Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 15 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Troisième Pause ................................................................... 96

On fit passer Pauline avec son méchant habillement de-vant toutes les autres en robe blanche.

Alors, il y eut des pleurs, des demandes de pardon, des embrassades, un moment où chacun se sentait si attendri qu’on n’en pouvait plus.

 

TROISIÈME PAUSE

 

Le petit Henri. – Le guérisseur. – Les tracas d’Anne-Marie. – On s’était bien gardé de parler de la croix d’or à Anne-Marie. Mais lorsque l’affaire eut tourné à la confusion d’Elmire, Mme Domaize vint la lui déballer toute chaude, tant l’affront fait aux Chargnat lui donnait de satisfaction.

Anne-Marie n’en alla pas mieux pour cela, sans doute. L’enfant naquit avant terme, au mois de juin. Il pesait quatre livres, gros comme un lapin écorché. Mme Domaize mettait en avant son frère, qui, de chétive apparence de naissance, était devenu le plus bel homme du département. « Quand j’entends vanter ces enfants qui sont si beaux, si gros !… »

Par bonheur c’était un garçon. Il eut pour parrain le bon Barthélémy, bien que la tante eût aimé d’avoir un compère un peu plus relevé. Elle resta piquée, en outre, de ce qu’Anne-Marie choisît elle-même un nom de fantaisie, Hen-ri, qui n’avait jamais été porté dans la famille.

 

Cependant la santé de Pauline se trouvait attaquée. Tout son feu tombé, elle se sentait lasse comme au sortir d’une maladie, ne jouait plus, ne mangeait plus.

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On ne vit guère, chez nous, sans manger. Cette petite devenait sauvage. Elle se dérobait de la compagnie, ne vou-lait même pas s’égayer avec Hortense. Et elle entrait en co-lère si sa sœur, qui ne lui disait pourtant jamais plus haut que son nom, l’engageait à sortir. On la voyait rencoignée près de la fenêtre où le Messager Boiteux de Bâle en Suisse pendait à un clou. Elle le décrochait et tournant les pages cornées, aux roides gravures, elle reprenait la « Relation exacte et curieuse des choses les plus remarquables arrivées durant l’année » : Probité d’un Hernute, Singuliers effets de la foudre, Mort illustre, Enlèvement d’une famille américaine par les Sauvages au nord de l’État de Missouri …

Le père ne lisait jamais. À peine quelque gazette que lui avait passé M. Robert et qu’il se déchiffrait tout haut à soi-même, après la soupe, pour avoir les nouvelles des guerres, des colonies, de la marine. Mais il se défiait des livres. Il di-sait que lire éblouit les yeux et étourdit la tête.

Anne-Marie enlevait l’almanach des mains de Pauline ; elle envoyait cette songeuse chercher des œufs chez la mé-tayère. Pauline les rapportait sans rien dire et allait bouder dans quelque coin. Ce n’était même pas tous les jours qu’elle consentait à tenir le petit Henri.

Sur la fin de l’été, alors qu’on la chantait rétablie, elle tomba dangereusement malade avec de fortes douleurs dans le ventre. Comme si Anne-Marie n’avait pas assez d’embarras. Il y a bien des bêtes qui ne sont pas si durement attelées que la pauvre charmante petite l’était alors.

Le Barthaut apportait de la lecture à Pauline. Mais lui, trop simple, trop uni pour la distraire. Il savait seulement pratiquer ses trois vertus comme s’il n’était né que pour ça. Près du lit-bateau dont les rideaux portaient historiées en

– 97 – bleu les amours de Paul et de Virginie, le bonhomme demeu-rait assis, le dos rond. Il ouvrait sa tabatière, se barbouillait le nez, se l’époussetait, replaçait un bout de phrase…

Un jour, cette idée vint à Anne-Marie : et si l’autre avait fait empoisonner Pauline ?

Pauline n’allait pas mieux. On alla chercher un médecin. Il s’en tint à déclarer que la malade avait les boyaux noués et qu’il fallait lui donner beaucoup de nourriture.

Dans le pays on la voyait perdue. Telle dame faisait l’entendue dont la science consistait à savoir que les cinq premiers jours de la lune sont mauvais parce qu’ils causent les pâles couleurs en diminuant le sang du corps, que le sixième est bon parce qu’il dissipe le mauvais sang, que le neuvième engendre la rogne et la gravelle, et ainsi de suite… On conseilla à Mme Domaize de voir un certain homme qui demeurait entre Billom et Mauzun. L’homme lui dit : « Si vous vouliez me mener chez elle, cette petite, je la guérirais peut-être. »

Ils arrivèrent aux Escures sur le soir, dans la carriole. La tante représenta que l’homme avait un don et qu’on se de-vait d’essayer. De quelque part qu’elle vienne, la santé est bonne, grâce à Dieu. D’air placide, courtaud et noiraud comme un grillon, cet homme semblait quelqu’un de propre, de pas à craindre. Anne-Marie était un peu sujette aux im-pressions. Elle s’accorda à faire monter le guérisseur dans la chambre.

Il voulut qu’on le laissât seul avec la petite. Il lui fit ôter sa chemise et tout de suite se mit à lui passer les mains sur les côtés. Il marmottait quelque chose, ou simplement gé-

 

– 98 – missait, tout en travail, car bientôt l’eau lui découla de la fi-gure.

Il redescendit, s’assit, causa un moment des blés qui n’avaient pas été aussi beaux que chez lui ; mais de la mala-die de Pauline, pas le mot. Anne-Marie le pressa d’accepter une grosse pièce ; il refusa tout, – il aurait perdu son don qui lui venait de famille, – et même de tremper quelques mor-ceaux de miche dans un verre de vin.

Il fit seulement poser un gros sou sur la cheminée, en recommandant de le donner au premier pauvre qui se pré-senterait au portail. Car, si l’on y manquait, ce serait lui qui aurait à souffrir.

Tant qu’il fut dans la maison, Pauline se sentit comme à l’ordinaire. Mais, lui parti, elle devint bleue ; et de se tordre sur ce lit, de se détordre. Anne-Marie ne savait comment lui porter secours. « Ha, mon Dieu, il me l’aura tuée ! »

Mme Domaize eut bon nez d’être repartie avec l’homme. On fut une grande heure dans les transes. Puis voilà ma Pau-line guérie, son mal enlevé comme avec la main. Et, de ce jour-là, quelle belle fille ce fut.

 

À la rentrée, Anne-Marie ne la reconduisit pas au grand couvent. L’affaire de la croix d’or leur était restée sur le cœur. Ce fut au pensionnat de Mlle Pécaut qu’on mit les deux petites.

Il y avait un an que le père s’était embarqué. Depuis la paix, on en avait reçu trois lettres. De l’autre, ni vent ni voie. Où vivait-il ? que voulait-il ?

 

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Si Gaspard… Ne pourrait-il pas être chez lui, comme ses frères ? On l’aurait là, tout près des Escures. Peut-être irait-il de soi-même en Gévaudan pour savoir…

Enceinte, et enlaidie, pensait-elle, Anne-Marie avait été presque heureuse de n’avoir pas à revoir son cousin. Mais à présent elle aurait voulu qu’il se trouvât là.

Une certaine nuit qu’il faisait un chaud étrange, elle crut entendre des pas, à peine, sur la terrasse. La nuit suivante, elle laissa la fenêtre ouverte encore. Dans ce grand calme, le même bruit, comme de quelqu’un qui approchait, risquant un pas, de moment en moment. L’idée lui vint que son en-fant était menacé. N’était-ce pas lui, aujourd’hui, l’héritier de tout le bien ?

Elle y songeait cette même après-dînée, en lui donnant le sein sur le banc de pierre. Et, la tête penchée, joue presque contre joue, elle le regardait d’un regard qui le cou-vait, le baignait de sa rayée chaude. Son petit, son bon petit garçon qui avait tant besoin d’elle… Le silence était si grand qu’on entendait dans la cuisine la minette laper le fond d’une écuelle. Et là, soudain, près du portail, un bruit, ce bruit de pas suspendus. Quel saisissement. Anne-Marie ose regarder. Personne. Alors elle comprend : les feuilles sèches du tilleul tombant, une, puis une, sur le sable.

… Vint un autre hiver. L’enfant ne profitait guère, tout petit, tout pâlot ; on dut le mettre au lait de chèvre. Sa mère crut faire remarque qu’il prenait plus volontiers le lait de la biquette grise de Dorothée. La béate, pour avoir ses entrées aux Escures, proposa d’apporter le pot chaque soir.

 

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