Gaspard des montagnes - Tome II

Henri Pourrat · Chapitre 29 sur 43

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Gaspard des montagnes - Tome II

Cinquième Pause................................................................ 189

Gaspard le pansa, soupa, monta se coucher. Sur la mi-nuit, Anne-Marie, M. Jean et lui sortirent par la porte du verger et gagnèrent le moulin.

 

CINQUIÈME PAUSE

 

Au moulin. – La veillée avec Jeuselou. – Le pays de la nuit. – Belle saison. – Le moulin est dans un fond assez humide. Triste campagne de joncs, de gentianes, livrée toute à la bise. À l’arrière-saison, quand revenait la nuit, on y voyait danser des feux-follets hauts comme une gerbe de paille. Parmi les fondis d’eau rousse et les roches dans le gazon broui, le pacage remonte vers les bouquets de sapins héris-sés d’une lisière incertaine.

Sous ses solives fendues, la maison gardait une odeur de petit lait et de vermoulure. Comme à Chenerailles jadis, on y mangeait la soupe trois coups par jour. Du chèvreton, des noix, des pommes. On la laissait courir, la viande !

La mère, une vieille au visage jaune, tout peaux et rides, se serait mise en quatre quartiers pour Mme Anne-Marie, grâce à qui l’on avait à nouveau une vache. Le jour où il lui avait fallu vendre la sienne restait le plus mauvais jour de sa vie. Cette misère, alors ! On vivait toute une semaine sur une tête de brebis donnée par quelque voisin. Marguerite quêtait du chanvre et le filait. Et la vieille faisait de l’argent avec ses dents. C’est-à-dire qu’elle jeûnait pour quelque sous, au bé-néfice de telle ou telle : quand le sorcier ordonnait à une femme de passer trois jours au pain et à l’eau afin d’obtenir la guérison de son homme, elle, prenait le jeûne à son compte. « Ça m’a crevée ! Si encore j’avais pu boire chaud…

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Mais cette eau froide ! » Une vache, autant dire le bien-aise et l’honneur retrouvés. Ha ! Mme Anne-Marie s’était montrée pour elles !

Anne-Marie se sentit là très loin des gens. Il n’y avait pas à craindre de voisin. Une seule fois un nommé Grivel vint chercher une braise dans un sabot, parce qu’en rentrant chez lui, il avait trouvé son feu mort. La maison, d’ailleurs, avait une cache entre deux planchers, comme beaucoup d’autres en ce temps-là.

Une existence d’un tout petit train toujours pareil où rien n’arrivait jamais. Les soirs, on posait devant la chemi-née la marmite de pommes de terre et chacun, assis à sa guise, y pêchait, prenant, pelant, mangeant. Puis on se ra-fraîchissait d’un bol de petit lait.

Les femmes travaillaient près du feu. De temps à autre, la mère mouchait entre ses doigts la mèche du chaleil, ou, ramassant des écorces, des brindilles, les jetait sur la braise, de ses deux mains jointes.

Mais quand elle se mettait à deviser, on battait du pays. La Marguerite, qui avait un cœur d’enfant, prenait pour du bon pain tous ces dires. À dix-huit ans elle croyait aux lutins comme au temps de sa première tartine. Dans son idée d’autrefois elle avait placé leur maison derrière Barbaliche, et hâtait encore le pas dans le voisinage.

— Quand j’étais gagée aux Chapioux, disait la mère, il y avait deux chevaux, le Sannajal et une petite jument bien dégagée. Un soir, nous faisions la veillée, la dame, la demoi-selle et moi : tout à coup, dans la cour, une galopade, une galopade ! « Les chevaux se sont détachés. Allez voir, Toi-non. » Je prends la chandelle. Rien dans la cour ; et je trouve

 

– 190 – les deux bêtes attachées à la crèche, mais fondues de sueur… C’est vingt fois qu’on les a trouvées les crins emmê-lés par le lutin, à moitié fourbues… Ce galop sur le pavé, il me semble que je l’ai toujours dans l’oreille.

Anne-Marie, sans écouter, s’en allait dans ses songes.

Jeuselou avait vu ceux qui habitent les ruines de Bou-tonnargues, là où est cachée la chèvre d’or. Ils courent sur les murailles, dans les noisetiers, de petits hommes tout de rouge. Ils vous embrouillent, vous ahurissent de leur ma-nège, et s’ils peuvent vous mettre en leur pouvoir, ils vous enterrent jusqu’au cou.

— Maintenant, mon oncle vous le dira : c’était les sei-gneurs qui faisaient croire aux lutins pour fanatiser le monde. Dans son endroit ils ont eu de la façon pour une tourte de pain un pré de huit quartonnées.

Et ses yeux clairets semblaient rire.

Comment le démêler, sous cet air qu’il avait, tantôt de musardise, et tantôt en éveil ? Le dimanche, il arrivait avec sa vielle. Il savait cinquante-trois bourrées à chanter, cela d’une langue si déliée qu’on ne pouvait le suivre.

Il avait des attentions pour Anne-Marie, comme de lui apporter des œufs qui venaient des Escures.

Lui parti, on se mettait à genoux sur quelque botte de paille, et l’on faisait la prière tourné vers le crucifix de la cheminée.

 

Les deux lits-coffres, avec l’horloge entre eux, tenaient le fond de la salle. La fumée les avait faits aussi bruns qu’un

– 191 – tison. Sous le fronton ornementé d’épis, pendait une bande d’indienne violette et des rideaux de même coulissaient sur des liens. Comme paillasses, couettes et couvre-pieds mon-taient à mi-hauteur, clapi là, on s’y trouvait au chaud, l’hiver. Il fallait bien : les cloisons n’étaient que de larges planches, – celles des grands arbres d’alors ; et par leurs disjoints pas-saient des vents coulis qui vous tailladaient la peau.

Anne-Marie dormait dans la chambre haute. Le matin, elle voyait les noirs sapins se démener au bout du pacage que des flaques de neige parsemaient ainsi qu’une lessive étendue. Les nuages passaient, passaient, se poussant au-dessus de ce canton désolé où le jonc jauni sifflait entre les roches. Il lui semblait soudain qu’ici sa vie se rétrécissait, qu’elle était plus loin de son petit enfant.

Tout le jour, son carreau de dentellière sur les genoux, elle travaillait à un voile de tabernacle qu’elle voulait offrir à l’église. Ce métier de dentellière a été inventé par un saint, S. François Régis, pour qu’on pût, tout en gagnant sa vie, prier, surveiller les enfants, les bêtes et le ménage, Anne-Marie l’aimait parce qu’il réservait la liberté de la songerie. Comme on la laissait seule ! Ah ! Gaspard, il était plus rai-sonnable qu’elle. Mais être plus raisonnable, cela signifie simplement avoir le cœur plus dur.

Pauvre beau cœur aimant qui n’avait plus personne à qui se prendre. Marguerite qui venait là filer tournait la tête sur elle parce qu’elle ne répondait pas, et elle la surprenait tout en larmes. Alors Anne-Marie s’essuyait les yeux. Puis elle disait qu’elle ne pourrait demeurer cachée davantage. Dimanche elle retournerait aux Escures. Il lui fallait le train du domaine. Ici elle pensait à trop de choses, cela ne lui va-lait rien.

 

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Cependant, en se réfugiant au moulin, elle avait aimé obéir à Gaspard ; elle attendait encore, encore un peu. Il y eut une tombée de neige. Les sapins se chargeaient, là-haut ; parfois un paquet glissait d’une branche et s’écrasait à terre en faisant fumée. Une paix entrait dans la chambre où Mar-guerite, de peur du froid, apportait une terrine de braise.

Jour à jour s’adoucissait la saison. Sous les croûtes de glace, l’eau glissait comme des bulles d’ombre. Des mottes verdissaient par traînées aux endroits mouillés. On sortait sans cape et l’on n’allumait le chaleil que sur les six heures.

Il fallut que Gaspard fît sermonner Anne-Marie par M. Jean. Ils avaient le sentiment que les autres cherchaient et tracassaient. Peut-être arriverait-on sur leurs traces aux traces de l’enfant. Mais il faudrait de la vigilance, de la pru-dence, de la patience. Elle promit de patienter encore. Ce-pendant elle rêvait de faire de nuit une ronde dans ses bois : s’assurer qu’on avait abattu comme il fallait les arbres qui gênaient la pousse des jeunes.

Elle s’en ouvrit à la Marguerite. La petite ne serait sortie dans le noir pour rien au monde. Dès qu’il faisait nuit, les bois, les pâturages devenaient pour elle une contrée sans nom. En forêt, elle savait des ruines sous la mousse, des dé-labres de châteaux où celui qui descend pour s’emparer du trésor voit la dalle se rabattre sur lui. De grandes pierres bi-zarrement gravées. Ici, c’est le creux d’une marmite et d’autres écuelles autour, comme pour le dîner des fades ; là, celui qu’aurait laissé le fer d’un cheval, ou le pied d’un homme, ou tout un cadavre.

De même que certaines fontaines des ravines, ces pierres avaient leur esprit, il fallait avoir peur d’elles. Quel mauvais peuple les avait façonnées pour ses besognes ? La

– 193 – nuit appartenait à cette race dont on n’aime pas parler, qui guette les créatures. Sous la lune qui luisait vilainement dans un immense rond aux bords rosâtres, on s’y voyait, à travers la bruyère, suivi par l’ombre d’une bête. Ou bien, derrière soi, par ces solitudes, on entendait, s’arrêtant si l’on s’arrêtait, repartant si l’on repartait, le pas toujours pareil d’un cheval invisible.

Par temps bas, quand le vent chassait au loup, pour peu qu’Anne-Marie prêtât l’esprit à ces contes, elle se laissait ga-gner par la peur. Elle imaginait quelque grande forme muette se dressant tout à coup dans la chambre, entre la lucarne à barreaux et les courtines rouges.

 

Mais les jours allongeaient. L’herbe poussait autour des puits-fontaines. Les nuits, on était long à s’endormir. Par les fentes arrivait le miel des cerisiers en fleur dont les files bor-dent les prés nouveaux de doucette et d’oseille sauvage. Un vent tiède réveillait les arbres encore nus dans les boque-teaux des tournants. C’était le mois d’avril où le coucou chante à fil… Puis la fête de la Croix pour laquelle on lâche les vaches ; et jusqu’à la Croix de septembre on mange un morceau de pain à quatre heures parce qu’on est dans la sai-son du gros travail.

Anne-Marie changea. Au fond de ce moulin elle avait re-trouvé sa petite vie paysanne de Chenerailles, et plus proche de ce vieux temps, elle était plus proche de Gaspard.

La séparation faisait qu’elle l’imaginait comme là-bas sur le pâturage, l’œil tout riant, la face toute claire, et tout porté de bonne volonté. Elle revoyait le cousin, le frère des

 

– 194 – anciens jours au grand soleil de la campagne. Cet élan, et ce don, ce cœur. L’ami alors de moitié dans sa vie…

Elle n’irait plus autour des fontaines cueillir pour son mois de Marie les aimez-moi que sa mère appelait les yeux de la Vierge. Quelqu’un la cherchait, la criait : elle continuait sa cueillette, la poitrine pleine de joie, attendant une minute avant de répondre. Mais il savait bien la trouver. Il arrivait, elle voyait sa face couleur de flamme ; et ses yeux bruns qui, pour mieux lui parler, attrapaient du soleil.

Durant ces nuits de mai, elle ne savait plus que cet ami de jadis. Ni mauvais dires, ni rien du monde ne pouvait aller contre cela qui roulait en son sang : cette amitié où ils étaient tous deux. Et pour qu’une telle tendresse lui vînt, avec ces larmes, de cette nuit dehors, toute de menus bruits, de souffles, d’odeurs vertes, ah, il fallait bien que là-bas il songeât à elle comme elle songeait à lui.

Elle se troublait. Alors, elle s’efforçait de penser aux Es-cures. Mais c’était Jeuselou et Marguerite qu’elle revoyait comme tantôt, s’entre-riant pour un instant sur le pas de la porte. Ceux-là se marieraient. Ils seraient ceux qui dorment l’un près de l’autre et se retrouvent ensemble au matin, quand on devine que devant les montagnes bleues com-mence une journée de bonheur. Heureux ceux qui sont ainsi mari et femme, de pensée et de fait, car c’est la vraie vie à trouver dans ce monde.

Un peu de vent tiédi s’éloigne ; les branches remuent jusqu’au fond des bois, et ceux qui s’entr’aiment dorment doucement.

 

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