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Christine Luce · Chapitre 19 sur 44

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Chapitre XVI

Au milieu de la nuit, Ophidia s’éveilla en sursaut. La chaleur étouffante de l’été lui collait les boucles en mèches humides dans le cou, elle repoussa le drap et se leva pour ouvrir une fenêtre. Penchée sur le rebord, elle respirait l’air chargé de parfums du potager, il faisait à peine moins chaud, mais les odeurs de terre et de plantes qui en montaient lui donnaient une impression de fraîcheur. Elle chercha dans le ciel la constellation de la Dame des rivages et s’étonna de ne pas la distinguer. Seules les étoiles les plus proches étaient visibles, comme si un léger voile brillant couvrait les lumières plus faibles des astres lointains dans l’atmosphère. Laissant la fenêtre ouverte, elle se recoucha et se rendormit, vaguement troublée par le silence qui pesait chaque nuit sur l’Institut.

L’aube apporta la brise qui fit bruisser les arbres fruitiers et secoua les rideaux en pénétrant dans la chambre de l’infirmière. Celle-ci frissonna, tâtonnant le matelas en quête du drap pour se recouvrir, il avait glissé sur le sol. Ensommeillée, elle tentait de le récupérer quand elle se souvint de ses plans d’investigation. La sueur qui empoissait sa liquette l’encouragea à s’extirper du lit, elle prit la direction de la salle de bain, anticipant le plaisir de se doucher.

Pour rejoindre le Jardin des espèces pénibles, l’enquêtrice matinale préféra longer les parterres disparates du potager où Horton avait composé une harmonie verte de salades, fanes de carottes et ail d’ours en fleur. À l’angle de la bâtisse, elle accéléra le pas pour traverser le parc jusqu’à la trouée dans les fourrés et s’engagea sous les arbres, regrettant d’avoir oublié le parapluie qui l’aurait protégée des pisseurs et de leurs projections tenaces – le masque doré avait résisté plusieurs jours à la vigueur de ses décapages.

Fille des rivages, Ophidia possédait un bon sens de l’orientation dans la nature, elle reconnut sans peine le chemin qui menait à la clairière du sphinx parmi les arbres étranges. Le Ganguier cliqueta à son approche, une mélodie aiguë d’un carillon de bienvenue. Les cosses rousses la caressaient de leur musique tandis que les lianes s’attendrissaient à la poussée de ses mains pour les écarter. Derrière le tronc noueux, couché en rond sur la mousse en velours vert, le sphinx ronronnait, son échine puissante à peine animée par son souffle régulier.

« Bonjour, Sphinx ! » claironna l’infirmière avec un chevrotement mal réprimé, un peu effrayée malgré l’accueil de l’arbre.

Aucune perturbation ne secoua la crinière de la bête léonine qui lui tournait le dos.

À pas hésitants, Ophidia se rapprocha de la chimère, avec l’espoir que la proximité de son pelage ne déclencherait pas une salve d’éternuements très embarrassante.

« Sphinx ? Je voudrais vous poser une question. »

L’appel plus assuré ne soulevant pas de réaction, elle contourna la masse impressionnante du félin et s’arrêta devant la large face endormie, les paupières obstinément closes au-dessus du mufle que le ronflement paisible faisait frémir. Entre ses pattes, le sphinx couché en rond abritait une cosse du Ganguier, de taille anormale et presque transparente à force d’être distendue. Dans le cocon, un homme était recroquevillé comme un fœtus dans un liquide qu’une bulle visqueuse troublait parfois.

Ophidia recula d’un pas, entre stupéfaction et panique à la découverte de cette matrice impensable, et heurta un obstacle remuant.

« Hé, doucement ! Je suis petit mais vivant, mes petons supportent mal l’écrasement ! » nasilla sa victime en la repoussant vers le sphinx.

« Salut à toi, Gardienne sans masque », salua une voix grave et juvénile au milieu d’un concert de protestation des gangues.

Kalèkagath était entrée dans la clairière en écartant vigoureusement les lianes qui exprimaient leur réprobation. Le musicien simiesque l’avait précédée sans bruit et, à présent, sautillait à ses côtés sur un pied pendant qu’il frottait le deuxième avec des grimaces outrancières de souffrance. La géante marcha vers Ophidia, casquée de sa nuée d’appendices en mouvement. L’une ou l’autre boucle de sa chevelure extraordinaire se détendait pour s’enfoncer dans le sol avant de s’enrouler de nouveau, comme si elle puisait à chaque pas son énergie à la source nourricière.

« Bonjour Kalèkagath, bonjour Théophile, balbutia Ophidia, et navrée de t’avoir bousculé, tu souffres beaucoup ? Je pourrais regarder…

— Ne t’inquiète pas pour ce vaurien, il simule pour attirer l’attention. Nous t’avons entendue appeler.

— JE l’ai entendue, coupa Théophile indigné, les sifflements de serpents sur ta tête te rendent à moitié sourde. » Mais il avait cessé sa pantomime et, lissant le plastron de son uniforme, il adressa un clin d’œil complice à l’infirmière.

« Je survivrai encore un peu, beauté ! »

Le soupir réprobateur qui échappa en même temps à ses deux compagnes le fit sourire largement.

« Nous t’avons entendue appeler, Gardienne », reprit Kalèkagath en appuyant sur le nous. « Le sphinx dort, il ne se réveillera pas si tu n’as pas de question.

— Pourtant, j’en ai une, et même de nombreuses autres !

— Tu le crois, mais tu n’en as pas, tu possèdes déjà leurs réponses.

— C’est faux : je ne sais pas qui est l’homme dans la cosse ni pourquoi il s’y trouve, ni s’il est mort ou vivant. Je ne connaissais même pas son existence avant ce matin ! Depuis que je suis arrivée à l’Institut, je nage dans le brouillard et tous, vous l’embrouillez davantage au lieu de le dissiper. Et les crimes s’accumulent. »

Ophidia avait réagi avec véhémence avant de conclure piteusement, la tête basse. En relevant les yeux, elle surprit la compassion sur les visages de la chimère et du chimpanzé. Kalèkagath lui adressa un geste apaisant.

« L’homme se nomme Adam, il navigue entre la vie et la mort sous la protection du sphinx. Tu devras croire mes paroles, Ophidia Mambala, ma présence dans la clairière était la réponse à tes questions, car tu es la convergence.

— La convergence ? Vous ne pourriez pas vous montrer plus clairs, tous autant que vous êtes ! »

Mais l’exaspération d’Ophidia ne rencontra pas d’écho, le couple lui avait tourné le dos et, ainsi qu’ils l’avaient fait la première fois, traversa le rideau du Ganguier pour s’évanouir dans la sylve. L’infirmière n’eut pas d’autre choix, devant le sphinx dormant du sommeil du juste, que de rentrer à l’Institut en méditant sur l’étrange qualité qu’après l’Oracle, Kalèkagath lui attribuait à son tour. Convergence… une énigme de plus.

Dès sa sortie du Jardin des espèces pénibles, elle entendit les clameurs étouffées d’un charivari à l’intérieur de l’Institut. Des chocs sourds, des hurlements subitement suspendus par un silence effrayant avant de reprendre de plus belle. L’infirmière se mit à courir à toute allure, le cœur battant à tout rompre.

À l’entrée du séjour, le tintamarre redoublait de cris et de coups, les murs résonnaient sous les impacts assénés avec la force d’un bélier médiéval, mais il n’y avait personne. Venu de l’office, un chemin de tables renversées et de chaises fracassées traversait la salle, des combattants avaient lutté d’abord vers la terrasse avant de rebrousser pour passer sous l’escalier principal. Ophidia reprit sa course en cette direction. Sur les marches, un manuscrit démantibulé à ses pieds, Pedro tremblait comme une feuille.

« Par là, ils sont par là ! » gémit le bibliothécaire en désignant le vestiaire du doigt.

« Qui ?

— Bill est devenu fou, il va tuer Endrike. Ezekel… »

L’infirmière n’entendit pas la fin, elle se précipitait déjà vers la salle d’eau.

Les portes battantes avaient été arrachées, réduites en morceaux et jetées sur le carrelage, au milieu de plâtras effrités de l’encadrure. À l’intérieur, le balayeur vociféra.

« Pauvre Bill t’écrabouillera ! »

Un choc violent pulvérisa un lavabo, les éclats de faïence volèrent jusqu’aux bottillons d’Ophidia tandis qu’elle entrait. Endrike émit une espèce de jappement terrifié.

« Bill, ça suffit ! »

C’était Ezekel et sa voix glaciale. Le bruit d’un horion amorti par la chair succéda immédiatement à son ordre, le projetant contre le mur courbé en deux. Les reins heurtés de plein fouet, il s’effondra sur le sol, la respiration coupée par la violence du coup dans l’estomac.

Ophidia voulut lui porter assistance, il la repoussa pour se relever souplement et se débarrassa de ses élégants mocassins. En appui sur la pointe des orteils, sa main frôla son flanc et sortit un couteau de sous le chemisier à jabot élu pour la journée, puis il se tendit vers l’avant, la lame comme une prolongation de son bras gauche. Figé dans cette posture, il examina la scène d’un œil froid. L’image d’un dangereux cobra s’imposa dans l’esprit de la gardienne, elle n’eut pas le loisir de s’y attarder quand elle découvrit le spectacle du vestiaire.

Acculé dans un recoin, Endrike tentait en geignant faiblement de s’aplatir davantage contre le mur. Couvert d’éraflures sous ses vêtements en lambeaux, un hématome sanguinolent lui déformait la moitié du visage. Autour de lui, les parois défoncées des toilettes et les débris de faïencerie témoignaient de la brutalité du combat.

Bill le surplombait de sa masse gigantesque. Les muscles saillants sous sa défroque de balayeur, il brandissait au plafond ses bras terminés par des poings aussi énormes que des masses de démolition.

« Pourquoi, Bill ? gémit Endrike.

— Monstre ! » rugit le colosse enragé.

Ophidia s’élança sans avoir aucune idée de ce qu’elle ferait au contact, mais Ezekel la bouscula en passant à l’action, elle bascula et se retrouva assise à moins d’un mètre des lutteurs. Bill abattait ses massues qui écraseraient Endrike quand son frère aîné escalada le géant en prenant appui sur ses cuisses puis son dos. Lui enserrant le torse des jambes, il agrippa d’une main le menton de l’exécuteur et le força par surprise à le lever vers le haut. De l’autre main, il lui fendit la gorge avec sa lame, aussi rapide et perfide qu’un serpent.

Le sang jaillit comme un geyser, Bill tournoyait, les éclaboussant d’une pluie écarlate. Sa taille diminua à grande vitesse pendant qu’il plaquait ses paumes contre la plaie béante, c’est le pauvre balayeur qui s’étala sur le carrelage.

Ophidia rampa jusqu’à lui, appliqua ses mains au-dessus de celle du mourant, plutôt par réconfort tandis que la vie fuyait que dans l’espoir de le sauver. Le regard de pauvre Bill l’interrogea, ce qu’il lut lui suffit pour comprendre, il épuisa ses dernières forces en gargouillant des mots hachés.

« Monsieur le Nouveau… c’est lui… l’assassin, c’est lui… il tue l’équipe…

— Tais-toi, Bill ! »

Ezekel, qui avait bondi des épaules du colosse aussitôt qu’il l’eut égorgé, tenait son frère dans ses bras comme un enfant. Endrike ballottait, inerte, mais il était conscient, la voix de son aîné le fit tressaillir.

« Non. Il se venge… Endrike », acheva Bill, et il mourut.

Alors qu’elle retirait ses paumes avec une douceur inutile et les essuyait machinalement sur son pantalon, Ophidia vit l’horreur grandir dans les yeux gonflés de l’accusé. Il tenta d’échapper à l’étreinte d’Ezekel, mais celui-ci fit volte-face en l’entravant plus étroitement et l’emporta hors de la pièce.

L’infirmière se balançait à genoux près du cadavre quand Pedro entra avec hésitation. Prêt à s’enfuir, il respirait bruyamment, une inspiration plus profonde lui insuffla le courage de continuer. À pas précautionneux pour éviter les flaques de sang et les vestiges acérés des lavabos, il s’approcha de la vivante et l’aida à se relever, en détournant le regard du pitoyable mort. Lorsqu’il fut à peu près assuré qu’elle tiendrait debout seule, il la lâcha.

Au bout d’un moment, pendant lequel le bibliothécaire lui parla sans discontinuer du manuscrit qu’il avait laissé choir dans l’escalier en lui tapotant la main, Ophidia finit par sortir de son apathie. Le bavardage incohérent de Pedro l’avait rappelée à ses fonctions, ses pensionnaires demeuraient ses patients. Elle avait fait le serment de guérir les souffrances, une éternité plus tôt, à Bonnefin, même si à l’époque, elle envisageait sa vie au service de malades dénués de tout talent magique. Et en principe, innocents de crimes atroces.

« Pedro, l’interrompit-elle, voudriez-vous bien vous occuper du corps de Bill ? Et du nettoyage, aussi… peut-être avec l’assistance des résidents ou celle du petit-personnel.

— Bien entendu, Ophidia ! »

Avec un mouvement sec du torse, il n’avait pas hésité à lui octroyer son concours sans réserve, soulagé de la voir revenir à son rôle dans l’Institut.

Ophidia l’abandonna dans le vestiaire et se mit à errer dans les couloirs, montant et descendant les escaliers, ne sachant pas exactement ce qu’elle cherchait, seule sous les lampyrides. Elle se demanda qui les nourrirait désormais. Le grand salon était désert, le petit salon obstinément clos et muet. Sans aucune frayeur, elle tambourina à la porte d’Ezekel, il ne répondit pas. Au deuxième étage, la chambre d’Endrike était entrouverte, elle poussa le battant, s’apprêtant à trouver les deux frères, mais elle était vide. Pénétrant dans la pièce, elle écarta les rideaux, la lumière ensoleillée ruissela sur les murs, tous peints d’un mot : « Repentir ».

Le fait ne provoqua chez elle aucune surprise, comme une conclusion indiscutable, quoiqu’absurde. Au lieu de s’y attarder, elle fouilla le logement austère. Dans le miroir incrusté de l’unique armoire, elle croisa son reflet couvert de sang avec indifférence. Elle ouvrit le battant, il était empli de vêtements. S’ils n’avaient pas encombré le meuble, on aurait pu croire la chambre inhabitée, car elle ne recelait aucun objet personnel, à part des pots de peinture rouge et un pinceau.

Le gong retentit comme à l’ordinaire, elle descendit au rez-de-chaussée. La salle de séjour avait repris son ordonnance, les débris avaient été évacués. Autour de la table mise comme à l’ordinaire, les places vacantes se comptaient plus nombreuses que les sièges occupés, pourtant le maigre troupeau de pensionnaires mangeait avec bon appétit. Ophidia les contempla le regard éteint, puis tout à coup il se raviva sous l’émotion.

« Où est Niklaus ? »

Elle avait crié et tous sursautèrent. Personne ne l’avait vu depuis la veille. C’est ainsi que la Gardienne ajouta l’Oracle aux disparus.

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