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Christine Luce · Chapitre 10 sur 44

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Chapitre VII

Ophidia garda du retour à l’Institut des images fugitives, baignées du sang de l’homme qu’elle tirait, poussait, soutenait, en espérant qu’il ne s’écroule pas, car elle n’aurait pu le porter. Après le départ abrupt de Kalèkagath et Théophile, elle avait étanché l’hémorragie et bandé la plaie, assise dans les rigoles sanguinolentes au milieu de ce jardin aussi hostile que le cœur d’une jungle. Jamais sa carrière encadrée par les murs de l’hôpital de Bonnefin ne l’avait préparée à la sauvagerie d’une mutilation en direct, les automatismes professionnels avaient suppléé à son désarroi.

Arthurius, une fois pansé, avait cessé de gémir. Le visage blême creusé des trous noirs de son regard fixe, il s’était laissé conduire en titubant. Avant de quitter la clairière, elle s’était rappelé l’oreille et l’avait ramassée. Incapable de dégrafer son sac ventral d’une seule main, elle l’avait fourrée dans sa poche.

Des taillis jusqu’à la terrasse, la traversée du parc sembla un périple dans le désert, personne n’apparut, comme dans les romans d’aventures, pour les secourir. Écrasée par son fardeau, l’infirmière constata avec soulagement que la porte-fenêtre était restée ouverte et s’engouffra dans la salle de séjour, à bout de force. D’un coup de pied, elle écarta une chaise, Arthurius s’avachit sur le siège et s’évanouit, le front sur la table.

« Il est mal en point. »

Ophidia sursauta et fit volte-face pour se retrouver nez à nez avec Niklaus, penché sur le blessé, manifestant une apparente sollicitude.

« Vous avez rencontré un pisseur, accusa-t-il en se reculant précipitamment, votre figure est jaune, c’est dégoûtant. »

D’un geste machinal, la gardienne allait se frotter la joue quand elle vit sa paume couverte de sang séché tout comme ses avants-bras. Ses yeux errèrent de son uniforme sali, froissé et même déchiré au bas du pantalon, à l’état lamentable de ses bottines. Ils s’attardèrent sur sa trousse de secours maculée d’empreintes rougeâtres et le parapluie coincé dans la bandoulière. Une pellicule dorée scintillait sur le tissu imperméable.

« Arthurius glisse, il va tomber, prévint l’Oracle sans bouger.

— Encore une de tes prédictions, Niklaus ? Mais à quel massacre avez-vous échappé, Ophidia ! Non, ne répondez pas, vous m’expliquerez plus tard, je vais vous aider. Niklaus, sois gentil et cours avertir les autres qu’on a besoin d’eux. Et précise-leur bien qu’ils doivent venir ici, évite de te montrer nébuleux. »

Endrike avait traversé rapidement la pièce, il rattrapa adroitement le corps avant qu’il chute, le cala sur la chaise et souleva le pansement. Avec une grimace horrifiée, il rabattit le tissu en s’écriant :

« Où est l’oreille ? »

Comme une somnambule, Ophidia extirpa le fragment humain de sa poche et le lui tendit, puis elle perdit connaissance. De nouveau, l’oreille roula sur le sol.

 

Ophidia se réveilla dans la pénombre, le jour filtrait par les interstices des lourds rideaux tirés aux deux fenêtres. Désorientée, elle s’assit à demi, accoudée sur le lit, pour distinguer ce qui l’entourait. La pièce inconnue lui semblait pourtant vaguement habituelle. Les contours dans l’obscurité indiquaient un vaste espace, un plafond haut, quelques meubles et, sous les draps, le matelas, confortable. La tête lui tournait, elle la reposa sur l’oreiller pour mieux réfléchir à l’étrange situation.

La porte s’entrouvrit doucement, un homme apparut, s’arrêta une seconde pour regarder dans sa direction puis entra avec précaution, il portait un plateau dont s’échappait une merveilleuse odeur de café qui lui chatouilla les narines. Comme il le déposait sur la table de chevet, il découvrit les yeux sombres de l’infirmière qui le fixaient avec incertitude.

« À la bonne heure, tu es réveillé ! Enfin… vous êtes réveillé, monsieur. »

Le porteur de déjeuner avait d’abord claironné pour bredouiller ensuite, manifestement embarrassé.

« Je vous ai tutoyé, il me semble vous connaître depuis longtemps. »

Il s’interrompit, pensif, et se dirigea vers une fenêtre pour en écarter le rideau. Dans la lumière qui se déversait à flots, encouragé par le silence interloqué d’Ophidia, il se décida avec un sourire d’excuse. « Tu me rappelles une âme particulière, le rêve familier d’un être cher…

— Endrike ! »

Le rêve familier du poète s’était redressé comme un ressort et, le dos raidi, jetait des regards effarés aux quatre coins de la chambre. Bien que vaste, elle aurait été banale avec son mobilier impersonnel et le cabinet de toilette masqué par un paravent, s’il n’y avait poussé, près de l’entrée, une vigne vierge peinte en relief. La branche principale se tortillait pour aboutir à un orifice de canalisation, son opercule tordu pour le maintenir ouvert. Une douzaine de pneumatiques gisaient sur un oreiller placé dessous.

« Oui, c’est moi, Endrike. Et c’est moi aussi qui ai trafiqué cette maudite canalisation : le boucan que font ces tubes en tombant ! Ils menaçaient de t’éveiller.

— Le Gérant, c’est le Gérant…

— … qui communique, et je lui ai fermé le clapet en l’ouvrant », s’amusa le bricoleur, assez fier de lui. « Ses instructions pouvaient attendre, j’avais déjà assez de mal pour te maintenir endormie.

— Sacradi ! L’oreille ! Le blessé, comment va-t-il ? Il faut que je le voie ! il a besoin de soins… »

L’infirmière se remémorait soudain les événements, l’Institut, le Jardin des espèces pénibles, la mutilation. Elle se débarrassa de son drap pour sauter hors du lit et s’aperçut qu’elle était vêtue de sa chemise de nuit la plus affriolante, une courte tunique en dentelles, d’un bleu ravissant.

« Je n’ai pas trouvé de pyjama plus pratique dans tes bagages, s’excusa Endrike. J’espère que tu ne m’en veux pas si je me suis trompé, mais la liquette ressemblait à celle que met parfois Ezekel pour la nuit.

— Non, c’est parfait, merci », répliqua fermement Ophidia, en essayant d’ignorer la manière dont il s’était débrouillé pour la nettoyer du sang et de la boue et, surtout, de ne pas penser à son guide caustique en chemise légère. « Je dois m’habiller et prendre mon service immédiatement. Tourner de l’œil et dormir comme un sonneur, je suis impardonnable !

— Pas du tout. Ne présume pas de tes forces et déjeune la conscience tranquille, tout va bien y compris pour Arthurius, il sommeille encore, veillé par Montague qui a réalisé l’effort prodigieux de se transporter dans ses appartements. »

Tout en parlant, Endrike appuyait sur ses épaules pour l’engager à se rasseoir et devant sa résistance, insista.

« La Montagne s’est aussi déplacée pour te voir – deux visites en une seule soirée, incroyable ! il m’a conseillé de continuer à chanter et réciter de la poésie afin de te soulager du choc, te maintenir endormie n’a pas été facile. Tu ne devrais pas ruiner nos efforts pour soigner notre Gardienne, nous avons besoin de ton aide efficace. À quoi cela nous servirait que tu t’effondres dès le deuxième jour parmi nous ? Même ce bourreau de Gérant s’est rendu à notre décision.

— La Mont… Montague, je veux dire, est médecin ?

— Oui, enfin pas exactement, mais de nous tous, il est le plus sensé. Et Arthurius va aussi bien qu’il le peut, son bandage a été changé, il dort, je te l’assure. Bien entendu, nous avons jeté l’oreille, je crains qu’elle n’ait plus d’utilité. »

Ophidia réprima un haut-le-corps en se souvenant de son manque de professionnalisme, elle l’avait empoché au mépris de toutes précautions sanitaires. Abattue, elle s’enfonça dans le lit et remonta les couvertures jusqu’à son menton. Endrike en profita pour lui poser le plateau sur les genoux et l’encouragea avec des claquements de bouche à se nourrir, comme l’aurait fait une mère inquiète à son petit, trop affaibli.

Au fur et à mesure qu’elle mangeait, elle devait avouer qu’elle se sentait mieux. Sans s’en être rendu compte, elle mourrait de faim. Consciente que bouder son estomac ne résoudrait pas ses problèmes, elle acheva son pain en le tartinant d’une couche généreuse de confiture à la fraise. Son aide-soignant et serviteur la contemplait avec une satisfaction visible. Quand elle eut terminé, il la débarrassa de son plateau et se prépara à partir.

« Voilà une bonne chose ! Je retourne en cuisine, je devrais y aller plus souvent, j’ai pris plaisir à confectionner un repas. Tu pourras te vêtir en toute tranquillité, personne ne te dérangera, même pas le Gérant », se moqua-t-il, rieur, en lançant une œillade ironique à la vigne. Puis, une main sur la poignée, timide soudain, il ajouta : « Vous me permettez de continuer à vous tutoyer, monsieur Mambala ? »

Ophidia se contenta de hocher la tête avec un léger sourire, Endrike le lui rendit, éclatant, et ferma la porte.

Dès qu’il fut parti, l’infirmière bondit du lit pour tourner la clef dans la serrure. Le garçon semblait adorable, mais elle n’endurait plus leurs diverses intrusions à n’importe quel moment, leurs actions extravagantes et leurs décisions incompréhensibles. Dos au battant, elle contempla son nouveau logis, sa banalité lui plaisait, à part cette vigne exaspérante.

Fataliste, elle ramassa les tubes en se demandant distraitement à mi-voix de quelle manière leur expéditeur les récupérait, à moins que les enveloppes soient jetables ; un beau gâchis si c’était le cas, d’après elle. Parcourant en vrac le contenu des messages tous signés Le Gérant – comme s’ils pouvaient provenir d’une autre personne ! –, elle prit note de son exaspération et de ses objurgations à reprendre en main le pensionnat confié à ses soins. Quand elle eut fini de lire la prose sans charme de son supérieur hiérarchique, elle jeta le tout dans la corbeille à côté de son bureau, un mastodonte de meuble à multiples tiroirs, tous vides après vérification.

Derrière le paravent, elle découvrit une salle de bain minuscule, ses vêtements de la veille gisaient en petit tas, dans un ignoble état. La main impatiente d’Endrike avait bouleversé le contenu de ses valises empilées sur le carrelage en faïence bleue. Elle récupéra ses affaires de toilettes dispersées dans le remue-ménage et voulut les aligner sur la tablette du lavabo quand, incrédule, elle aperçut dans le miroir le reflet de son visage, doré comme un masque funéraire.

Le long récurage dans la baignoire sabot n’y changea rien, Ophidia assise dans l’eau tiède jusqu’à la taille abandonna l’espoir d’éliminer la teinture. Après s’être séchée, elle mit à tremper dans le bain l’uniforme dégoûtant et décrassa ses bottines, puis elle se résigna à enfiler sa deuxième tenue afin de reprendre son service quoiqu’il lui coûte.

Au-dessous de la vigne, un tube l’attendait sur l’oreiller d’atterrissage. L’infirmière le décacheta avec un peu d’appréhension.

Gardienne, la teinture résulte d’une modification chimique de la peau, comme l’encre sympathique exposée au feu. Inutile de perdre du temps à votre toilette pour l’ôter ! Vos patients exigent votre attention, bien que je dusse reconnaître que vous m’avez impressionné en la leur prodiguant hier au péril de votre vie. Restez vigilante, à tout instant, il en va de votre mission. Le Gérant

P.S. Les tubes sont recyclables, évidemment.

Ophidia lissa le billet sur son bureau et, en haussant les épaules, voulut envoyer l’étui rejoindre les autres. Son bras retomba sans le lâcher, quelqu’un ou quelque chose avait pénétré dans sa chambre et avait vidé la corbeille.

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