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Christine Luce · Chapitre 22 sur 44

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Ho, ho, ho, Joyeux Nowel ! (Interlude)

Ho, ho, ho, Joyeux Nowel !

(Interlude)

 

Préparatifs

Une pluie violente de pneumatiques interrompit brutalement le souffle régulier d’Ophidia. L’infirmière de l’Institut se redressa d’un coup de rein, les mains pressées sur les oreilles, pour jeter un regard torve sur l’abominable vigne dont les sarments servaient de conduits aux messages du Gérant.

« Quelle mouche l’a piqué cette fois ! »

En maugréant, elle rassemblait ses esprits embrouillés par ce réveil en fanfare alors que l’aube se levait à peine. Les interstices des rideaux filtraient la lumière et son voile cotonneux estompait les reliefs du décor familier sans, hélas, masquer les tuyaux d’un vert hideux et peints en trompe-l’œil du système de communication. Il était inutile de tergiverser, elle connaissait l’opiniâtreté du Gérant et son aptitude à la transformer en vacarme si elle faisait mine d’ignorer ses alertes. Quoique peu convaincue de l’existence d’une urgence, généralement tambourinée à la porte par Ezekel, elle quitta le lit promptement pour répondre au devoir.

Le parquet était froid sous ses pieds, elle frissonna dans sa nuisette à dentelles tandis que la chair de poule lui hérissait la peau sous les fines bretelles. Surprise par la fraîcheur inattendue après les derniers jours caniculaires de ce début d’août, elle arracha la courtepointe roulée au bout de son matelas pour s’en couvrir et chaussa ses mules à pompons roses. Enrubannée dans la couverture bariolée, tissée dans son lointain village natal des régions immergées, elle décacheta enfin les tubes amoncelés sous la vigne.

Comme elle s’en doutait, les messages l’enjoignaient à se lever sans aucune autre indication à part des considérations sur la température merveilleuse, idéale pour la journée. Elle terminait de lire un énergique Debout, paresseuse ! Le Gérant, suivi d’un véhément Avez-vous vu l’heure ? Le temps presse ! Le Gérant, en adressant des grimaces expressives à son invisible patron quand celui-ci, qui la voyait parfaitement d’on ne sait où, lui expédia le dernier pneu : Ho, ho, ho, Joyeux Nowel ! Le Gérant.

Perplexe, Ophidia répéta le souhait jovial :

« Joyeux Nowel ? »

Il était inhabituel de la part de son expéditeur plus sarcastique d’ordinaire, mais sa teneur promettait quelque chose de plus trouble encore à cette époque de l’année. Par contre, l’absence de réaction à présent qu’elle était éveillée, à demi nue et frigorifiée devant la vigne postale, ne la surprenait pas du tout. Un courant d’air glacial lui mordit les chevilles en se glissant sous les pans de sa couverture.

La morsure relégua ses pensées moroses à l’arrière-plan de ses préoccupations immédiates ; les propos du Gérant ne brillaient pas toujours par leur clarté, mais ils s’avéraient souvent justes. Un coup d’œil consterné à l’horloge lui apprit qu’il était passé midi malgré la pénombre dans sa chambre, elle était très en retard ! L’infirmière enfila en sautillant son pantalon de travail pendant qu’elle se dirigeait vers les croisées afin de vérifier le temps qu’il faisait. La météorologie d’Ysenhaut se montrait beaucoup plus capricieuse que par chez elle où ce genre de brusque changement de température était inconnu. La veille, ses cheveux moites sous la nuque collaient à son front en sueur, elle s’était endormie avec difficulté sous le seul drap après avoir gigoté pour échapper à la touffeur de la nuit. Elle écarta les rideaux, et la stupeur lui écarquilla les yeux.

Au-dessus du parc et du Jardin des espèces pénibles, la brume scintillait aux lueurs du soleil encore timide dans ses tentatives pour la percer. Les derniers flocons s’évaporaient sur les cimes des arbres dont les branches luisaient, vernissées de gel.

Blanche et vierge, la neige recouvrait les herbes.

En plein mois d’août.

Depuis qu’elle avait pris son poste à l’Institut, Ophidia s’était résignée à assister à bien des incongruités : quelques jours plus tôt, à la fin d’une partie de croquet pourtant parfaitement correcte, Endrike n’avait-il pas créé une rose de neige pour rafraîchir l’atmosphère ? Mais cette fantaisie hivernale au cœur de l’été distançait plus loin encore son entendement, car si les pensionnaires présentaient des symptômes étranges – inhérents à leur désordre mental que l’artiste Endrike nommait « magie créatrice » –, l’exaspérant Gérant, quoiqu’il exerçât la direction sans jamais apparaître, paraissait sain d’esprit.

Questionner ce bonimenteur en s’agaçant de ses réponses énigmatiques, s’il condescendait à les lui donner, ne l’avancerait à rien. Ce nouvel acte joué dans le théâtre de l’Institut nécessitait une observation calme et raisonnée et, en infirmière consciente de ses responsabilités, elle n’avait que trop tardé à prendre son poste : midi passé ! Son estomac grouillait pour lui assurer la réalité de ce simple fait, une faim d’ogresse lui labourait les entrailles.

Abandonnant la vision extraordinaire du champ de neige, Ophidia finit d’enfiler son uniforme auquel elle ajouta un gilet épais et ses bottines fourrées, extirpés du rayon en bas du placard où elle les avait rangés jusqu’au retour des premiers frimas. En ceinturant la veste en rude laine des troupeaux des alentours de Bonnefin, elle pensa aux sommets enneigés de l’arrière-pays, mais elle ne se souvint pas avoir jamais vu son village au bord des eaux blanchi par les flocons, ni aucun endroit à part les crêtes les plus hautes. En son for intérieur, elle s’avoua qu’elle adorerait connaître enfin les sensations de ce phénomène météorologique dont les romans parlaient parfois.

Quand elle sortit dans le couloir, parée pour affronter la température, les lampyrides clignotaient de toutes les couleurs. Dans leurs globes au plafond, les bestioles bégayaient leur lumière avec un vrombissement allègre qui paraissait reproduire le souhait du Gérant : « Zoizeux Zozzzzel ! » Aux murs, des entrelacs de guirlandes dorées s’illuminaient des reflets de leur zézaiement coloré, et par terre, un semis de blanc poudreux parsemait la moquette herbue. Ophidia posa une pointe prudente de sa bottine sur le sol, puis, lorsqu’elle fut assurée de sa stabilité ordinaire, s’engagea d’un pas ferme vers l’office, elle mourrait d’inanition.

Sur son chemin, plusieurs panneaux décorés répétaient l’étrange « Joyeux Nowel ! » sur le Placard de gauche et le Placard de droite, ils saluaient l’arrivant à l’entrée de la cage d’escalier à l’étage et au rez-de-chaussée, ponctuaient le trajet sans lui rappeler la moindre idée à propos de cet événement apparemment festif. Dans la cuisine, les rasourires s’égaillèrent à son irruption et disparurent comme à leur habitude dans les profondeurs de la cave, abandonnant derrière eux une profusion de plats montés en pyramide et surplombés d’une pancarte maladroitement griffée : « NE PAS TOUCHER ». Elle eut juste le temps de remarquer que toutes les chimères à moustache du petit-personnel portaient de mignons chapeaux rouges à pompons blancs.

En lorgnant un œil concupiscent sur les préparations empilées sous l’interdiction, Ophidia se dirigea vers le réfrigérateur. La main sur la poignée, elle salivait déjà à l’anticipation du monstrueux sandwich au fromage d’Andour qu’elle se confectionnerait avec les tomates du potager d’Horty. Un vacarme intolérable anéantit les espoirs de son estomac. De toutes parts, mais plus cacophoniques encore à l’étage, les hurlements d’une chanson faillirent suspendre les battements de son cœur à jamais.

OH ! VIVEMENT, VIVEMENT,

VIVEMENT L’HIVER !

Une bourrasque s’engouffra dans la pièce, l’échafaudage sur la table trembla et Ophidia, le nez rougi par le froid, se précipita vers la source de l’effroyable ritournelle à deux vers.

 

Dans le grand salon, la musique tonitruait la même chanson, secondée dans son tapage par des cloches invisibles que les rafales semblaient agiter à toute volée. Au milieu de la tourmente, vêtu tout de blanc d’un élégant pyjama d’intérieur à col châle, le revers crocheté en mousseuse imitation de la fourrure du renard polaire, Ezekel s’affairait à accrocher aux branches d’une étoile verte, assez haute pour frôler le plafond, des boules translucides qui lançaient un éclair lorsqu’il les sortait de leur carton. Il en avait épinglé crânement une à son chignon et comme les autres quand il les suspendait, elle s’animait d’une saynète en boucle. La sienne représentait une femme-chèvre et un homme-lion attablés devant leurs assiettes, une créature serpentine se lovait entre eux dans un évident désir d’amour chimérique. La table basculait sous son assaut et les trois personnages s’écroulaient emmêlés sous une averse de flocons curieusement verts.

À l’entrée de la salle, une montagne de cadeaux enrubannés de satin encombrait un vaste comptoir à roulettes qu’Ophidia percuta quand elle surgit en trombe de la Cour féline – ce labyrinthe de statues de chats gênait considérablement l’accès rapide à une professionnelle de la santé, estimait fréquemment l’infirmière. Le choc provoqua l’effondrement d’un pan de l’amas, et quelques présents cahotèrent sur le sol sans pourtant alerter le décorateur, pas plus que les vociférations de l’arrivante qui gesticulait derrière lui tandis que la musique redoublait de vigueur.

OH ! , VIVEMENT, VIVEMENT,

VIVEMENT L’HIVER ! DING DONG DONG !

La chanson s’arrêta soudain et dans le silence assourdissant, Ophidia s’entendit enfin.

« … CLOCHE ! »

Ezekel se retourna vivement, l’air offusqué.

« Je demandais comment stopper…

MA BELLE ÉTOIL’, REINE DU CIEL

QUE J’AIME TA VERDURE !

Le juke-box diabolique avait relancé son usine à cacophonie et, si les cloches avaient abandonné l’astre aux cieux afin de poursuivre leur route avec le vent, les lampyrides entreprirent de clignoter avec ferveur en parcourant le spectre complet des nuances de vert. Face à face, leur visage décomposé par l’effet stroboscopique, Ezekel et Ophidia hurlaient et exécutaient une sorte de danse sauvage à grand renfort de moulinets de bras destinés à expliciter les paroles que, dans l’espace bruyant, personne ne pouvait entendre.

« … NOWEL ! QUELLE EST ENCORE CETTE INVENTION… »

« … DEVRIEZ VOUS CHANGER, GARDIEN, POUR… »

Le brusque arrêt les surprit, mais ne leur laissa aucune chance de communiquer, l’animateur radiophonique enchaîna sur un chœur tragique de voix enfantines en larmes.

PETIT BABA NOWEL,

QUAND TU DESCENDRAS DU CIEL,

PITIÉ, OUBLIE NOS PETITS SOULIERS !

Ezekel, les mains bien ouvertes, leva les bras et les yeux vers le ciel. Après cette démonstration de fatalisme devant la volonté des instances supérieures, il tourna le dos pour continuer l’ornementation de l’étoile.

Le spectacle burlesque dans la boule qui tressautait joyeusement à son chignon ne dérida pas Ophidia, laquelle avait déduit un seul indice de leur échange gesticulé : le Gérant était responsable du tollé festif. Le directeur de l’Institut devait répondre de ses actes, elle décida de mettre de l’ordre dans ce chaos sonore depuis l’infirmerie. Au pas de charge, elle se précipita vers l’escalier de service, peu désireuse de se faufiler à nouveau entre les statues félines pour affronter encore le double perron d’apparat sous le lustre de lampyrides en forme de galaxie.

Pour accompagner le chant pathétique, les insectes avaient troqué leurs flashes verdâtres contre l’ambiance sépulcrale d’une aube impuissante à éveiller le jour. C’est dans ces conditions minimales de l’éclairage qu’Ophidia emboutit Endrike alors qu’elle dévalait les marches. La pile de tissus chamarrés qu’il transportait oscilla dangereusement, mais le poète, les paupières closes, parut murmurer quelques mots et son chargement et lui retrouvèrent l’équilibre. La stabilité de son échafaudage rétablie, il rouvrit les yeux, une flamme joyeuse les fit briller dans la demi-obscurité quand il reconnut son assaillante. Le sourire charmant qu’il lui adressa avec la spontanéité des enfants remémora la rose d’hiver et le buisson enneigé de la journée du croquet à Ophidia.

« Endrike ! Pourras-tu m’expliquer ce qui se passe ? »

Si la pénombre lugubre qui baignait la cage d’escalier nuisait à la vision, les murs du colimaçon étouffaient le chant funèbre et, quoiqu’elle dût hausser la voix, ses paroles percèrent le fond sonore.

« Joyeux Nowel, Gardien !

— Par le sang de la Dame des eaux, la joie de ce Nowel m’escagasse les oreilles depuis mon réveil ! Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? »

Interloqué, Endrike appuya son menton sur sa pile de coupons et libéra une main pour agiter son index en direction du tintamarre.

« Mais, Monsieur Ophidia, c’est le petit baba Nowel, tu sais bien… la nuit quand tu étais petit, l’étoile verte, les souliers cachés, l’attente… »

L’infirmière secoua la tête avec agacement, pas tant pour la méprise de son pensionnaire qui, comme les autres, s’obstinait à l’appeler monsieur – quelques mois parmi eux l’avaient habituée à leur monomanie d’un monde sans femmes –, mais surtout pour ce Nowel dont l’évidence lui échappait.

« Eh bien non, je ne sais pas, je n’ai même aucune idée de ce qu’est un baba, un Nowel, et encore moins pourquoi j’aurais dû cacher mes chaussures dans mon enfance. Il n’y a jamais eu d’étoile verte dans le ciel de mon village !

— Oh ! c’est vrai que tu viens de loin, ton pays est très étrange. »

Ophidia s’abstint de répondre à la provocation, car s’il existait un lieu hors des sentiers battus de la normalité, c’était bien ici à l’Institut.

« Alors, explique-moi, je t’en prie, demanda-t-elle, conciliante.

— Je t’aurais raconté toute la légende avec plaisir, sauf que le temps me manque, je dois préparer la table du banquet et, avec Bill et l’Oracle, nous répétons notre saynète grandeur nature pour la fête de ce soir. Et puis, il faut aussi que j’apporte le tissu à La Montagne, il confectionne nos costumes. Oh la, la, je suis en retard !

— Mais, je…

— Si tu ne sais rien, tu profiteras mieux que nous tous de la fête ! Tu verras… »

Sur cette promesse, Endrike contourna adroitement son interlocutrice et disparut en haut des marches. En se retournant pour obtenir une précision sur sa future vision, n’importe laquelle, Ophidia n’eut que le temps d’apercevoir le gros pompon blanc épinglé à son fond de pantalon rayé rouge, ce qui était, après tout, un présage comme un autre.

Peu après, l’infirmière atteignait sa porte sans plus d’encombre et la déverrouillait avec précaution. À sa grande satisfaction, elle constata que son bureau avait échappé à la joie de Nowel ; sa seule décoration extravagante, la deuxième vigne postale à l’usage du Gérant, n’était garnie ni de boule ni de guirlande. Mieux encore, lorsqu’elle referma, le raffut extérieur s’apaisa en un lointain flot grondeur. Pour plus de précautions, elle inspecta les lieux, mais son plan de travail comme ses tiroirs et le reste de la pièce lui semblaient nets d’intrusion festive. Elle jeta ensuite un coup d’œil dans la chambre de malade, vacante pour le moment, et repoussa aussitôt le battant, les tympans vrillés par l’assaut des accents déchirants de Baba Nowel qui en sortaient.

« C’en est trop, les patients ont besoin de calme, de repos ! cria-t-elle, excédée. Vous portez la responsabilité de leur bien-être autant que moi, Gérant. »

Le CLING ! retentit immédiatement, Ophidia s’empara du pneumatique, prête au pugilat semi-verbal qui s’ensuivrait, car elle exigerait des explications difficiles à obtenir.

Inutile de vous égosiller, je ne suis pas sourd, Gardienne. Toutefois, j’ai accédé à votre bruyante demande et, quoique la pièce soit vide, le son est interrompu dans l’infirmerie. Puis-je vous suggérer de parler avec moins de vigueur à l’avenir, vos malades pourraient en souffrir. Le Gérant

— Cher Gérant, vos suggestions inspirent mes pensées. Voulez-vous me recevoir en personne pour éviter leur souffrance future pendant que je m’entretiens avec vous ?

Votre esprit a l’air plus aiguisé qu’au saut du lit. Je craignais que vous ne profitiez pas de cette merveilleuse journée. Le Gérant

— J’ignore comment j’ai pu dormir aussi tard, comme j’ignore quelles merveilles me réserve la journée !

À la bonne heure, c’est parfait. Joyeux Nowel ! Le Gérant

— Gérant ! »

Ophidia rappela, sollicita l’attention, invoqua la Dame des rivages et même le baba Nowel, récrimina contre les abus hiérarchiques, tapa du pied, rien n’arracha le Gérant de son mutisme. De guerre lasse, elle commença à tourner en rond, marmottante et frustrée, en quête d’un plan d’action. Le soleil glissa soudain un bras luisant par la fenêtre ouverte pour caresser la corolle de sa fleur d’or. Sur le rebord, la plante close en poing fermé pour résister au froid étira ses pétales au contact du rayon dont la chaleur lumineuse embrasa les flammèches. L’odeur exquise de ses sucs embauma la pièce et dissipa les aigreurs moroses de son occupante. Pendant qu’elle goûtait la légère ivresse de la fleur, elle se sentit un peu coupable d’avoir oublié ce magnifique présent d’Horty et, machinalement, regarda au-dehors au cas où la silhouette du jeune jardinier manchot s’activerait dans le potager. Il ne s’y trouvait pas, mais le spectacle qu’elle découvrit la saisit de ravissement : vernis par le gel, les arbres du Jardin des espèces pénibles semblaient découpés puis collés sur l’étendue de neige vierge que surplombait le bleu d’azur du ciel.

Sans plus réfléchir à l’énigme de Nowel, la villageoise qui n’avait jamais tâté de la langue un flocon sortit en hâte pour admirer le prodige de près. Accueillie par le bienheureux silence de l’extérieur, elle quitta le bâtiment par une porte latérale, empruntant le chemin seulement poudré d’un plumetis blanc. Il longeait les plantations enneigées et elle s’interrogea vaguement sur le sort des fraises et des tomates, trop excitée par le champ immaculé qui l’attendait dans le parc.

Enfin devant l’objet de sa convoitise, elle fit un pas comme on se jette à l’eau pour son premier bain, ses bottines s’enfoncèrent dans la couche épaisse. Elle imaginait une crème mousseuse, le crissement des cristaux la surprit en s’effondrant sous ses semelles, elle se pencha pour plonger les doigts dans leur substance et d’un geste impulsif en porta à sa bouche. Le léger picotis sur sa langue, la glace fondante sous son palais, son haleine vaporeuse dans la clarté tranchante du décor de carte postale, chaque sensation la ravissait. Elle courut en direction du jardin puis en faisant volte-face, contempla les traces imprimées dans la neige.

Un frisson la parcourut de haut en bas et lui rappela la réalité d’une température qu’elle avait mésestimée en négligeant de se couvrir plus chaudement. Ses mains avaient rougi et l’ankylose gagnait le bout de son nez, elle releva celui-ci et la façade austère de l’Institut apparut, grise, sans aucun ornement neigeux. Ses préoccupations revenues en force, elle décida malgré le froid d’aller poser ses questions insolubles aux espèces dites pénibles, bien que l’infirmière, avec l’expérience, ne les jugeât plus si éprouvantes.

Ses incursions précédentes l’aidèrent à distinguer la trouée dans la futaie blanchie, elle se faufila dans le sous-bois plus spongieux. La tiédeur de l’humus avait dénudé le sol, la boue macula ses chaussures et le bas de son uniforme dès les premiers mètres. En pestant entre ses dents, elle orienta ses pas vers la clairière élue par le sphinx.

À son approche, le Ganglier ne résonna pas gaîment en la reconnaissant, son faîte et ses cosses emprisonnés dans des paquets de neige, il ne remua pas même une branche à son passage. Adossé au tronc comme à son habitude, le sphinx s’était transformé en énorme congère et s’il n’avait pas ronflé avec autant de conviction que d’ordinaire, Ophidia aurait pensé au pire. Quoique doutant de sa réussite à éveiller le dormeur, elle entreprit la traversée de la clairière qui disparaissait sous un tapis blanc, à croire que les flocons avaient accumulé leur chute dans son périmètre. Elle s’enlisa jusqu’à la taille près de ce qui lui semblait être la tête et dégagea à mains nues la place approximative du mufle. De longs cils émergèrent d’abord, et elle se concentra plus bas en hélant la créature.« Sphinx ! Vous m’aviez promis votre aide, mais vous dormez plus souvent que vous n’aidez ! »

Un curieux sentiment de déjà vu l’effleura, elle ne se souvenait pourtant pas avoir revu le puissant animal après leur première rencontre. Un éternuement magistral la secoua et interrompit ses réflexions, l’allergie au très gros chat qu’elle espérait éviter grâce au froid avait lancé sa première salve, dans quelques minutes à peine, ses yeux pleureraient la misère du monde pendant qu’elle reniflerait lamentablement. Elle abandonna dans l’instant son déblaiement et se traîna jusqu’à l’orée, soulagée de rejoindre la terre ferme bien qu’elle fût surtout boueuse.

Complètement frigorifiée, l’infirmière rejeta l’audacieuse idée de rallier le curieux domicile de l’invraisemblable duo Kalèkagath et Théophile, la fière méduse et son musicien.. Au lieu de cela, elle ouvrit sa trousse de secours et se banda les mains qui lui brûlaient, puis repartit en maudissant sa sottise puérile de l’avoir encore conduite dans le Jardin des espèces pénibles.

Son fameux sens de l’orientation de fille des Rivages dut défaillir, car Ophidia, loin de la trouée qu’elle visait, s’extirpa des bois par le haut du potager, hélas enseveli sous une couche épaisse de neige. Elle mesurait la distance la plus courte et la moins susceptible de l’enfouir, tout à la fois, pour accéder au lointain chemin emprunté plus tôt quand elle aperçut le jardinier intermittent, comme l’appelait ses pensionnaires.

« Horty ! Attends, c’est moi, Ophidia ! »

Le gamin qui s’éloignait, ses longs cheveux roux dégoulinant tristement dans son dos, ne s’arrêta pas. Il tenta même d’accélérer, sans succès, car l’absence de son bras gauche le déséquilibrait et l’envoyait buter contre les congères.

« Horty ! Je suis ton amie, tu te souviens ? Horty, nous pouvons parler avec les mains ! »

Ophidia se mit à courir en criant le nom du garçon, elle était sur le point de le rejoindre quand il se retourna enfin. Son visage décomposé par la frayeur bleuissait de froid, il lui fit face et poussa un grognement terrible, une plainte et un avertissement rageur en même temps. Sa main unique s’agita, elle lui ordonnait de fuir ou de le laisser en paix, le signe était approximatif. Puis tout à coup, sans qu’elle puisse intervenir, il disparut de sa vision.

Quand l’infirmière se pencha à l’endroit de l’escamotage, il n’y avait rien, ni trou ni tunnel, seulement un peu de neige tassée. La gorge étranglée d’angoisse, elle guetta plusieurs longues minutes, mais aucun signe de vie n’agita l’étendue vierge. Le crépuscule avait envahi le parc, les silhouettes des arbres s’évanouissaient déjà dans la brume qui devançait le coucher du soleil, elle rentra à l’Institut.

 

Dans la salle de séjour illuminée, la table de banquet avait été préparée pour les festivités. C’était une débauche de guirlandes, de lampions colorés faisant concurrence aux lampyrides et de clochettes tintinnabulantes, mais les chants de Nowel avaient perdu en intensité, réduits à un niveau sonore sinon agréable, tout au moins négligeable. Malgré son anxiété, les parfums de tourtes et de pâtisseries attisèrent la fringale qu’Ophidia avait oubliée pendant ses pérégrinations. Boueuse et trempée, l’eau à la bouche, son estomac désespérément vide l’attira vers la cuisine pour prendre au chaud près des fours l’en-cas raté le midi. Une voix pressante ruina ses projets d’agapes.

« Ah, Ophidia ! Te voilà enfin, je croyais que tu voulais tout apprendre de la légende, et tu t’étais volatilisé, voilà un bien curieux Gardien ! Nous avons absolument besoin de ton talent inimitable. »

Endrike toujours affublé de son pantalon rayé à pompon se penchait de la balustrade de l’étage, les cheveux auréolés par les éclats d’étoiles du lustre colossal. Au bas de la double volée de marches, Ophidia le fixa d’un œil un peu hagard.

« Par les feux de la rampe, dans quel état as-tu mis ton uniforme ! reprit l’aimable bonimenteur. Mais c’est sans importance, le costume t’ira à ravir pour le remplacer, il faut que tu montes, maintenant, s’il te plaît, quelques minutes.

— Horty s’est évanoui dans la neige », parvint à bredouiller l’infirmière désolée.

« Oh, superbe ! J’étais convaincu que tu possédais des qualités artistiques, bien que mes leçons semblassent l’une après l’autre vouées à l’échec. J’ai ressenti l’émoi de la phrase antique ˮLe petit chat est mort.ˮ Tu seras parfait.

— Tu as entendu, Endrike, les mots, au-delà de l’intonation ?

— Mais bien entendu, Horty a disparu dans la neige, il doit se cacher, c’est la coutume. Et justement, il nous faut absolument une personne de petit… une personne exactement comme toi, pour jouer le rôle de l’enfant, imagines-tu La Montagne jouer le bambin ? »

Il éclata de rire comme l’enfant qu’il était lui-même souvent, puis reprenant son sérieux devant le manque d’enthousiasme d’Ophidia, laquelle n’avait pas même tiqué à l’allusion détestée de sa petite taille, ses yeux bleu lunaire s’écarquillèrent pour la supplier autant du regard que de la voix.

« Allons, s’il te plaît, Gardien. Et puis le Gérant ne haussera plus le son tant que nous répéterons, ni plus tard, puisque la fête est presque prête. Sais-tu qu’il nous a martyrisé les oreilles tout le jour pour nous encourager à travailler sans perturbation ? Allons, viens, ce sera très amusant ! »

La sentant à deux doigts de succomber, Endrike avait descendu les marches et attrapa sa proie par la main. La tirant, la secouant, il l’emmena jusqu’à la bibliothèque où, lui apprit-il, la troupe avait étalé le plus esthétique des bazars.

Pedro leur ouvrit les deux portes avec un large sourire, inhabituel chez ce poseur.

« Oh le voilà ! Ravi de vous voir, Gardien. Et bravo, Endrike, je craignais la fin de notre séance théâtrale avant qu’elle ait commencé. »

Le bibliothécaire s’effaça avec une courbette gracieuse afin de les laisser entrer. Il portait une robe de chambre en soie beige ceinturée de façon lâche et, enroulé plusieurs fois autour de son cou, un boa de plumes chatoyantes dont les deux pans traînaient sur le parquet. Devant l’air ahuri de la nouvelle recrue qui avait trébuché pour ne pas piétiner l’accessoire extravagant, le vieil homme, au maintien d’ordinaire rigide et compassé, toussota un petit rire derrière sa main.

« Mon rôle, mon cher confrère, mon rôle ! Je suis le souffleur installé dans le fauteuil auprès de l’âtre. »

Ophidia hocha la tête afin de ne pas susciter plus d’explication, elle était lasse, affamée et mouillée, son seul souhait espérait d’en finir au plus vite avec sa carrière sur les planches.

Comme l’avait annoncé Endrike, la bibliothèque avait perdu son austérité et ses livres, leur dignité. Un capharnaüm monstrueux régnait sur son empire : les coupons empilés tout à l’heure jonchaient le sol, découpés ou à moitié cousus, des accessoires les plus divers s’amoncelaient où les acteurs les avaient semés : des langues de belle-mère, un trublion cabossé, une casserole chipée à la cuisine et mille riens gisaient ici et là.

Près du fauteuil qu’alla occuper Pedro, la mine gourmande, les deux autres membres de la troupe balançaient les bras sans cette conviction qu’on aurait pu escompter des grands rôles. Niklaus dit l’Oracle, apathique, nageait dans un costume vert, ses jambes maigres fourrées dans des bottes à cuissarde noires et luisantes. Bill le balayeur avait conservé son pyjama naturellement verdâtre, mais il y avait associé un coquet tablier à fleurs noué à la taille. Endrike les présenta à Ophidia comme interprétant baba et mama Nowel, puis la pria de se changer rapidement en lui entassant dans les mains une culotte courte jaune, un chemisier bleu à manches ballons et une petite cape rouge à capuche. Il lui désigna un recoin et pendant qu’elle s’habillait, les acteurs se mirent en place.

« Allons les enfants… oh, pardon, les Nowel, reprenons la répétition ! » s’exclama le metteur en scène avant de courir se tapir derrière un meuble.

 

« Oh, mama Nowel, comme j’ai faim ! déclama Pedro en roulant les r. Une faim dévorrrante, un feu dans mes entrrrailles. »

L’Oracle se frotta le ventre et répéta en écorchant la fin.

« Mon baba Nowel, il faut vivrrre pourrrr manger, quel plat délicieux nous as-tu prrréparrré ? »

Bill bredouilla, mais s’en sortit mieux que son comparse pour se gratter l’estomac.

« DES ENFANTS ! » tonitrua le souffleur, aussitôt doublé par Niklaus de sa voix sépulcrale de devin.

« Et où se cachent les ENFANTS ? » que le balayeur bégaya.

« DANS LEURS SOULIERS ! » scandèrent-ils en chœur.

 

Et en un bel ensemble, leurs mains en visière au-dessus des yeux, tous tendirent le cou vers Ophidia alors qu’elle se redressait en enfilant la cape, les cheveux bouclés en bataille et sa peau sombre pâlie par l’inanition plutôt que par le trac. La saynète lui avait paru particulièrement détestable, et bien que la faim la consume aussi, la nausée qui l’accompagnait compromettait ses chances d’être assouvie.

La posture figée des trois pensionnaires lui suggérait qu’ils attendaient une réponse, mais elle eut beau fouiller ses nouvelles ressources artistiques, aucun éclair de génie n’éclaira sa lanterne. Endrike surgi comme un diable de sa boîte sauva la situation, d’un point de vue scénique en tout cas. Il se planta à côté d’Ophidia-enfant et lui chuchota à l’oreille :

« Imite-moi ! »

Son visage de pâtre blond se contorsionna en une grimace d’effroi, les rides parcheminèrent sa carnation fraîche, ses yeux pâles s’exorbitèrent et s’égarèrent au sein de la folie qu’ils percevaient dans un indicible horizon. Au même instant, la bouche étira ses commissures et recouvrit les dents de ses lèvres exsangues, sa sombre béance s’élargit jusqu’à se métamorphoser en un gouffre insondable dont un cri horrible s’extirpa comme un corps torturé de l’enfer.

Ophidia, la figure déformée par la frayeur, faillit tomber à la renverse.

« Pas mal ! s’exclama Endrike. Crie à présent. »

Mais l’apprentie hurleuse n’émit qu’un couinement de souris terrifiée.

Bon public, les quatre résidents l’applaudirent.

Le poète avait recouvré sa mine juvénile et son sourire affable, il tendit une paire de ballerines sans talon à Ophidia qui ne put s’empêcher un mouvement de recul.

« Prends-les donc, je ne te mangerai pas, ce n’est pas l’heure, s’amusa-t-il, tu interpréteras ton rôle avec plus de réalisme chaussé ainsi. »

Elle s’en empara de mauvaise grâce et balbutia, encore apeurée :

« Et toi, quel rôle joues-tu ?

— Celui du monstre, bien sûr. »

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