatre, quarante-cinq. – ainsi jusqu’au menton de la malheureuse.
— Bougez pas, surtout ! Vous dites soixante-six ? Cinq douzaines et demie, trois livres et trois liards.
— Ah, trois livres et un sou. Le sou pour passer le pont !
— Non, trois francs, le compte rond, corne que vous êtes !
Ils disputaient, hardi petit ! lorsque Jeuselou, qui se fouillait, changea de visage. Sa bourse ! Tout à l’heure il avait compté son argent au pied d’un arbre. Pourvu que…
— Attendez, pauvre Isabeau… De peur des mouches, vite et vite…
Il passe derrière elle, lui tire de la poche le mouchoir à carreaux, le lui jette sur la face. « Ça vous garantira du soleil aussi. »
— Enlevez-moi ces œufs de sur les bras ! Enlevez-les moi, antéchrist d’enfer ! ! !
— Je reviens, pauvre. Si quelqu’un trouvait ma bourse…
Et adieu je t’ai vu ! Il filait à travers pré de ses longues jambes, avec en main la clef de la métairie subtilement prise. Gaspard, Plampougnis et le Dragon l’attendaient dans le branchage du tilleul géant qui ombrage la terrasse. Le trous-seau décroché, on alla faire la visite des caves. Il était sûr
– 214 – que de longtemps personne n’était venu là. Ils se promenè-rent entre ces murailles à salpêtre, sous les voûtes où pen-daient en loques épaisses les toiles d’araignées, et d’où se détachaient, ailes battantes, des ratepenades. Puis il fallut remonter dans la cuisine enfumée, pareille au dessous d’un pont. Chacun s’épousseta avec des bouchons de paille.