Gaspard des montagnes - Tome II
Sixième Pause ...................................................................... 264
On ne repartit qu’à l’heure où les coqs chantent l’aubade au fond des métairies. Gaspard, Plampougnis et le Baptiste firent la côte à pied derrière la charrette. Baptiste sifflotait :
Lendemain, la pointe du jour
N’a vu paraître, Luxembourg, Avec sa cavalerie
Qui marchait par escadrons,
Son aimable infanterie
Qui marchait par bataillons.
La plaine semblait une immense cuve d’où les nuages montaient en larges taies blanches. Entre eux apparaissaient des pans de montagne où semblaient peints une chapelle, trois chaumes, un chemin d’arbres. Gaspard, les sourcils noués, ne parlait pas. Il rafla au talus une touffe de serpolet mouillée et s’en frotta les mains. On était à Pierre-Couverte ; on allait remonter en voiture. Il retint les deux autres au tournant. Et brusquement, baissant la voix pour qu’Anne-Marie ne pût entendre :
— Tuer qui veut tuer, c’est péché, à votre compte ? Elle dira ce qu’elle voudra, Anne-Marie. Et puis j’ai besoin de me secouer. Je pars. Je veux les joindre ; je ne reviendrai pas que je ne leur aie fait un sort. C’est mis dans ma tête, à pré-sent.
SIXIÈME PAUSE
Le retour d’Espagne. – Le conte du bon Dieu et de saint Pierre aux champs. – Devant le pays. – Il y avait longtemps
– 264 – qu’il n’avait fait aussi clair. La feuille jaune et la feuille brune prises dans un peu de bise s’envolaient, roulaient vers le jar-din, de terrasse en terrasse. La paix de la matinée s’étendait sur le domaine, où, là-bas, entre les sureaux éclaircis, une servante chantait en battant le linge.
Anne-Marie cueillait les dernières nèfles. Son panier sur le parapet, la tête levée, elle plongeait les mains dans le branchage. Sa robe noire, de châtaine, la faisait paraître presque blonde, la robe à taille haute qui lui allait si bien. On ne lui aurait pas donné ses vingt ans.
Entendant crier le gravier, elle se retourna et perdit toute couleur de vie : Gaspard était devant elle…
Le sang revenu à ses joues, agitée, éclatante, elle parlait des amis blessés, de Pauline… Deux minutes peut-être, elle ne fut pas à soi. La joie emportait tout. Puis Gaspard devina qu’elle se troublait. Qu’elle avait peur.
Elle l’envisageait, comme pour lire sur sa figure. Durant ces cinq semaines, avait-elle vécu ? Elle n’osait même sou-haiter ce retour. S’il reparaissait, ce serait qu’il aurait tué… Alors elle savait ce qu’il lui faudrait faire. Et elle le ferait, car elle se l’était promis.
Les yeux sur lui, elle continuait de le considérer. Elle sa-vait qu’il souffrait de par elle, et elle ne pouvait s’empêcher d’en sentir presque de la joie.
Sur les monts, le brouillard frangé de gris s’élevait, comme un châle qu’on tire. Le vent faisait son bruit d’espace et de liberté dans la tête vide du tilleul.
Anne-Marie reprit souffle, longuement. Ha, il aurait bien eu compassion, s’il avait pu voir battre son cœur… Une des
– 265 – nèfles gardait deux feuilles à sa pointe et cette idée de vétille qu’il fallait les arracher occupait Gaspard. Le silence lui pa-rut changé. Ses yeux cherchèrent ceux d’Anne-Marie.
— Est-ce que tu l’as tué ? demanda-t-elle d’une voix basse.
La bouche sèche, elle peut à peine prononcer les mots. Peut-être secrètement avait-il espéré lui faire redire : « Je ne voulais pas que ce fût toi… » Mais elle se l’était défendu.
La face de Gaspard ne parlait pas. Un défi, une dureté, seulement. Puis il la revit devant cette chambre de bois, au Pont du Merle, pendante à son cou pleurer comme une en-fant. Quelque chose lui vint sur le cœur à quoi il ne put résis-ter. Il lui sourit. Il souleva ses mains pour montrer qu’elles étaient nettes.
Avec encore un demi-sourire, il dit ce qu’il avait dit la veille aux amis. C’était dans la cuisine, sous l’image qui fai-sait voir Crédit mort, tué par trois mauvais payeurs dont l’un ressemblait à Robert. Avare de détails, d’ailleurs, sur ses aventures. « Risquer d’en faire une affaire, par ici, pour que s’y mettent la police, les juges ? et entendre chanter leur vie en complainte ? Je sais quelqu’un que le chagrin tuerait. Ça va bien. Ils n’ont pas fini de manger des pois chiches dans les prisons du roi d’Espagne. »
Quelques-uns ont raconté que les messieurs bien relan-cés avaient préféré passer dans les montagnes de Catalogne. On a parlé de l’expédition qui eut lieu contre une bande de faux-monnayeurs. Trois compagnies de troupes réglées cer-nèrent tout un mont dès la pointe du jour. Ce fut une vraie bataille, de caverne en caverne, à la lueur des pots à feu…
– 266 –
Devant Anne-Marie, Gaspard en dit moins encore qu’à la Belle Bergère, mais il fut encore plus rassurant. Celui-là, la singulière chose : on le voyait dur, net d’illusions, défiant, et tout d’un temps confiant, riant, facile, avec un fond de jeu-nesse sans cesse revenu.
— Tout de même, reprit-il sourdement, comme pour soi, pourquoi m’avoir relevé le bras ? Je l’aurais tué, je ne l’aurais pas regardé mourir…
Elle continuait de se taire ? Comment lui dire ? Avons-nous été établis de Dieu pour juger et pour tuer ? Ceux même qui nous apportent la souffrance et la peine travaillent peut-être pour notre bien. Le malheur de mon petit Henri, Dieu a pu le vouloir, qui voit mieux que nous. Nous voyons le bien et le mal ; mais notre bien et notre mal, notre heur et notre malheur vrais, les voyons-nous ?
Elle songeait, silencieuse, et comme butée dans son si-lence.
Gaspard se monta un peu. De ce feu qui lui chauffait la poitrine, il faisait une sorte de large espérance, dans l’entêtement et la gaîté.
— Tu es bien la fille de ta pauvre mère, tiens ! C’est beau de prendre grandement les choses. Seulement…
Anne-Marie se tourna à demi vers lui. Mais qu’il l’eût comprise et suivie dans ses idées la remuait à un tel point qu’elle n’osa ouvrir la bouche.
Ils remontaient vers la maison. Valentin Verdier, vêtu de chasse, y arrivait. Il apportait un lièvre. Dans la minute, on vit Pauline, un peu haletante, le teint aussi pur qu’une rose
– 267 – sauvage. Elle s’était faite toute la plus jolie qu’elle avait pu. Le jeune homme, soudain rouge jusqu’aux cheveux, s’embrouillait dans un compliment où il tentait de parler des soins d’Esculape et des soins des Grâces…
Pauline questionnait Gaspard. Il ne put, contre Anne-Marie, s’empêcher de parler de ce qui lui travaillait l’esprit. C’est trop simple de tout pardonner, de tout effacer, parce qu’on ne sait pas si c’est du bon ou du mauvais que les choses apportent en fin de compte.
Valentin songeait qu’une blessure peut amener un grand bonheur. Mais il n’arriva pas à trouver comment le dire.
— Cela va plus loin que nous ne pouvons le voir, mur-mura Anne-Marie.
L’allée de sorbiers allait montant, à mi-flanc de la pente. Au haut du chemin, du fond de ce bleu, venaient s’élargissant des touffes de brume gonflées. De sorte qu’on sentait, là-bas devant son bout, tout un espace de cam-pagnes et de campagnes où s’éployait la fraîcheur du vent.
Anne-Marie refaisait dans sa tête le conte que sa pauvre mère lui récitait à Chenerailles.
En ce temps-là, comme le bon Dieu et saint Pierre se promenaient, il se trouva que les souliers du bon Dieu le blessèrent. « Asseyez-vous là, dit saint Pierre, je vois dans les friches un vieux qui paît ses moutons, je vais aller lui demander une poignée de laine. »
Saint Pierre se prend, joint ce paysan, dont le troupeau était bien de cent têtes, et, après quelques propos sur le temps, les récoltes, amène sa demande.
– 268 –
— Pardi oui ! J’irai gâter mes moutons pour vous ! S’il ne peut plus aller dans ses souliers, votre maître n’a qu’à al-ler pieds nus.
Un peu plus loin, saint Pierre avise une vieille qui gar-dait une demi-douzaine d’ouailles, assise derrière un buis-son. Pour savoir sa bonne volonté, il y va, lui demande comme à l’homme riche si elle a du beau temps ; puis, enfin, lui présente sa requête. « Toute la toison de mes moutons, si vous voulez ! Je vous la donnerai bien, puisque c’est pour panser le pied d’un pauvre voyageur ! » Elle attrape le plus proche par la gigue, et, des ciseaux qui pendaient à son de-vantier, coupe autant de laine que saint Pierre en veut pren-dre.
Sur le chemin, le saint a demandé à son Maître quelle récompense il donnerait à cette vieille femme. Et le bon Dieu a répondu qu’il lui donnerait sept ans la fièvre.
— À cette pauvre vieille si libérale ? Mais, Maître, à l’homme riche, qu’allez-vous lui donner, alors ?
— Je lui donnerai cent autres moutons, pour doubler son troupeau.
Saint Pierre roulait cela en lui-même.
— Pierre, dit le bon Dieu, tu ne comprends donc pas ? Cette femme est brave personne et toute bonne. Cependant elle a commis quelques fautes et les sept ans de fièvre sont pour lui en faire faire pénitence sur terre. Elle trouvera tout ensuite. Quant à l’homme riche, c’est un avaricieux qui met son plaisir à avoir un beau troupeau. Comme il n’est pour-tant pas sans quelques petites bonnes œuvres, je vais le payer par cent autres moutons. Mais ce sera là toute sa ré-compense.
– 269 –
Anne-Marie avançait pensivement, sous les sorbiers sans feuilles. Les peines et tout, qu’importe, pourvu qu’on se voie dans son chemin. Aller droit, suivant ce grand vœu. Et l’on pourra aider celui qu’on fit souffrir. Le péché, elle sen-tait, à n’en pas douter, qu’il lui aurait été impossible d’y vivre. Impossible.
Elle n’entendit pas Pauline lui demander par deux fois à quoi elle pensait. Puis elle devint toute rose, répondit : « À rien » et, de suite : « À un conte de notre pauvre mère. » Comme Pauline voulait savoir, sans le réciter, elle le dit en deux mots.
« Il faudrait raconter cela au petit Henri. » Gaspard faillit le dire. Mais ce reste de méchanceté ne tint pas. Anne-Marie avançait contre le vent, baissant légèrement la tête, ce qui faisait luire ses grosses nattes roulées. Et sa figure était de-venue claire.
Elle changeait le cœur des gens. C’était vrai, aux Es-cures tout sentait les grandes mœurs. Il était des choses qu’on aurait pu ni faire ni penser devant elle.
Peut-être aurait passé le temps où le tenait quelque dé-mon. Un joli son de musette. Personne ne peut savoir ce que c’est, s’il n’a vécu cela. Les matins, seul, au bois, la mousse gelée qui crie sous le soulier, ce vieux goût humide et ce ciel chagrin entre les branches… On se dit : la vie, quelle dégoû-tation ! On parle à sa hache, à ses outils, comme les soldats, dans les durs moments, parlent à leurs armes.
Tout ce qu’il avait su, dans cet orage noir, ç’avait été se taire, attendre et ne jamais lâcher. Il peut arriver n’importe quoi à un homme : la seule honte, c’est de perdre cœur.
– 270 –
Ses yeux rencontrèrent les yeux couleur de noisette. Nulle autre n’avait, comme Anne-Marie, ce regard à la lu-mière de l’âme. Et ce n’est pas vrai qu’il n’y a rien, puisqu’on peut ainsi sentir une âme.
Au haut de l’allée on arrivait devant le découvert. Le temps tournait au beau. Sur les banquettes de la route, quelques pauvres clochettes bleues balançaient à ce vent qui tenait tout l’espace. De-çà, de-là, par la bosse de ces longues campagnes, on retrouvait à leur place les vieux villages. Un milan planait. Pauline et Valentin regardaient ensemble, puis, se regardant, ils se mirent à rire. Sur la contrée, comme sur une carte, du doigt il traçait pour elle sa chasse de la veille. Et le vent rejetait contre son épaule l’écharpe de Pau-line.
On veut vivre, se disait Gaspard, mais avec son cœur d’homme. Il ne s’agit donc pas de bonheur ni de malheur, quand on est bâti d’une certaine façon. On rechercherait bien le malheur même. On s’arracherait bien les yeux pour les donner à une Anne-Marie.
Là-bas, dans la pâleur du lointain, s’enfonce le pays des monts bleus et cornus. Le Chignore, avec ses deux pointes, les autres, en chaîne, avec leurs cols, leurs terrasses, leurs cimes d’où quelque brouillard cueilli par le vent s’enlève en-core, va gagner l’air libre… Les chemins secs où courent la lumière et la bise se sont ouverts ainsi que pour un grand départ. Une amitié, dans le matin sur la montagne, a changé l’air comme ferait une chanson. Le bonheur, le malheur, n’importe. Ce n’est pas tellement vers la joie, vers la peine, qu’on a choisi d’aller. On a choisi d’aller vers autre chose.
– 271 –