Imago
Chapitre II
Plus grande d’une tête, Joy avait pris d’autorité le parapluie, elle le tenait haut d’une main tandis qu’elle grignotait la fin de son sandwich de l’autre. Sa longue jupe imprimée de motifs multicolores balayait le sol sans qu’elle y prête la moindre attention, ramassant au passage des brindilles terreuses et quelques feuilles gorgées d’eau. Dans son sage uniforme, l’infirmière trottinait à ses côtés, elle tâchait d’éviter les flaques qui embourbaient les talons de ses bottines. Toutes deux bavardaient avec animation pendant qu’elles traversaient le Jardin des espèces pénibles.
« À bâbord, toute ! » bafouilla Joy en expulsant les miettes de sa dernière bouchée.
Elle avait saisi le bras de sa compagne pour la dévier d’une coulée de boue, et un choc léger éclaboussa de jaune le parapluie déjà constellé.
« Il était moins deux entre la gadoue et ce satané pisseur ! Ces bestioles sont imprévisibles. »
Ophidia n’avait rien vu venir, distraite, elle se contenta de hocher la tête avec conviction. Depuis leur départ de l’Institut, elle observait par à-coups Iris, ou Joy pour les amis, subjuguée par son attitude détendue. La vague anxiété qui l’accompagnait d’ordinaire à chaque pas sous les frondaisons exotiques s’était dissipée au contact de la résidente. Même si le talent de celle-ci expliquait en partie les bouffées de bien-être, comme lorsqu’elle l’avait attrapée par le coude pour la lâcher immédiatement après, sa présence atténuait déjà les inquiétudes souvent sans objet. La Gardienne réalisa soudain qu’elle était sur le qui-vive depuis des mois, toujours prête à se heurter aux manifestations incompréhensibles de ses patients comme du Gérant, sans parler des espèces pénibles. Cette appréhension altérait son comportement malgré son manque d’imagination et, quoiqu’avec un humour un peu décalé, Iris se montrait délicieusement terre-à-terre dans ses préoccupations, elle lui rappelait les échanges banals entre infirmières à l’hôpital de Bonnefin.
« … Alice. »
Absorbée par ses pensées, Ophidia avait perdu le fil de la conversation. Elle sursauta à l’énoncé du prénom de la fillette aux fraises.
« Qui est Alice ? demanda-t-elle abruptement.
— Vaste sujet ! s’exclama Iris. Une petite peste qui prétend nous organiser, fort adroitement, d’ailleurs. Sinon, elle est arrivée bien après que l’école eut fermé et refuse de grandir. Les enfants n’ont pas d’âge à l’Institut. »
La dernière remarque agaça Ophidia et son visage se rembrunit, dépitée d’y déceler finalement la propension commune, dans ce fichu Institut, à rendre sibyllines les réponses aux questions les plus simples.
« Ne vous bilez pas… » commença son interlocutrice, le bras tendu pour lui tapoter l’épaule.
Puis, comme Ophidia faisait un écart pour esquiver l’attouchement, elle reprit avec un léger soupir :
« Alice Remedios. Le Gérant nous a présenté sous ce nom la petite fille proprette aux joues roses. Certains d’entre nous étaient ravis d’accueillir l’enfant si jolie, d’autres ont maugréé contre les embarras qu’elle ne manquerait pas de soulever, si jeune et sans personnel adapté. Elle a souri à tout le monde et prétendu qu’elle s’occuperait d’elle-même sans aide, et elle disait la vérité pour une fois. Je n’en sais guère plus, Ophidia, croyez-moi. Vous comprendrez très vite à quel point Alice est inaccessible, malgré son aspect enfantin.
— Elle semblait m’attendre quand j’ai découvert la villa. Elle devine, comme Niklaus ?
— Oh non, son talent est beaucoup plus important, et elle le maîtrise avec une grande maturité. Nikie, par contre, demeure en partie un enfant dans un corps d’adulte à cause de son don, terrible si l’on y réfléchit un peu : qui peut grandir paisiblement en anticipant de quelques minutes son futur, souvent inintelligible ? Ses prédictions spectaculaires, avec sons et lumières, ne représentent qu’une infime partie de…
— Soit, coupa la Gardienne, mais Alice, quel est son don ? »
Le regard plein de reproches d’Iris ne suffit pas à la culpabiliser, elle secoua les épaules avec impatience. Bien que le plaidoyer la touche, et qu’il l’éclaire sur la pathologie spéciale de l’Oracle, elle exigeait une réponse à sa question initiale. Elle connaissait les détours qu’empruntaient les patients lorsqu’ils souhaitaient éluder un sujet difficile, mais sa compagne lui paraissait assez saine d’esprit pour les utiliser en toute conscience.
« Je ne sais pas, Ophidia. Je ne sais vraiment pas… » dit lentement Iris avant de se récrier avec véhémence : « Comment pourrais-je le savoir ? Alice est déconcertante, voilà ! »
L’infirmière renifla, insatisfaite, et garda le silence.
Comme un linge mouillé, l’air assourdissait les sons. Sous les arbres, les feuilles bercées par la brise épanchaient des averses soudaines, leur bruissement s’achevait par un léger écho lorsque les gouttes rebondissaient sur la terre détrempée. Les pas des promeneuses creusaient des fondrières dans l’humus avec un gargouillis de déglutition, parfois interrompu par un hoquet qui exhalait des bouffées suaves de musc et d’anis quand ils foulaient une oreille du poète, son duvet hérissé luisant d’humidité.
« Endrike déteste ces champignons », chuchota timidement Iris, mal à l’aise après son éclat. « Surtout leur nom, il les a rebaptisés des oreilles de pets. »
Au même instant, l’un des lobes approximatifs émit une flatulence particulièrement réussie. Ophidia ébaucha un sourire au souvenir des envolées fantasques de l’enchanteur, elle le réprima aussitôt ; l’évocation de son ami avait perdu tout charme depuis les meurtres. Cependant, enhardie par son demi-succès, la résidente reprit d’une voix plus ferme, quoiqu’encore hésitante, désireuse de prouver sa bonne volonté.
« Le détail est sans doute ridicule, mais quand Alice est arrivée parmi nous, il m’avait frappée. Mentor, qui n’éprouvait aucun intérêt pour personne à part elle-même, s’est montrée attentionnée avec l’enfant, jusqu’à ce qu’elle ait obtenu de l’installer dans une chambre de la villa. Ensuite, elles se sont ignorées ostensiblement, comme si elles avaient réglé un problème de coexistence, au moins temporairement ; Mentor vivait dans la vieille bâtisse grise. J’ai toujours pensé qu’elles s’étaient partagé une espèce de champ de bataille. Ou quelque chose comme ça.
— X. Mentor, cette horrible femme, en adversaire d’Alice ? Mais c’est presque un bébé !
— Je crois qu’elle modèle la réalité, peut-être… Oh, oubliez cela, j’étais tellement déçue que la gamine préfère Xavièra et me repousse, je faisais partie des résidents ravis de sa présence. Mais elle a rapidement remis les pendules à l’heure, et je l’avais mérité pour l’avoir d’abord considérée comme un jouet, une jolie poupée. Et je suis désolée, d’ailleurs, pour tout à l’heure, quand j’ai voulu vous effleurer afin d’améliorer votre humeur, j’outrepassais encore les limites, mon don est parfois une calamité. »
La moue navrée de Joy lui allait si mal qu’Ophidia ne put s’empêcher de lui sourire, cette fois de bon cœur et sans assistance surnaturelle.
Pendant qu’elles devisaient, elles avaient atteint l’orée du Jardin des espèces pénibles, lesquelles brillaient par leur absence si l’on décomptait le vol erratique de quelques pisseurs. Il n’y avait pas un chat dans les parages, encore moins le « très-très-gros-chat » allergène dont l’infirmière se demandait dans quelle dimension il avait disparu avec sa proie. Le parc apparut enfin entre les derniers fourrés, la pelouse étincelante sous l’effet combiné du soleil et de la rosée de pluie. Au plafond blême de la matinée avait succédé un ciel radieux, la villa resplendissait, blanche et dorée comme un palais méridional. Sur la terrasse, un panier à la main, Alice dégustait une fraise et les regardait.
Une effrayante impression de déjà vu coupa la respiration d’Ophidia.
À peine elle reprenait son souffle que l’enfant virevolta en sautillant et, avant qu’elle eût déchiffré son expression, rentra dans la maison. Le visage de poupée lui avait paru empreint de malice. Elle se morigéna aussitôt, les remarques énigmatiques de la résidente troublaient son jugement, et la grimace effrontée qu’elle avait cru distinguer au loin pouvait tout aussi bien être du barbouillis de fruit. Iris soupira à ses côtés, puis s’éclaircit la gorge comme pour parler, mais un regard en biais de l’infirmière lui ôta l’envie d’ajouter un commentaire. À la place, elle replia d’un coup sec le parapluie désormais inutile et le tendit à sa propriétaire. De nouveau muettes, les deux femmes foulèrent les herbes folles du parc jusqu’à la terrasse déserte, le portillon grinça à l’ouverture et elles grimpèrent les quelques marches. Sur la mosaïque délicate, le chuintement des espadrilles imbibées d’eau donnait écho aux claquements de talons, la villa semblait endormie.
D’une enjambée soudain nerveuse, Iris dépassa Ophidia et ouvrit la porte-fenêtre centrale. L’infirmière cligna des yeux d’abord pour accommoder sa vision après la vive luminosité de l’extérieur, puis la vaste salle témoin du combat de X. Mentor avec les frères Etxeochoa resurgit de l’ombre, identique. Bien que le temps lui ait manqué pour repérer les lieux lors de l’affrontement, elle reconnut la profusion du mobilier et des tapis, les sofas chargés de coussins, les couleurs chatoyantes de cette pièce dédiée à l’opulence bohème et pleine de gaîté. Elle se souvint de l’élégance sophistiquée de la meurtrière, mal assortie à la débauche de tissus bariolés, tandis qu’avec ses allures de gitane, la silhouette élancée d’Iris s’épanouissait dans le décor, comme une fleur d’or dont elle possédait la vertu euphorisante. Ladite belle plante humaine s’était éloignée vers le fond pour pousser une porte et se retourna, visiblement soulagée par le brouhaha perceptible au-delà de l’ouverture.
« Elles sont au réfectoire. J’aurais pu y penser, à cette heure-ci. Venez ! dit-elle en disparaissant.
— Attendez, Iris ! J’aurais voulu… Joy ? »
Ophidia appela une troisième fois les deux prénoms, mais l’encadrure demeura vide. Elle jeta un dernier regard autour d’elle, en quête d’indices qui révéleraient la terrible rixe encore trop vive dans sa mémoire. Cependant, si une table ou un bibelot s’était brisé, si un coussin déchiré avait épandu son duvet, ou si le parquet imbibé de sang avait été rayé par les talons aiguilles de Mentor, il n’en restait aucune trace, la pièce avait été soigneusement rangée et nettoyée. Presque déçue, elle se précipita enfin à la suite de son hôtesse pour déboucher dans un large couloir. Les murs simplement chaulés servaient d’écrans aux jeux d’ombre de torches, ni lampyres ni lampyrides, ici, ne palliaient l’absence de fenêtre, mais la combustion dépourvue d’odeur de suif ou de bouse, ainsi que le plafond immaculé, indiquait pourtant l’origine peu naturelle des flambeaux.
Les bruits de voix provenaient d’une extrémité, et sans essayer d’élucider la nouvelle énigme, Ophidia se dirigea vers eux. Au passage, elle croisa plusieurs portes qui, à la différence du vieux bâtiment gris, ne portaient pas d’inscription, pas plus qu’elles n’étaient verrouillées, elles étaient même entrebâillées et les rais lumineux participaient à l’éclairage du corridor. Cédant à la curiosité, elle écarta un battant et découvrit un bureau aux murs peints en blanc aussi, baigné de la lumière prodiguée par les grandes baies vitrées. La table encombrée de papiers, un verre à moitié plein, la chaise repoussée, l’occupante avait probablement rejoint le réfectoire en hâte avec le projet de terminer ses travaux ensuite. Un désagréable sentiment de gêne l’envahit devant l’intimité paisible, comme si elle avait été surprise en flagrant délit d’espionnage. Elle se détourna et fila vers la source sonore, le rouge aux joues.
« La voilà ! » s’exclama Iris quand elle fit irruption dans la pièce. « Auriez-vous croisé un fantôme, Ophidia ?
— Non, pas du tout, j’étais un peu perdue…
— Oh ! pardonnez-moi, j’oubliais que vous ne connaissiez pas la villa. Mais je vous présente mes camarades, Gardienne, impatientes de vous voir en chair et en os. »
La chaleur qui lui irradia davantage les pommettes n’arrangea pas l’attitude de l’infirmière, elle se sentait ridicule avec son explication, comme s’il était possible de s’égarer dans un couloir ! Son visage brun davantage cramoisi se tordit en une grimace souriante pour répondre aux saluts des inconnues, lesquelles n’avaient pas toutes l’air aussi pressées de la rencontrer. Quant à la petite fille, elle ne la vit nulle part dans la vaste cuisine qui faisait office de réfectoire.
Le poêle ronflait pour combattre l’humidité de l’orage matinal, mais à travers les fenêtres, des brassées ensoleillées allumaient le crépi de chaux de reflets mordorés. Sur la table, les tomates et les fruits d’été voisinaient avec une soupière encore fumante dont la délicieuse odeur de légumes rappelait que l’automne s’installait. Autour des reliefs de leur repas, une très belle femme aux cheveux d’ébène et deux autres qui ne pouvaient qu’être jumelles regardèrent avec intérêt la visiteuse. La dernière convive, la taille empâtée de l’âge mûr serrée dans un jeans, inclina brièvement la tête avant de replonger la cuillère dans son bol. Ophidia aperçut des traits quelconques, que les cils très pâles et le teint blafard de la peau paraient pourtant d’étrangeté et, plus singulier encore, un regard qui la déconcerta sans avoir le temps de comprendre pour quelle raison.
« Rosalind Kumar, annonça Iris. Elle écoute les étoiles et joue leur musique.
— Enchantée, dit Ophidia. Seriez-vous la parente de Chandra Kumar, l’astrologue ?
— C’est son époux et cousin », intervint brusquement la superbe brune à la place de Rosalind en quittant sa chaise. Elle avança pour comprimer d’une poigne possessive les doigts de l’infirmière. « Mais ils partagent surtout leur nom de famille. Moi, je m’appelle Pinto, Liane Pinto, bienvenue à l’asile des folles, madame la Gardienne.
— Ophidia, je vous prie. »
Si la désignation inattendue pour la jolie villa l’avait choquée, elle avait surtout répondu mécaniquement, encore étonnée de la reconnaissance de son sexe après des mois de « Gardien » et de « Monsieur ». Le voile déchiré entre l’Institut, ou plus exactement entre le corps principal et la villa, avait levé une malédiction qui lui pesait. Elle en avait demandé l’explication au Gérant, il s’était montré aussi sibyllin qu’il le pouvait. Il avait bafouillé plusieurs pneumatiques pour admettre, à la fin, que l’affaire relevait d’un impondérable, un dommage collatéral lors de son opération pour protéger l’image de l’institution. En réalité, il avait écrit imago, mais s’était récusé ensuite quand elle l’avait questionné sur la signification de ce mot : « Une coquille, ma chère, analogue aux vôtres. Retiendrez-vous un jour que soufle prend deux f, au fait ? » Le dialogue s’était ensuite envenimé.
Toujours à côté d’elle, Liane n’avait pas relâché sa poignée, ses larges yeux noirs s’étaient fixés sur les siens, et les pupilles brûlaient d’une flamme inquiétante. Son corps souple et odorant ondoyait, soumis à une tension qu’elle maîtrisait à grand-peine. Elle s’approcha jusqu’à frôler l’uniforme, si près qu’Ophidia suffoqua soudain au mélange violent de musc et de bois exotique. Une voix sèche cria en même temps que, surgi de nulle part, un tourbillon dissipa l’effluve capiteux et libéra sa main emprisonnée.
« Owi !
— Awi ! »
Les deux jeunes filles vigoureuses, blanches et roses, absolument identiques, encadraient la Gardienne en gazouillant des paroles incompréhensibles. Inexplicablement de retour sur sa chaise, Liane haletait, les lèvres tremblantes et ourlées de sueur, la paume d’Iris fermement appuyée sur son épaule. Elle s’essuya le visage et se dégagea avec impatience de l’étreinte pour demander d’un ton frivole :
« Désolée. Jouez-vous aux échecs ? Je manque de partenaire.
— Liane, ça suffit ! ordonna Iris. Tu dépasses les bornes.
— Garde tes leçons de joie morale pour toi, Toxine. J’en ai soupé de vos figures de carême, notre nouvelle Gardienne est à croquer. »
Avant qu’Ophidia, abasourdie, ait récupéré une parcelle de présence d’esprit pour exercer ses fonctions, la résidente avait bondi de son siège et elle disparut de la pièce en claquant la porte. Iris sursauta et les jumelles se turent, la bouche arrondie en Ah et en Oh. Au fond de la cuisine, une voix lasse laissa tomber :
« Quel cirque ! »
Recroquevillée dans un fauteuil en osier, à l’écart, les pieds ballants dans le vide, une silhouette indistincte extirpa une main molle de son caftan et l’agita vaguement avant qu’elle échoue, amorphe, sur ses genoux.
« Et après la sortie de notre reine du drame, voici les adorables Awi et Owi qui ne portent pas d’autres noms, et Marie Ledoux », dit Iris avec le peu de dignité qui lui restait. « Mission accomplie, Gardienne, je vous ai présenté notre joyeuse troupe. »
Ophidia remarqua que l’apathique Marie écarta les bras lorsque la pourvoyeuse de réconfort voulut lui tapoter, soucieuse de préserver, a priori, son humeur maussade. Elle inspecta la cuisine, ses occupantes qu’elle avait jugées si accueillantes, et combattit la pensée un peu déprimante d’y découvrir les ennuis qui se profilaient à l’horizon. Il faudrait pourtant leur faire face. Elle se campa sur ses bottines comme sur des ergots et demanda avec fermeté :
« Merci, Iris. Mais où est Alice ? »
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