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Christine Luce · Chapitre 32 sur 44

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Chapitre VII

Non, Montague, je ne te suivrai pas à l’étage ! Je dois prévenir le Gérant et le Ministère avant toute chose.

— Ophidia ! As-tu entendu mes paroles ? Un autre visiteur est arrivé à l’aube. Et puis », ajouta-t-il en appuyant son doigt sur sa tempe comme s’il la vrillait, « le Gérant est déjà au courant. Si le Ministère ne sait rien encore, il le saura bientôt, le temps que notre marionnettiste invisible échafaude un plan à son avantage. »

Sur le point d’ouvrir son bureau, l’infirmière lâcha la poignée, mais elle ne posa pas la question que l’homme montagne attendait.

« Que veux-tu dire par déjà au courant ? »

Montague soupira, l’air exténué à l’idée de fournir des explications et cependant soulagé de retenir enfin l’attention de sa tempétueuse amie.

« Rappelle-toi, nous communiquons par télépathie… ou plus exactement, notre bien-aimé Gérant se tient à notre écoute, prêt à intervenir pour nous guider. N’est-ce pas, Gérant ? »

D’abord sarcastique, il avait beuglé pour apostropher l’absent omniprésent, il continua d’une voix de stentor qui se répercuta en échos sur les murs du couloir.

« Pendant des mois, nous étions des bébés vagissants soumis à ses directives paternelles, mais nous avons soudainement grandi, sans que je sache, encore, pour quelles raisons. Ceci, dit-il plus normalement, pour t’expliquer qu’il m’entend, encore, lorsque je ne me surveille pas, ma chère Ophidia, en particulier lors d’événements imprévus, comme découvrir un cadavre dans une chambre close. D’ailleurs, je te propose dorénavant de commencer par un code dès que tu éprouveras le besoin de garder confidentiel ce que tu souhaites me communiquer… “Brosse à dents”, tiens, je pense que c’est un objet qui ne devrait pas surgir dans nos conversations facilement ! »

Un rire homérique secoua sa vaste carcasse et souleva un tsunami de chairs. Ophidia écarquilla les yeux, ébahie devant l’accès d’hilarité démesuré.

« Notre Gérant est furieux, je lui ai brisé les tympans avec ma tirade hurlée, et il déteste mon code », expliqua Montague entre deux hoquets.

Malgré le mort à deux pas, l’infirmière ne put retenir un gloussement, gagnée par l’exultation joyeuse.

« Mais moi, ne peut-il m’écouter ? interrogea-t-elle.

— Enfin, Ophidia, non, bien sûr, il t’a engagée pour cette raison. Un outil à double tranchant, si tu veux bien me pardonner l’expression, dont il avait besoin pour maîtriser ceux d’entre nous capables du pire, ou perdus. Ton remarquable manque d’imagination te soustrait à toute manipulation interne : tu peux être leurrée par la magie externe, mais ton esprit est obstinément fermé aux intrusions. Bien qu’il ne puisse l’espionner et l’influencer, le Gérant avait besoin de son extraordinaire résistance afin de contrôler nous autres, pauvres fous magiciens. Il n’avait pas prévu ton intelligence et ton courage.

— Oh !… Voilà pourquoi il refusait d’ôter l’horrible vigne dans mon appartement, l’unique endroit où il ne peut ni me surveiller ni m’atteindre grâce à vos yeux et oreilles. Brosse à dents !

— Le code est inutile, j’ai déjà refermé les écoutilles, mais mieux valait t’en assurer. Parlons de notre visiteur, qui n’en est pas un vraiment, ou plutôt allons le voir, il nous attend dans le grand salon.

— Qui est-il ? résista encore Ophidia sans bouger.

— Le satyre. »

Et il vira en direction de l’étage. L’infirmière n’eut d’autre choix qu’emboîter le pas de son guide monté sur coussin ascensionnel.

 

Dans le grand salon, théâtre du meurtre ensanglanté d’Ivan, la luminosité des baies grandes ouvertes éclairait le fouillis sur les tables de verres sales, de cartes à jouer et de livres oubliés. L’air frais qui agitait le papier cartonné, soulevait l’une ou l’autre feuille des volumes, déposait un vague parfum boisé et dissipait la menace des souvenirs effrayants. À la sinistre fenêtre aux rideaux désormais écartés, la silhouette du visiteur se détachait avec netteté en contre-jour pendant qu’il regardait en direction de la Villa. Un homme de taille moyenne à la tête couverte de boucles serrées qui lui descendaient au-dessous du cou, vêtu d’un complet veston sombre parfaitement commun. Dans les rues de Bonnefin, Ophidia ne l’aurait pas remarqué, habillé comme il l’était, avec l’élégance nonchalante des Brésilines, de pantalons évasés et d’une veste cintrée. Moins banales, les cornes en spirale plaquées sur sa chevelure, et quand il pivota, averti de leur présence pour s’avancer vers eux, moins banals encore les sabots caprins au lieu des mocassins à la mode dans les îles.

Ophidia réprima à grand-peine un cri de surprise, elle avait pensé à un sobriquet que les résidents s’attribuaient facilement, mais elle n’avait pas imaginé une seconde rencontrer un véritable satyre qu’elle croyait vivant seulement dans les romans. L’extraordinaire créature s’aperçut de son malaise et ses lèvres pleines et rouges s’étirèrent en un sourire de guingois, lequel donna aussitôt à son visage imberbe une expression concupiscente. Il lui fit un clin d’œil. Tandis qu’une double paupière aux très longs cils s’abaissait, l’autre pupille oblongue s’étrécit encore en traversant l’iris vert tacheté d’éclats jaunes et pétilla de malice.

« Ô charmante enfante du caducée, vous voilà surprise ! Beaucoup moins que je ne le suis, Montague vous avait décrite parée des qualités d’une infirmière merveilleuse, il avait négligé votre beauté. Ravi de vous rencontrer, Gardienne.

— Je suis rassuré, intervint La Montagne, tout à l’heure, à ta mine morose, je craignais que tu aies perdu ton âme pendant ton exil, mais les dangers qui t’ont fait fuir et les préoccupations qui te ramènent ici n’ont pas suffi pour t’assagir.

— Je suis ce que je suis, mais je n’assassine personne », répliqua sourdement le satyre dont le visage s’était rembruni.

Le teint empourpré, Ophidia toussota vigoureusement.

« Bonjour et bienvenue à l’Institut, monsieur ?

— Panarsyapposilènampélos, mais Pan convient mieux dans la conversation.

— Vous avez l’avantage pour celle-ci, Montague ne m’a rien appris à part votre arrivée parmi nous », dit Ophidia en jetant un regard de reproche au susdit. « Vous viviez ici ?

— C’est exact, et comme l’a peu aimablement signalé notre ami, je m’en suis éloigné lorsque la situation est devenue inextricable, à cause des manigances d’humains n’hésitant pas à employer n’importe quel moyen pour parvenir à leur fin. Pour être honnête, je n’espérais pas revoir ce bon vieux Jardin avant qu’il retrouve sa nature originelle, débarrassé des médiocrités de la civilisation. Les espèces pénibles ne sont pas celles que l’on croit…

— Oh, Pan, tu sais ce que j’en pense ! s’exclama Montague, les espèces pénibles croissent partout, hors et dans les murs. Cet Institut était un havre, auparavant, et je te rappelle que c’est le sphinx qui a baptisé le Jardin, un humour que nous goûtions quand il parlait de notre Asile insensé.

— Montague est un brave type », répondit à côté le satyre en s’adressant à Ophidia. « Il semble que vous avez incliné la balance en faveur des braves gens, et j’en fais partie, avec les cornes, les sabots et le reste. Vous allez à l’aveugle au-devant de nouveaux ennuis, alors je suis revenu. Je désirais vous contempler de mes propres yeux, et vous ne ferez pas le poids avec votre stature de miniature… La Montagne non plus ! » ajouta-t-il précipitamment quand il vit l’infirmière se renfrogner, l’œil noir.

Montague ne put s’empêcher de ricaner, s’attirant la foudre immédiate d’Ophidia dressée sur ses talons hauts avec la vigueur d’un orage soudain.

« Quels ennuis ? demanda-t-elle d’un ton sec. Plus lourds qu’un cadavre et un bout de miroir ? »

La figure avenante de Pan se décomposa en une grimace épouvantée et il cria :

« Qui est mort ?

— Müller, le représentant de l’Attention au Ministère des Précautions, il vous a précédé d’une nuit, je n’ai pas eu le temps de lui parler, il est mort ce matin.

— Et ce miroir…

— Un morceau, rectifia Ophidia.

— Celui que vous tenez à la main dans un mouchoir ? » Comme elle acquiesçait, il reprit son sang-froid et chuchota presque à part lui-même : « Il n’est pas trop tard, alors.

— Pourriez-vous nous expliquer, à la fin, les faits a priori graves qui vous amènent ? Müller a été assassiné ? Sa chambre était close !

— Non, je ne crois pas qu’on l’ait tué, ou indirectement, presque par hasard. Donnez-moi ce morceau, ce serait préférable.

— Certainement pas !

— Alors, promettez-moi de veiller à ce que personne ne puisse l’accaparer, gardez-le au secret, c’est primordial.

— Bon sang de Dame ! Quelle manie contamine chaque personne qui entre dans ce maudit Institut et le force à tourner autour du pot ? explosa l’infirmière.

— Navré, je ne peux en dire plus pour l’instant. Vous excuserez ou non mon départ immédiat, mais je dois m’assurer qu’une amie et sa peste de musicien se portent bien. »

Tandis qu’il parlait, Pan s’était approché du fauteuil près de la fenêtre. Ophidia aperçut à ce moment-là un large chapeau sur l’accoudoir et à côté, une paire de souliers étranges et une valise volumineuse. Le satyre enfila le couvre-chef qui recouvrait ses cornes, puis se pencha avec l’évidente intention de se chausser, tout en continuant son monologue que les deux autres, abattus, ne songeaient pas à interrompre.

« Et puis non, j’entendrai déjà parler du pays dès qu’elle m’apercevra, autant ne pas l’énerver davantage avec mes oripeaux d’humain. »

Il envoya valser chapeau et mocassins et entreprit de se déshabiller.

« Ah, mon vieux Montague, tu as raison sur un point, l’Institut était un havre, j’en ai soupé des chaussures ! Fermez les yeux, ma petite dame, si Pan à l’état de nature vous effraie, je suis aussi très velu. »

La petite dame oublia de s’offusquer de l’allusion pénible à sa taille et ne ferma pas du tout les paupières, subjuguée par la vision du faune au corps couvert de boucles châtaigne aussi serrées que sa chevelure au-dessous de la ceinture. Elle pensa fugitivement que dans la réalité, le satyre n’était pas si exhibitionniste que sur les illustrations des romans pornographiques, puis se reprit en le voyant empoigner sa valise qu’il n’abandonnait pas – elle paraissait pourtant lourde.

« Attendez, Pan, dites-moi au moins à quel endroit je pourrais vous joindre.

— Moins vous en saurez, mieux ce sera pour vous et La Montagne. Je sais où vous trouver, je vous contacterai si c’est nécessaire. »

Il cligna de l’œil, cette fois comme dans le plus usé des films d’espionnage à l’affiche des cinémas délabrés au fin fond des Terres immergées. Avec la grâce souple des enjambées animales qui déhanchent et ondulent des cuisses au thorax, il partit vers l’escalier monumental. Avant de disparaître dans le labyrinthe de chats multicolores qui encombrait artistiquement le palier, il tourna la tête et jeta :

« Prenez garde, Müller et moi ne sommes probablement pas les seuls intrus. »

Pendant un moment après sa sortie, Montague et Ophidia gardèrent le regard fixé sur les statues de la Cour Féline, s’attendant presque au retour du cabotin surgi des coulisses pour un dernier salut aux spectateurs. Puis l’infirmière se précipita à la fenêtre.

« Il est à l’orée du Jardin… il est entré. Montague, le Gérant lit-il l’esprit des espèces pénibles ? » demanda-t-elle avec inquiétude en faisant volte-face.

« Il le peut, mais il évite de s’introduire dans leurs cervelles surhumaines, les circonvolutions spirituelles d’un sphinx ou d’un satyre sont éprouvantes à suivre, elles provoquent de sérieuses migraines, voire assomment l’espion trop curieux. Quant à les obliger à agir selon son bon vouloir, je pense que c’est impossible, au mieux il réussit à les convaincre.

— Et je suppose qu’il ne peut guère écouter avec attention chacun d’entre vous en même temps. Si… »

La voix surexcitée de Niklaus l’interrompit, il déboucha à son tour du labyrinthe comme un coucou échappé de l’horloge, la tête la première au bout de son cou décharné.

« Ophidia, Ophidia, tu seras convoquée au Ministère ! Bientôt ! Aujourd’hui ! Je l’ai vu ! »

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