Gaspard des montagnes - Tome II
Troisième Pause ................................................................. 173
TROISIÈME PAUSE
Le gouvernement du domaine. – Un coup de fusil. – Le gé-néral Mouton et Maignet. – Au bois de bouleaux. – On reçut deux, trois lettres : le père n’annonçait pas son retour. Il se plaignait toujours de grands embarras. Les affaires de la suc-cession n’étaient pas nettes. On sentait du reste qu’il ne di-sait pas tout. Anne-Marie, en lui répondant, s’en tenait à par-ler des façons, des récoltes. Elle profita d’une vente par lici-tation pour mettre le bien en trois pièces. Et peut-être pour-rait-on le faire tout rond à la mort de M. Clouvel.
On chante que :
Pain frais, jeune femme et bois vert,
Tout ça ne fait qu’aller la maison de travers.
Or, il fallait voir le domaine : plus une taupe dans les prés, plus un fil de chiendent dans les terres, plus un tertre non relevé, plus une serve qui ne tînt l’eau.
Gaspard aurait voulu qu’Anne-Marie s’éloignât tout de suite. Il lui dit que la tante Domaize accepterait de s’installer aux Escures.
— On ne viendra pas commander chez moi ! Je n’entends pas ça !
Elle parlait raide, toute rouge de mécontentement. Mais Gaspard se faisait plus raide qu’elle.
— Il va te laisser tranquille, bien sûr ! Dis-toi maintenant que ceux du gouvernement, il les met dans sa poche !
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Il fallait qu’elle se cachât, il le fallait. Lui, souvent, le roulage l’emmenait loin…
Au vrai, il tâchait d’être le plus possible sur les routes. La rencontrer dans le bourg, aller la voir chez elle, être re-lancé par elle chez lui, il ne le pouvait plus. D’ailleurs mieux valait qu’elle se mît hors d’atteinte. Et il le répétait, avec une grande passion de la convaincre…
Les mains au creux de sa robe, Anne-Marie se taisait. Depuis le soir des Cosaques, Gaspard était pour elle un homme tout de force, tout de feu, plein d’idées trop fortes qu’elle n’était plus bien sûre de deviner toujours.
— Comment veux-tu que je m’en aille ?
Tout le domaine… Les bois de Robert, aussi, qu’elle s’attachait à exploiter ainsi que les siens propres, peut-être pour rappeler qu’elle était liée par mariage.
Dans le canton, il n’en était pas de mieux tenus. Mais cela ne l’empêchait pas d’être bonne. Un homme venait la trouver. Il se plantait là, les mains dans son chapeau, don-nant le bonjour, parlant du temps, avant d’amener sa petite affaire. « Je voulais vous dire comme ça qu’un char de bois me ferait bien nécessité… — Oui, mais tu n’iras rien racon-ter à ma tante Domaize. — N’ayez crainte, madame. — Ce sera à condition que tu replantes tout autant d’arbres. Je te montrerai où les prendre. — Oui, madame. — Et tu sais, si ce n’est pas fait proprement, tu n’auras pas à te déranger pour revenir. Passe demain, sur les deux heures. »
Personne n’aurait touché à la forêt sans permission. Rien n’y traînait, pas un baliveau cassé, pas une branche morte.
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Mme Domaize, qui disait : « Mieux vaut être ladre que non pas pauvre », et qui ricouaillait dans son grenier tous les pots égueulés, tous les paniers crevés, n’aurait pas trouvé bon qu’on donnât de pleins chars de bois. Anne-Marie, elle, pensait que ce qu’on donne fleurit et que ce qu’on mange pourrit.
Cependant elle n’aimait plus les malheureux du même cœur. Elle se sentait dégoûtée des créatures. Ainsi, ce Ma-thias de Virennes : certainement il s’était arrangé pour que son père se rompît l’échine en dégringolant d’une charrette de foin qu’on chargeait : il avait simplement fait avancer les vaches sans crier gare au vieux… Assister ces gens, ce n’était plus cela qui pouvait suffire à Anne-Marie. Tous les jours elle craignait un peu plus d’enlaidir. Il est trop tard ! Un soir on voit sa vie perdue. Il n’y a plus de lendemain, c’est trop tard.
Oui, peut-être qu’un soir on aura ce sentiment-là qu’on a été dupe. En attendant, le temps passe et l’on ne fait que tuer le temps. Ou plutôt on tue sa vie.
Puis elle se reprochait ces pensées, prise de la peur que Dieu ne la punît en son petit garçon.
Sur la place, devant l’église, elle voyait jouer les enfants du bourg. Ils étaient tous voués, alors, et jusqu’à deux ans leurs habillements n’avaient d’autres couleurs que le blanc et le bleu. Les plus grands s’escarmouchaient autour des perrons, leur culotte fendue laissant passer quelque corne de chemise. Celui-ci courait contre le vent avec son viravoulet, qui tournait comme un moulin, celui-là traînait un sabot monté sur quatre roulettes. De sa porte, une femme jetait un coup d’œil et défendait au sien d’approcher le cheval attaché à l’anneau de fer. Et ce petit, le voir donner un coup à Anne-
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Marie : il était de la même semaine qu’Henri : on les mettait dos à dos pour comparer leurs tailles.
Il faut qu’on se résigne à ses propres adversités, on n’est pas chrétien sans cela. Mais que les enfants puissent souf-frir…
Au milieu de la nuit, une idée la réveillait comme un poids sur la poitrine. Dormait-il ? N’était-il pas malade ? Chaque fois cela lui arrachait l’âme, comme au soir qu’elle ne l’avait plus trouvé en revenant d’Ambert.
Elle n’entendait pas quitter les Escures : comment se pardonnerait-elle de n’être pas là tout de suite au cas où l’on viendrait à apprendre quelque chose ? Ah ! si Gaspard vou-lait le chercher, cela vaudrait fait.
Elle lui en avait parlé : il répondait que le temps ferait tout.
— Vois-tu, pour les gens, un secret est toujours trop lourd. Quand ils risqueraient un mauvais coup en trahison ou trente ans de galères, il faut qu’ils s’en déchargent. On ne peut pas vivre avec quelque chose sur le cœur.
Ce dut être en février, au premier redoux, quand le merle chante dans l’alisier, au-dessus des fougères rousses aplaties par les neiges.
Sur les neuf heures, Anne-Marie était montée dans sa chambre. Elle posait la chandelle sur la commode, lorsque, brusquement, une voix intérieure lui cria, une voix qui ré-pondait au creux de son estomac : Jette-toi à genoux ! à ge-noux ! à genoux ! Mais d’une fureur telle, – le cas, d’ailleurs fut soudain, – qu’elle se laissa tomber comme en prière.
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Ses genoux n’avaient pas touché le plancher qu’une lueur éclaira d’un sursaut le dehors ; et tout d’un temps, dans le fracas d’un coup de feu, elle entendit un bris de verre, l’écho roulant de mur en mur, le vacarme des chiens, un morceau de vitre encore qui tombe…
Elle demeurait là, le souffle coupé. Elle ne voulut jamais que le Nanne sortît avec un fusil. Il ne fut pas trop chaud à le demander, d’ailleurs.
Le miroir était en morceaux dans son beau cadre. L’autre l’avait donné pour la fête d’Anne-Marie, entre les fiançailles et le mariage. Elle le décrocha avec un contente-ment.
Après cela il y eut comme une peur sur le pays. On re-parla du départ de M. Robert au lendemain des noces, et du vol du petit garçon. « Dans les grandes maisons, les grands vents y battent. » Aux veillées on brodait là-dessus. Les gens s’attendaient à des choses extraordinaires.
Le second valet quitta les Escures. On n’y voyait plus que les gendarmes et le mauvais temps. Gaspard était sur les routes du côté d’Aigueperse. Cependant Anne-Marie ne s’effrayait pas. Désormais elle tirerait les volets avant d’allumer la chandelle.
Cette obligation de cacher son secret, en l’habituant à dissimuler, la rendait plus ferme. Maintenant, à qui s’enquérait de Robert, elle prenait plaisir à répondre : « J’en ai eu des nouvelles mardi dernier. »… C’était le jour du coup de feu.
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En se cachant elle n’aurait pourtant fait que ce que fai-sait plus d’un dans le pays. Le général Mouton-Duvernet s’était réfugié au fond des bois de Saint-Alyre. On a conté qu’il enterra son trésor près du village, et qu’ensuite il re-gretta cet argent qui aurait pu lui procurer la liberté. Car le pauvre général se laissa prendre à Montbrison et fut fusillé à Lyon en juillet 1816.
À Ambert, Maignet, qui jadis avait voté la mort du roi, vivait terré dans la maison de son frère. Par un placard à double fond, il passait de celle-ci dans la sienne et les sorties répondaient sur trois rues.
Le sous-préfet, alors, demeurait en face. Des fenêtres de son grenier il l’aperçut un jour qui se promenait dans le po-tager, – aujourd’hui le jardin de ville. Il y envoya les gen-darmes. Mais le garde courut prévenir Maignet qui, en meu-nier et poussant un âne, eut le temps de filer par la rue des Jardins.
Le malheureux avait perdu son fils, naufragé avec la Mi-nerve et, à ce qu’on a raconté, mangé par les sauvages. Sa fille, Dorothée, s’était mariée à un monsieur d’Issoire, qui avait fait inscrire en or sur le plafond du salon : Dorothée, c’est mon étoile, et qui la rouait de coups. Il est vrai que lors-qu’elle trépassa, il la fit embaumer pour placer le cercueil à table, en face de lui.
Peut-être qu’il y a toujours eu dans ce pays plus d’extravagances, de drames et de caches qu’on ne voudrait l’admettre.
Finalement, Maignet, homme doux et bon, paraît-il, s’exila en Belgique, revint en 1830 et mourut dans une mai-
– 178 – son du grand chemin, pauvre, seul, perclus de douleurs, presque aveugle.
Lorsque Gaspard sut qu’on avait tiré sur Anne-Marie, il ne fit pas beau pour ses frères. Les veines du cou lui en-flaient gros comme le doigt. Dans le même moment il prit le chemin des Escures. Le Nanne lui dit que la dame était vers les bûcherons.
Il monta à Roche-Savine par un chemin de troupeau. C’était un de ces matins d’hiver où, en longeant la haie, on croit sentir, comme une bouffée tiède à la face, l’odeur des premières violettes entre les feuilles mortes. Le soleil avait la couleur jaune de la lumière qu’on voit dans les rêves. Mais la pluie viendrait après trois jours de ce temps-là.
Sur un replain, un char attendait, chargé de sept ou huit longs fûts polis dont des billons de bois serraient les chaînes... Un ballot de foin y était accroché ainsi qu’une lan-terne de fer-blanc.
Gaspard aperçut Anne-Marie. Elle redescendait par le bois de bouleaux. Plus fine que sa mère, avec un agrément que ceux qui l’ont connue disent avoir vu à peu de per-sonnes, elle avait ce maintien qui ne se compose, ne se con-certe jamais ; et loin des regards elle reprenait sans y penser sa vivacité de petite fille.
Gaspard ne lui dit rien de ce qu’il avait minuté dans sa tête. Il parlait du bois, des bûcherons…
Ils allaient tous deux, se rapprochant ou s’écartant entre ces bouleaux qui avaient poussé tout déjetés. Des oiseaux, dans la chevelure rose des arbres, sautaient, se perchaient,
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Gaspard, enfin, lui demanda ce qu’elle comptait faire : elle n’allait pourtant pas attendre aux Escures un second coup de fusil ?
— Je donnerais ma vie pour une épingle, murmura-t-elle.
Elle baissait et laissait aller la tête. Il revit la cicatrice du col. Cette tête un peu petite gardait ses lignes nettes, les traits presque de la seizième année. Seulement, autrefois, cette veine ne se marquait pas aussi bleue à la tempe… Et elle n’avait même plus son air de tantôt, cet air de liberté vive lorsqu’elle dévalait le chemin, mais on ne savait quelle impatience souffrante.
Ils s’aperçurent tous les deux qu’ils se taisaient.
— Que veux-tu que je me cache ? Ne plus voir per-sonne, est-ce que ce serait une vie ?
Elle fit deux ou trois pas sans y songer et dit encore, la tête basse :
— J’ai déjà perdu mon petit garçon… C’est dur de re-noncer à tous ceux qu’on peut voir…
Alors elle se retourna. Son visage était devenu tout ver-meil par le feu de son cœur. Gaspard ne se rappela jamais bien ce que la figure d’Anne-Marie lui dit en cette minute. À peine sut-il ce qu’il devenait.
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