Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 17 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Cinquième Pause................................................................ 106

Il avait un don pour les devinettes. Toutes les vieilles, il les savait : Qu’est-ce qu’on pend par les yeux ? – Qu’est-ce qui a ses dents sur la peau ? – Qu’est-ce qui pose son verre pour aller boire ? – Celles des ciseaux, de la ronce, de la pail-lasse qu’on lave, et cent autres. Mais il en imaginait d’un tour singulier, avec on ne savait quoi de riant et d’enfantin.

— Quatre tournées vers le ciel, quatre qui battent la ro-sée, quatre qui portent le goûter ?

— Une vache, ses deux cornes et ses deux oreilles, ses quatre pattes, ses quatre tétines.

— Brrau d’açaï, brrau d’alaï, un petit ange au mitan ? Celle-ci, – brrau d’ici, brrau de là, – il la trouva aux Escures, à voir bercer le petit Henri.

Il regardait devant soi d’un certain air et tout lui venait comme si c’était écrit dans un livre.

Anne-Marie, malgré ses ennuis sanglants, elle aurait peut-être été égayée, si elle en avait eu le temps avant ce qui arriva.

 

CINQUIÈME PAUSE

 

Le pensionnat de Mlle Pécaut. – Les ermites du Mont-Cornillon. – Le retour aux Escures. – Car ce fut le lendemain de la foire qu’Anne-Marie reçut une lettre de la demoiselle Pécaut.

Celle-ci mandait que cinq jeunes personnes, parmi les-quelles les deux cousines, venaient de s’échapper. On savait

 

– 106 – seulement qu’elles parlaient de se rendre ermites en se reti-rant dans les bois.

Anne-Marie, qui avait une fausse pleurésie avec fièvre continue et grande fluxion sur la poitrine, se leva aussitôt la lettre lue, se tira de son lit.

Il fallait aller chercher Pauline. C’était forcé de laisser le petit Henri aux Escures. Elle fit promettre à la Fanchon de ne le quitter ni jour ni nuit, et la Fanchon le promit, sous serment, elle s’y engagea absolument. D’ailleurs, devant pa-reil tourment, – Pauline disparue, – que pesaient pour Henri des craintes en l’air ?

Mme Domaize, elle, au rebours, à la lettre de Mlle Pécaut, s’était mise au lit. Elle accueillit Anne-Marie par des re-proches : mais, sans cette enragée de Pauline, jamais pareille folie ne serait entrée dans la tête d’Hortense ! Et bien des plaintes, bien des gémissements, bien des jérémiades…

Sans s’attarder à cela qui ne menait à rien, Anne-Marie alla au jardin chercher M. Jean. Lorsqu’elle sut qu’il n’était pas là, elle fit atteler la carriole d’osier sans même remonter en demander permission à la tante. Et elle prit la route de la ville ainsi, malade comme une bête, avec deux vésicatoires sur le corps.

Seule : les frères de Gaspard étaient repartis avec la troupe. On avait rappelé les soldats, la guerre recommençait.

À Ambert, Anne-Marie s’installa chez les meuniers de Chinard, des petits parents à elle. Et la voilà à courir, à tra-casser. Huit jours s’écoulèrent sans qu’elle pût rien ap-prendre de Pauline. Elle remonta quatre fois aux Escures. Mais l’enfant ne pouvait être mieux gardé. La Fanchon avait ce tort d’aimer la danse et la soirée, – et il faut bien passer

– 107 – quelque chose à une fille, quand elle est belle brune aux joues vermeilles avec des yeux semblant toujours rire au plaisir, – là, cependant, elle ne bougeait d’auprès le petit. Et elle protestait chaque fois qu’elle ne le quitterait jamais des yeux. Anne-Marie s’assurait sur elle. Elle repartait à la re-cherche de Pauline.

Cependant les écolières ne se retrouvaient pas ! Que l’idée fût de Pauline ou d’une autre, depuis longtemps elles rêvaient d’un ermitage. On chercherait quelque endroit en-foncé dans la montagne ; on y construirait une loge de bran-chages, comme dans la Vie des Saints, et on y vivrait entre un pain rond et une cruche, s’acquérant des mérites par le jeûne et la pénitence.

Dès le premier rais du soleil, sortir pieds nus, et aller tout en prières chercher l’eau à la cascade qui fume au flanc de la roche. Dans sa bruine, l’arc-en-ciel flamboie douce-ment. Il fera beau. L’air est si vif, si léger qu’on se sent pous-ser des ailes d’ange. Debout à ce rebord, parmi les arnicas, on voit les brouillards glisser au creux des vallées endormies et, vers l’Ouest, les monts d’Or, les monts Dôme, se lever tout roses, éclatant de la lumière nouvelle.

De vieilles dames se rappellent l’avoir entendu conter de bonne part. Ces petites attendirent le temps chaud, afin de pouvoir coucher sur des lits de fougère ; et elles se munirent de deux tourtes ainsi que d’un peu d’argent recueilli par col-lecte, de façon à pouvoir renouveler leur provision de pain.

Le jour de la foire, le tumulte leur donna une belle occa-sion de s’échapper. Elles s’attendirent sous l’aître, le passage voûté proche de la fontaine de Goye. – Peut-être avaient-elles trop bu de cette eau qui passe pour donner une sorte de folie joyeuse ? – Leurs toques polonaises, leurs écharpes

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écossaises laissées au dortoir, elles étaient-mises avec au-tant de simplicité qu’il sied à des solitaires. Et les voilà, leur pain rond sous le bras, qui prennent la montagne.

Le mont Cornillon, fait à la forme d’un pain de sucre, se trouve au bout de la vallée, par delà le bourg de Job. Ainsi pointu, boisé, sauvage, il garde quelque air des vieux contes et dans les promenades du jeudi, il leur avait frappé l’imagination. Sur sa tête il porte, dit-on, des ruines étranges, mais si ruinées qu’on ne sait si elles sont d’un camp de Cé-sar, d’un château-fort ou d’une église.

En avançant par là, les petites découvrirent pas à pas le pays et le trouvèrent plus plaisant encore qu’elles ne se l’étaient figuré. La montagne s’y relève en éperons et ren-trants couverts de sapins pressés comme les épis d’une gerbe. Entre ces pentes s’engage une longue pelouse con-tournée et sur leurs contreforts se promènent des sentiers bordés de granits ronds qu’ombrage quelque beau fayard ou quelque bouquet de sureaux à grappes rouges.

Comme autrefois S. Robert dans les forêts de La Chaise-Dieu, les petites s’établirent au cœur des bois sur une espla-nade de mousse.

Le troisième jour, deux d’entre elles n’y tinrent plus. Cette idée les avait prises qu’à dormir ainsi à plate-terre, elles se réveilleraient un matin avec un collier de vipères au cou. – Car en ces cantons la vipère pullule, et de sinistres accidents y arrivent aux voyageurs. – Leurs compagnes ne les laissèrent partir qu’après leur avoir fait jurer la main le-vée qu’elles ne révéleraient jamais le lieu de l’ermitage.

Et elles ne le révélèrent pas. Afin de dépister les gens, elles avaient eu cette précaution de passer la Dore. À la nuit

 

– 109 – tombante seulement elles rentrèrent rue de Goye, moins honteuses d’avoir quitté le pensionnat que d’abandonner leurs compagnes. On eut beau leur remontrer que leur ser-ment ne valait rien et les faire descendre dans une cave à li-maces, pas de nouvelles.

Le temps, par bonheur, restait beau. Hortense, Pauline et l’autre s’étaient bâti un abri de mottes gazonnées à la fa-çon de ceux des sabotiers dans les bois. Elles vivaient de pain bis, de châtaignes de terre, d’oseille sauvage. Un jour elles firent cuire des morilles sur une lame de pierre… Bien sûr elles auraient tout donné pour une écuellée bien chaude de soupe au lard. Mais il n’y a rien de plus têtu qu’un Auver-gnat si ce n’est une Auvergnate.

Anne-Marie et M. Jean, cependant, de village en village, questionnaient un chacun. Mme Domaize, devant la servante, maudissait Pauline vingt fois le jour ; mais pour le bon re-nom de la famille, devant la confrérie des bouts-pendants, c’était l’autre, la troisième qui avait tout fait.

Finalement, un homme de Paillat conta qu’une petite était venue acheter du pain. Aux enseignes qu’il en donnait, on reconnut Pauline. Le lendemain, avant midi, les trois er-mites étaient retrouvées.

— Ho, Pauline, si tu savais par où j’ai passé ces jours-ci !

Anne-Marie n’en dit pas plus long, elle comprenait que ses sermons seraient perdus.

Hortense lui apprit, quelques jours après, qu’elles avaient fait leur solitude à son intention et à celle de ceux qui allaient se battre, Gaspard, les cousins. Surtout à la sienne. Pauline avait bien vu, l’autre été, comme elle pleurait souvent.

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Sans savoir pourquoi, Anne-Marie se sentit irritée.

 

Qu’on se félicita, bientôt, d’avoir retrouvé ces petites ! On ne savait ce qui mitonnait sourdement. Des bruits pas-saient et des alarmes. Le comte d’Espinchal venait de faire une prise d’armes dans le Forez avec cinq cents chasseurs de Henri IV. Il prétendait s’emparer de Lyon et il y avait eu des engagements déjà.

On préféra donc voir les cousines retourner au grand couvent. Le mardi après la Pentecôte, on les y conduisit toutes deux.

Ainsi vint le jour depuis lequel Anne-Marie Grange n’a plus jamais su rire.

En remontant, cahotée dans la carriole, elle songeait : Henri se faisait bel enfant. Elle n’avait que cela, ce petit gar-çon ; mais comme elle se sentait le cœur gonflé de joie quand il se tournait contre elle pour y demeurer niché, mal-gré la Fanchon qui venait le prendre. Et ses yeux qui par-laient, qui riaient, déjà pleins de connaissance…

Pauline aussi allait bien, quoiqu’on l’eût ramenée du Cornillon plus jaune qu’une bohémienne. Et sa propre mala-die, Anne-Marie s’en était débarrassée sur les chemins. « Ha, le bon Dieu nous a aimés ! »

La pauvre douce, elle le disait trop vite.

Le temps semblait disposé à quelque tempête. Un ramas de nuages poussés de l’Ouest pesait sur les monts du Forez en ondes de plus en plus sombres. Le vent cornait aux oreilles, aplatissant les arbres qui claquaient de toute leur feuille.

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Tête basse, la Bichette des Domaize n’allait qu’au pas. Anne-Marie, rencoignée, regardait au bout du vallon le dé gris des Escures dans les feuillages bousculés. Il pouvait être sept heures du soir. L’heure de la soupe, celle où l’homme mange assis sur la pierre du seuil, son écuelle au creux de la main. Et le vent tire les fumées des cheminées de pierre noircie.

Cette vieille campagne assombrie, ces pentes de prés, de bois, enchevêtrées les unes dans les autres, elle considé-rait tout cela. Peu à peu elle pâlit comme si le sang lui quit-tait la joue, et elle se pencha pour passer mieux le regard sur le pays.

— Mon Dieu !…

Jean Domaize la regarda, et brusquement redressé, re-garda aussi la campagne.

— Mais regarde, Jean, pas un toit ne fume.

Ah, dès qu’on s’en avisait, c’était un saisissement : quel air d’abandon. Les toits des métairies, des villages, ceux des Escures aussi, n’avaient pas une fumée. Comme si les gens, partout, avaient fui, laissant leurs maisons désertes sous la nuée écrasante. Un cavalier, ventre à terre, venait de passer au tournant de la sente, là-bas… Le bruit du vent, mainte-nant, semblait plein d’autres bruits, comme de beuglements perdus… On vit une troupe sortir d’un boqueteau et filer en hâte vers le bois de la Souderie. À un quart de lieue de là, d’autres paysans traversèrent en s’égaillant une étendue de pacages pour disparaître aussi dans la forêt. Comme si le pays se vidait de son monde, se faisant désert pour fuir quelque chose qui maintenant lui arrivait dessus.

 

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