Gaspard des montagnes - Tome II
Septième Veillée ............................................................ 236
SEPTIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PAUSE
Un vieux apporte une lettre. – Le chemin en carriole. – La colombe lâchée. – Cela ne traîna pas beaucoup. Les choses arrivèrent le surlendemain même de l’enterrement. C’était une de ces matinées âpres qui font dire aux gens que le temps est vert. Marguerite vit arriver une carriole montant, boitant, sur les pierres du chemin.
Le charretier sauta par terre, une sorte de grand vieux coq jovial, à tête maigre et rouge. Ses bottes rapiécées et son bonnet de soldat graisseux paraissaient du même âge que lui. Sous sa blouse il alla chercher une lettre et un paquet enveloppé d’un mouchoir bleu que Marguerite reconnut pour être celui de Gaspard.
— Voilà, ma belle, pour vous et pour qui de droit. Il ne fait pas chaud dans vos quartiers, ce matin.
Elle rompit le cachet de mie de pain et trouva sous le premier pli un billet portant : Pour ma cousine. « J’entre le lire dans la maison. — Oui, oui », fit-il en clignant un petit œil de chenapan guilleret. Et il s’assit sur une meule rongée, au milieu des orties et des choux d’âne.
Les doigts d’Anne-Marie tremblaient si fort qu’elle dé-chira la feuille.
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« Ce mot d’écrit pour te faire savoir de venir avec Pau-line. Tenez cela secret et apporte de l’argent si c’est pos-sible. En marquer davantage ne vaudrait rien dans une lettre. La voiture vous amènera… »
Puis au-dessous : « Je t’envoie quelque chose qui t’assurera que tu peux avoir confiance. »
Confiance… Comme s’il fallait ce mot ! Gaspard voulait marquer sans doute qu’il avait gagné ceux qui avaient la garde de l’enfant.
Lorsque dans le mouchoir elle trouva bien plié le bonnet à trois pièces qu’elle avait mis elle-même à Henri le matin du vol, elle n’eut plus la tête à elle. L’idée de revoir son petit garçon la tirait comme une corde. Partir, partir tout de suite.
Dans la minute elle envoya Marguerite chercher Pau-line. « Ramène-là comme elle est, avec un manteau et du linge pour deux, trois jours… » Puis elle prit un rouleau de doubles louis caché dans le bas de l’armoire et descendit questionner l’homme.
— Ha moi, vous savez, ma petite dame, j’ai servi, j’étais aux hussards de Chamborand. On m’a donné la consigne de tenir ma langue, alors… Sitôt prête, vous n’aurez qu’à lever le doigt.
Il s’expliquait rondement, de son air galant de vieux houzard. Et comme Anne-Marie demandait encore de quel côté on irait, reprenant son brûle-gueule d’entre ses dents, il le tendit vers le levant d’hiver.
La voiture était une charrette à deux colliers, couverte en paille. Il avait dételé les chevaux. Ces deux pauvres bêtes, qui n’avaient pas sur le corps une place grande comme la
– 237 – main sans écorchures, mangeaient l’avoine dans une auge vermoulue prêtée par la vieille. L’homme voulut demeurer près d’eux. On lui mit là, sur la meule, une bouteille de vin coiffée d’un verre. Son manger tiré d’un papier, il portait à sa bouche, de la pointe du couteau, les bribes raclées contre un os. Pour lui faire compagnie, Anne-Marie dîna dehors, d’un œuf cuit sous la cendre qu’elle tenait dans son mouchoir. Mais elle ne pouvait tenir en place. À tout instant elle se le-vait, avançait de deux pas vers le tournant, guettant Mar-guerite. Pour tromper son impatience, elle aida la vieille qui rembourrait de foin la banquette. « Ha, madame, vous devez trouver que vous êtes bien levée, ce matin ! Attendez, vous n’avez pas dîné, d’un œuf ! Je vous en donne un autre. »
Anne-Marie n’entendait même pas. Comme il lui sem-blait étrange que cette heure sonnât, et que cela arrivât de la sorte, ce billet, cette carriole, ce vieil homme qui sifflotait.
Enfin Pauline parut, tout courant. Elle se jeta contre sa sœur, l’embrassait, la réembrassait, sans pouvoir dire deux paroles, sinon que la colombe, qu’elle apportait dans sa cage, serait du voyage. Elle ne se retrouvait plus. Ces nou-velles, les unes sur les autres, ce changement, tout cela l’enlevait.
Anne-Marie, elle, l’admirait, la trouvait grandie, jeune fille déjà à ne pas la reconnaître.
… C’était le jour des SS. Côme et Damien où l’on va boire le saint vinage dans leur chapelle. Pauline n’aurait pas besoin de se marier, puisque Henri serait son petit garçon. Gaspard l’avait repris, elle l’aurait en garde. Elle s’occuperait de lui, et si elle pouvait s’occuper aussi d’une chapelle… Elle
– 238 – rêvait d’être baylesse, d’avoir un autel à orner, les matins, quand le soleil peint les pierres au violet des vitraux… Toute dans ses songes, elle laissait rouler la carriole sans regarder autour de soi.
Le brouillard descendait. Ses fumées traînantes, on les voyait faites de gouttelettes plus fines que pointe d’aiguille. L’après-midi s’était assombrie. Les chevaux trottaient sans bruit dans un chemin gazonné, large à surprendre. Les roues des chars y avaient creusé deux ornières entre les taillis de noisetiers. La fougère jaunissante se mêlait au feuillage, l’airelle déjà rougie à la fougère. Dans ce foisonnement le vent ne prenait pas et parfois une goutte se détachait de quelque feuille. Mais là-bas, au-dessus du hallier, un pin con-tourné gémissait de toute sa tête noire.
Le charretier regarda l’heure à son oignon de cuivre. Sous les brouillards, le soleil semblait glisser ainsi qu’une lune. D’un de ces pins sans doute vint un miaulement de chat-huant. « Vous l’entendez, le chavanieu ? » Et se réins-tallant sur le brancard, le vieux miaula comme par dérision.
Anne-Marie crut, elle crut bien entendre au loin quelque froissement de branchages. Comme si quelqu’un posté là pour attendre leur passage se levait, s’éloignait à travers le fourré. La tristesse du temps et cette course à travers bois peu à peu lui serraient étrangement le cœur.
On passa derrière une ferme de pierre rouge. Sur son four tombaient les alises d’un alisier enraciné dans le tertre. Anne-Marie reconnut l’endroit : le vieux avait pris l’ancien chemin de Roche-Savine à Marsac. Mais Gaspard devait le lui avoir dit…
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Ce fut un peu plus loin qu’on rencontra deux paysans assis sur une murette. Apercevant la carriole ils se mirent debout, comme pour demander une place. « Mais, dit Pau-line entre haut et bas, ils savent que nous allons de leur cô-té ? — Oui, oui, fit le charretier. Je connais, n’ayez crainte… » Tous deux avaient des figures jaunes, bouffies, semées d’un crin noir, et l’un, des ongles noirs comme s’il avait reçu des coups de marteau. Ils s’assirent à l’arrière, jambes pendantes. Leurs épaisses vestes d’un bleu verdi montraient la corde. La bruine y avait laissé une rosée, et ce remugle de laine mouillée s’ajoutait à l’odeur forte des deux hommes, une odeur de sueur, de foin, de bouc.
Pauline les regardait par-dessus son épaule… Du banc de la carriole son regard plongeait, et elle vit tout à coup sous une veste un long couteau à manche de bois blanc. L’idée lui arriva en paquet dans la cervelle : « Ils nous ont prises ! ils vont nous tuer dans quelque coin. »
Elle s’accota aux ridelles. Parce que ses mains trem-blaient, elle les appliqua sur la cage de la colombe ; et de peur qu’on ne vît ses yeux, elle baissa la tête en s’abritant de son chapeau. Des cahots la jetaient contre sa sœur…
Le chemin s’était fait plus uni. Pauline, avec de petits gestes resserrés, semblait mener de vagues besognes. Elle s’amusait d’un ruban, d’une épingle… Puis elle tira la co-lombe de la cage, la para du ruban. Brusquement, la cage tomba, – et la roue l’aplatit. Pauline s’était dressée pour la rattraper. Dans ce mouvement qu’elle fit, elle lâcha, jeta la colombe comme elle avait lâché la cage. Et l’oiseau partant d’entre ses mains fila à tire d’ailes.
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Elle, après cela, elle ne put plus se contenir, elle éclata en sanglots. Anne-Marie tressauta. « Pauline, voyons, Pau-line ? » Pauline lui saisit le poignet, le serra à lui faire mal. Ses épaules sautaient encore. « La colombe va aller aux Es-cures, dit Anne-Marie, Hortense te la rendra… — Il n’y a que si le milan l’accroche… fit le vieux. Les tourterelles, c’est fait pour être en cage. »
Il rit, puis les paysans. « Si nous descendions ? dit Pau-line au bout d’un instant. Nous nous réchaufferions à la montée. J’avais les mains engourdies… » Le vieux faisait la sourde oreille. Pauline lui demanda d’arrêter. « Eh ! vous autres, cria-t-il, descendez aussi. Ça soulagera les bêtes à la côte. »
Ils s’écartèrent, jetant les jambes de droite, de gauche, et allèrent faire de l’eau contre un buisson. Anne-Marie et Pauline se trouvaient forcées de rester entre eux et la char-rette.
— On nous a trahies, chère sœur…
Anne-Marie n’avait plus couleur de vie. « Alors ils ont tué Gaspard, murmura-t-elle. Son mouchoir, c’est qu’ils l’ont tué. » Elle ne sut pas comment elle n’était pas tombée sur le chemin. Pauline, pour l’obliger à marcher, l’avait prise par le haut du bras, et elle voyait des balles de feu danser sur les feuilles, éclater comme les étoiles filantes au mois d’août.
Bas et vite, Pauline expliquait qu’elle avait lâché tout exprès sa colombe. De son sang et de la pointe d’une épingle, elle avait écrit À NOTRE SECOURS sur le ruban. Aux Escures, ils comprendraient.
Mais Gaspard n’y sera pas, songeait Anne-Marie. Gas-pard est mort. Ils l’ont tué : va venir sûrement notre tour.
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— Tâche de te reprendre. Il faut que les chevaux s’arrêtent dans quelque auberge. Laissons croire que nous ne nous doutons de rien.
— Oui, souffla Anne-Marie… Mais pardonne-moi, je n’ai pensé qu’à retrouver mon petit, dis que tu me pardonnes !
Au haut de la côte, il fallut s’asseoir à nouveau sur la banquette. La bruine toujours, les bois toujours ; avec, dans le dos, ces deux hommes qui pouvaient à tout instant vous tirer par les épaules. Au fond du brouillard et des bois, se sentir tellement à la merci de ces trois gueux… Le vieux en-voya vers les oreilles de ses bêtes un coup de fouet qui les fit partir au grand trot.
« Gaspard est mort, nous pouvons bien mourir. Et j’avais cru que nous allions retrouver mon petit. Ils ont écrit d’amener Pauline pour la tuer aussi et que tout l’avoir re-vienne à l’autre, peut-être par l’enfant… L’enfant serait vi-vant… » Anne-Marie ne pouvait suivre ses idées. Les choses mêmes qui lui passaient sous les yeux n’étaient là que d’une façon horrible et risible. Au loin dans un pacage, derrière ses ouailles, on voyait quelque vieille filer la quenouille en mouillant son pouce. D’une chaumière flanquée d’appentis croulants, montait un filet de fumée. Un fagotier s’appuyait à un arbre mort parmi les bourbiers et les têtes de roche.
Puis le chemin ne quitta plus le couvert, coupé de ri-goles de sable sous les sapins mouillés où s’étouffaient des herbes sombres. La forêt, qu’habitent seuls ceux qui font des sabots, dans des loges ; et ils pendent leur lard à un croc de bois, et ils tiennent leur beurre dans un étui de fayard à cause des bêtes sauvages… Mais dans ce brouillard, pas une âme. En prêtant l’oreille Anne-Marie croyait entendre, – à main droite, non à main gauche, – quelque trot de chevaux,
– 242 – comme si des gens montés les escortaient au loin. Un coup de vent faisait pleuvoir des gouttes. Et ce bruit, de trot ca-dencé toujours de même, reprenait. Peut-être l’avait-on seu-lement dans l’oreille… L’un des hommes dormait, la bouche ouverte, tourné de flanc. L’autre, taillant dans un morceau de pain noir, mangeait en remuant la mâchoire comme une vache. Une misère affreuse tombait avec la nuit.