Gaspard des montagnes - Tome II
Troisième Pause ................................................................. 247
M. Jean et Valentin bouillaient d’impatience : à pareille al-lure jamais on, ne rattraperait leur carriole…
Le soleil baissait, dans une heure il ferait nuit. Sur le bord du chemin, Gaspard avisa la cage écrasée. Il examinait les marques de roues, de souliers, de sabots, démêlait, devi-nait tout.
On traversait une route. Ils furent tout déferrés de voir Gaspard la faire prendre au Grand-Blanc, en rappelant la chienne. Des guides il fouailla le cheval, et l’on partit d’un tel train que les arbres paraissaient se sauver en arrière. Il sa-vait donc où rejoindre les deux sœurs ?
TROISIÈME PAUSE
Gaspard au Pont du Merle et chez le Prince. – Le problème impossible. – Il bavarde avec un mendiant. – À Brioude il avait fait son profit de certaines nouvelles qui l’avaient mis sur le chemin du Pont du Merle. Deux jours il y était demeuré, ca-ché dans le foin, avec en poche un croûton et une rave crue. Il attendait la nuit pour traire la vache dans son chapeau.
De cette fenière où il s’était coulé, comme un roulant qui prend gîte sans en demander congé, il suivait ce qui se disait dans la maison. Ainsi il avait entendu arriver un homme porteur d’un message : le surlendemain les mes-sieurs viendraient avec des chevaux et du monde…
Mais comme le messager buvait un coup, pour rabattre la poussière, son chien avait poussé la porte de l’étable, flai-ré quelqu’un, et d’aboyer, qu’aboieras-tu, Gaspard n’avait eu que le temps de gagner le bois.
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Le même soir, dans l’Hôtel du Prince, à Arlanc, trois soi-disant paysans s’étaient pris de querelle devant lui. Pour tomber à coups de bouteille sur le pauvre agneau qui vou-drait les séparer. Il ne voyait pas la manigance, non. Eh bien, il les sépara, et ce fut subit. Dans les dents de chacun, un coup de poing avec les circonstances voulues. L’un alla don-ner contre un vaisselier, – il faut bien que les marchands de vaisselle vivent, – les deux autres contre la table, – ce fut alors qu’un des trois ramassa par terre le mouchoir de Gas-pard. Ces gredins ouvrirent leur couteau et revinrent à la charge. De son bâton il leur travailla les côtes si rudement que tout en fuma. Les malheureux s’étaient trouvé de l’ouvrage. Bleus, verts, jaunes, violets, comme du taffetas de Chine ! Et si jolis garçons après cela qu’on aurait pu les mon-trer par rareté dans une foire.
Gaspard n’enjamba la fenêtre que lorsque arrivèrent les gendarmes. Il leur laissa les autres, effondrés de coups, le nez pissant le sang, les dents branlant au courant d’air. Quel rafraîchissement d’avoir eu ceux-là sur qui commencer de régler les comptes. Il n’avait pu se tenir de faire les choses largement.
Lui, il alla dormir dans la paille sans se soucier de ces beignes plus que des assiettes en morceaux-là-haut. De belles assiettes de Strasbourg, pourtant, peintes de roses et d’œillets. Car c’était le cuisinier du prince de Rohan qui avait ouvert cette hôtellerie jadis. Ledit prince-cardinal s’était vu exiler à la Chaise-Dieu « parce qu’il avait la pointe de son cœur tournée vers la reine Marie-Antoinette ». Sur ce pla-teau solitaire, tout gazon et pensées de velours, c’est beau, cette église épaisse, avec ses tours carrées, – « trois clo-chers, deux sans cloche », – son cloître, sa danse macabre, ses tapisseries à l’antique. Mais le cardinal goutteux peinait
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à monter cet escalier haut comme une maison ; et les moines qui le soutenaient lui disaient bénignement : « En-core un coup de collier, monseigneur. »
Le Grand-Blanc galopait à toutes brides. Gaspard cette nuit même était retourné au Pont du Merle. Il y avait cru comprendre que, mis sur leurs gardes, les messieurs avaient avancé le rendez-vous.
Anne-Marie et Pauline, ils les auraient enfermées en haut et l’unique escalier partait de la salle. Peut-être pour-rait-on forcer la porte de derrière, du côté du pré, de la Dore. Au haut d’un petit degré de pierres brutes, cette porte ou-vrait dans une sorte de cabinet. Mais après ? Il te faudra tou-jours trouver dans la salle une dizaine de coquins entre l’escalier et toi.
Et le vieux La Godivelle ne balancera pas un instant à les faire égorger dès que nous apparaîtrons.
« En sortant du cabinet, comment passer à travers ces hommes et être près d’elles avant eux ? » Gaspard se répé-tait les choses, du doigt traçait un plan ; mais tout cela tour-nait en rond sous son crâne.
— Cherchez, vous autres ; moi, la tête me brûle.
Tenter de tout enfoncer et de délivrer les deux sœurs de vive force, c’était pour les faire massacrer aussitôt. J’ai une soif à n’y plus tenir, songeait Gaspard.
La soif les desséchait tous. Et le temps était trop cher pour qu’on s’arrêtât à quelque fontaine. On trouva le panier de poires que le Barthaut n’avait pas lâché. Il crut avoir ren-du un service providentiel à ces garçons.
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Jeuselou soupirait comme un homme empêché à réflé-chir.
— Dans l’escalier, disait Gaspard, avec deux pistolets, je me charge de barrer le chemin. Mais impossible d’arriver à cet escalier sans qu’ils me voient.
— Eh bien, qu’ils te voient, avançait Jeuselou, pour rai-sonner cela jusqu’au bout, et cependant qu’ils te laissent passer.
On n’aboutissait qu’à cette folie…
Des quatre fers, cependant, le Grand-Blanc galopait et battait la chaussée. En route, il s’échauffait encore, et d’une adresse à prendre les tournants ! Ces routes, dites de charité, n’étaient que de mauvais chemins tracés pour donner du travail aux pauvres les années de disette. Mauvais chemin ou pas, il forçait l’allure. Un tel train d’enfer lançait dans tout le sang le désir de foncer. Les cimes boisées glissaient l’une devant l’autre, comme des déchirures de papier gris sous la désolation de la bruine. Arriver là-bas !
Mais là-bas que ferait-on ? Gaspard regardait ses amis avec quelque chose de fou dans les yeux.
Le Barthaut se tira près de lui pour lui parler à voix de confesse. Les sourcils noués, tout disposé à l’envoyer au diable, Gaspard écoutait ce vieil innocent, grand liseur de romans à revenants et à fantasmagories. Cependant il le laissait aller et ses yeux se faisaient fins comme s’il entre-voyait quelque tour que ne lui avait pas montré le bon-homme.
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Tout soudain il tira sur les guides d’une telle façon que le Grand-Blanc se planta debout. Gaspard eut un mot pour le calmer et sauta sur la route. Assis aux degrés d’une croix, un mendiant triait des croûtes dans le pan de son manteau. Un châtaignier l’abritait, dont les boules piquantes jonchaient tout l’entour. Avec sa barbe et ses cheveux en mèches blanches, on le voyait dans ce fond d’ombre, vieux comme le père du temps.
Gaspard lui demanda s’il était bien sur la route de Saint-Bonnet-le-Chastel : il allait voir un cousin, un nommé Mou-tet… Et de placer force noms du pays pour écarter toute dé-fiance. Il faisait mine de remonter, – les autres sous la bâche ne savaient pas qu’en dire, – lorsque, comme s’il s’avisait d’une chose, il s’approcha du vieux, lui parla de tout près. Et il lui plaquait un louis dans la paume. Mais le regard du mendiant ne répondait rien. Peut-être n’avait-il jamais vu d’or. Gaspard étala quatre écus de six livres et appela Bap-tiste.
Le vieux mordait les pièces et les faisait tinter une à une sur la pierre, tandis que le Dragon s’affairait. Ils ne savaient que penser dans la carriole…
… On croisa un prêtre qui portait une gaule de pêche. « Ha, ça va, la chance nous en veut. » Et le Grand-Blanc prit le chemin de Saint-Bonnet, bien que ce fût un détour.
Ils se taisaient, démontés, travaillés par l’impatience et la crainte que Gaspard n’eût perdu le sens, et cependant le cœur calé dès qu’ils le regardaient.
Au haut de la place, sous la singulière petite église au clocher pointu, Gaspard courut heurter à une porte. Une grande fille parut, levant une chandelle « pour faire éclair ».
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