Imago

Christine Luce · Chapitre 40 sur 44

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Imago

Chapitre XV

Extrait du Journal d’un fou par Montague Lamontagne, saint d’esprit dans un corps encombrant.

Chaque fois que j’ouvre un cahier de mon journal commencé depuis bien trop longtemps, je m’amuse de son titre, et du jeu de mots un peu amer, choisi à la fin de l’enfance. Qui se souvient encore que La Montagne est une très légère altération de mon nom ? La destinée me l’a attribué avec une perspicacité presque effrayante. À moins que les circonstances m’aient encouragé à m’y conformer littéralement. Je ne faillirai pas à ma tradition personnelle en omettant de remarquer cet oubli collectif qui ne doit rien au Gérant ni à ses exactions. Cela dit et ratifié, revenons au présent, cher journal.

Les dernières heures ont défilé à une cadence infernale, un enchaînement chaotique d’événements tragiques et de révélations ahurissantes dont je porte, modestement, ma part. Une pléthore de résurgences des mémoires également, suivies d’un phénomène plus inquiétant, car elles semblent s’estomper à nouveau. Tous, réfugiés derrière les murs épais de la vieille bâtisse, et désormais inhabités par l’agaçant génie de la boîte, tous, écrivais-je, nous souffrons de migraines, d’absences aléatoires, de vertiges. Ma constitution solide empêche que je cède aussi rapidement à ce nouveau désordre dément et, lorsque je marchais de long en large – façon de parler – dans mon appartement, la vision du dernier cahier de mon journal, abandonné au bord d’un rayonnage près du plafond, a stoppé net mon aérienne déambulation.

Vierge depuis la tombée du voile sur l’Institut, l’ultime manuscrit ne m’avait pas accompagné lors de mon exil à l’étage inférieur pour une raison qui m’échappe, mais qu’attendre d’un saint d’esprit qui a perdu la santé mentale ? Peut-être était-ce préférable… je tente de ne pas imaginer, en mordillant mon crayon, les pleurnicheries que j’aurais écrites pendant ces mois qui m’ont prostré, gémissant plus fort sur mon pauvre sort qu’un lamantin des îles échoué au creux d’une crique. Ah, La Montagne ! tu n’es pas meilleur que tes camarades quand il s’agit de t’apitoyer sur ton nombril malheureux, même s’il est enfoui sous les replis de ta bedaine. Oublions-le pour transcrire à une postérité éventuelle de ton serviteur, cher journal, les péripéties d’un jour et demi à l’asile des fous… et des folles, c’est juste de le préciser.

Si l’on excepte l’échange de coups de bec entre les drôles d’oiseaux Kumar à propos d’une chaussette égarée, la matinée s’était écoulée assez paisiblement en ce temps troublé par les menaces à l’intérieur et à l’extérieur. En devisant à peu près aimablement, nous nous restaurions tous les trois à l’office des restes de soupe des chaumières, dont le numéro m’échappe, quand le fier cuisinier fit irruption. Il était blême et les yeux ronds, comme au bon vieux temps de ses devinettes adolescentes, et il craillait aussi obstinément qu’un corbeau à qui on a volé son fromage. J’étais cerné par les volatiles ! Pour le calmer, je lui déclarai que son potage était délicieux, ce qui était vrai, son visage s’éclaira d’un sourire aux anges et le ramena presque à la raison, la bienveillance n’est jamais perdue. Je plongeai ma cuillère dans le bol, décidé à savourer ma pitance en paix, mais il était dit que mon sursis dans la cuisine transformée en volière s’achevait. Niklaus tapa du poing sur la table, avec beaucoup plus d’assurance que dans nos jeunes années, et exigea que nous l’écoutions.

Son discours décousu, tantôt déversé d’une voix nasillarde, tantôt chargé de l’énergie du désespoir, m’émut plus que je ne le montrais. Comment avais-je pu oublier la force du lien qui l’unissait à Iris, différent du mien avec mes petites dindes, mais aussi puissant ? Même Rosalind et Chandra, au-delà de leurs dissensions ménagères, exprimaient au fond de leurs yeux couleur d’immensité orageuse l’apaisement d’être proches. Nous avions vécu dans un état de manque permanent durant des mois, oublieux des souvenirs les plus heureux de notre étrange communauté. Difficile de relier l’aujourd’hui sombre et la douce existence des gestalts de l’Institut quand ils tissaient entre eux une toile de connaissances et s’émerveillaient des beautés de l’univers. L’alliance des vénéneux Gérant et Mentor rompit la trame, leur conflit entama la destruction, et l’assassinat d’Hayat accomplit l’irréparable pour Endrike, mais aussi pour Ezekel et Adam. Pauvre Adam, écartelé entre les deux frères, anéanti par le crime commis sous ses yeux.

Dans le fond, cher journal, nous fûmes tous anéantis, mais sans le savoir, et le voile a obscurci nos esprits. Quel incroyable enchantement ! Engourdis tels de beaux à l’Institut dormant à moitié, Ophidia nous ranime, la meilleure secouriste et la seule idée positive des instances supérieures du Ministère. Comme elle a dû s’étonner quand nous n’avions plus aucune conscience des genres, nos sensations réduites à une vague perception du nôtre. Heureusement, Monsieur Mambala est une femme aux ressources inépuisables, un fleuve d’énergie capable de nous alimenter et de réunir nos ruisseaux à sec dans son sillage. Sans une once de magie, une implacable leçon de modestie, d’éthique humaine, d’honnêteté, de véritable courage… Quelle honte pour moi, le « saint » au sommet de sa montagne qui s’estimait hors d’atteinte des bassesses !

Et voilà que je ressasse et m’accable encore au lieu de relater les faits, cédant à ma propension à la digression et à l’atermoiement, pour ne pas t’écrire au larmoiement, journal.

Niklaus a dépassé ce stade d’apitoiement, et bien que son résumé de la situation ressemblât plus à un exposé redondant, il nous martela les faits sans gémir sur son futur – à la différence du commun des mortels qui se plaint du présent ou regrette le passé. Trois points nous mirent en alerte : Alice avait réduit au silence le Gérant, les résidentes de la Villa étaient en danger extrême, Ezekel avait réintégré la joyeuse équipe des rebelles à toute autorité. L’Oracle répéta avec insistance que ce dernier point s’inscrivait en notre faveur dans le tableau du désastre imminent, cependant j’admets éprouver une réticence atavique à la rédemption des tueurs, soient-ils sympathiques ou cabossés par notre tendre Vigilance, si prompte à châtier en clamant qu’elle nous aime.

Avant même qu’il en donnât le conseil, saisi d’anxiété, je rappelai mes petites dindes… certains malintentionnés s’imagineront un mépris condescendant pour mes bienfaitrices, qu’ils se détrompent, car dans leur langage inaccessible, elles me nomment leur « gros bêta ». Les mauvaises langues ignorent leurs recherches invraisemblablement complexes pour expliquer notre triade à la fois télépathique, kinesthésique et manipulatrice de notre propre matière. Je crois que leur surnom affectueux pour ma modeste personne qualifie une réalité tout à fait réelle, je ne leur arrive pas à la cheville. Côté cervelle, bien entendu, car elles tiendraient ensemble dans un seul de mes mollets, ou presque. Je regrettai amèrement d’avoir tardé à les convaincre de me rejoindre, et même de les en avoir dissuadées à cause de mes cachotteries, et c’est là ma part de révélation qui s’ajouta aux autres ce jour-là : je dissimulais Adam dans mon appartement.

Tu n’imagines pas, cher journal, le tollé qui s’empara de la cuisine. Adam ! Quoi ? Comment ? Pourquoi ? Des exclamations outragées et des questions incrédules fusèrent après les regards interdits à mon annonce – à la vérité, ils ne souvenaient plus d’Adam avant que je mentionne son nom. J’aurais résisté à leurs assauts si les quatre yeux d’Awi et Owi ne m’avaient pas couvert d’un fugitif reproche. Aussitôt dissipé, elles comprirent que je n’avais pas eu le choix, ou plutôt que je m’étais enferré dans un mensonge par omission, parfaitement compréhensible lorsque je reprenais mes esprits après le drame, mais que j’aurais dû avouer beaucoup plus tôt. À la fin, calmés, ils me demandèrent enfin des nouvelles de mon réfugié et s’il possédait des informations inconnues.

Je leur racontais tout ce dont je me souvenais, sans ton appui, journal infidèle, et ne me reproche pas à ton tour de n’avoir rien confié à tes blanches pages ! C’était le jour du voile.

Étendu mollement sur mon lit, je lisais les Pensées d’un charlatan. Non, je n’étais pas plongé dans les pensées d’un escroc de l’Institut, mais dans un opuscule hilarant acheté à un colporteur venu sonner au portail – à ce moment, nous avions encore des visiteurs. Je gloussais de joie en découvrant les pires tours de prestidigitation accomplis sans magie pour soutirer quelques sous aux gogos. Un choc violent ébranla ma porte et sans autre civilité, Adam surgit dans un état déplorable et cria :

« Montague, c’est horrible ! C’est affreux, atroce, ils ont commis l’irréparable ! »

Blafard, des traînées rouges sur les pommettes, il pleurait, ses mains semblaient scarifiées et des taches sanglantes maculaient ses vêtements. Il était dévasté, et moi, encore l’air sottement réjoui, je le toisais des hauteurs de mon lit, prêt à lui recommander un rien de politesse quand il entrait chez moi. Il m’a regardé, les yeux fous, et a deviné probablement mon inutilité, il m’a jeté en tournant les talons :

« Le sphinx saura ! »

Le temps que j’extirpe mon encombrante masse de l’inertie, car je ne suis qu’un veau marin sans mes petites dindes, il était déjà loin. La migraine a enserré dès lors mon crâne de ses griffes tenaces jusqu’à ces derniers jours. Quand le voile a disparu, c’est la première scène qui m’est revenue, je suis allé à la clairière et je l’ai découvert, le sphinx l’avait soustrait du jeu en le confiant au Ganguier. Le gros-gros-chat évanoui dans la nature, que pouvais-je faire à part l’emporter et le cacher du Gérant, d’Alice, et de tous les résidents par la force des choses ? Tant qu’il était inconscient, personne ne le décèlerait. Lorsqu’il a commencé à émerger, mes talents s’étaient raffermis assez pour que je protège mes quartiers des intrusions mentales, puis il a pu se débrouiller seul. Il s’éveille, mais sa mémoire est hagarde, pour lui, la mort de Hayat s’est produite il y a moins d’une semaine.

Si tu avais contemplé les mines ébahies de mes camarades d’infortune, cher journal, tes feuilles auraient frémi de rire contenu. J’oscillai entre les saluer à la manière d’un clown ou me retirer dans les coulisses en prenant la fuite après un acte poignant, les épaules ployées sous le poids du destin. L’un ou l’autre rôle convenant mal à ma corpulence, j’ai attendu, stoïque, leurs réactions, et je fus sauvé par l’entrée dramatique de Liane, suivi du beau ténébreux, Iris dans ses bras. Tu verras que mon infamie se double de la stupidité la plus crasse quand j’ai saisi la balle au bond, mais j’avale la honte, le spectacle doit continuer !

« Ciel, Ezekel ! » tonnai-je, trop heureux de basculer le projecteur sur le méchant garçon de l’histoire. « Quel corps nous apportes-tu cette fois ? »

Ô ma Dame, le pire du mauvais goût ! Ma langue s’est desséchée aussitôt, mais il était trop tard pour l’obliger à tourner sept fois autour de son palais. Liane, toujours d’une sensualité affolante même dans la colère, me l’aurait arrachée pour la jeter aux cochons, Ezekel lui coupa l’herbe sous le pied et me répondit d’un ton froid :

« Ne dis pas de sottises, Montague, et aide-moi. Je risque de lâcher Joy à tout moment. Elle reprend connaissance, mais elle ne tiendra jamais seule debout. »

Je m’exécutai, dompté, et aussi penaud que lorsqu’il me surprenait au cours d’une farce vaseuse montée avec les jumelles. Je lançai un coup d’œil à mes complices d’enfance, elles firent semblant de s’intéresser aux dernières mouches de l’été qui vagabondaient sur la table, ma répartie théâtrale était un four. La beauté brune s’écroula sur une chaise, trop lasse pour me garder rancune, et son compagnon l’imita dès que je l’eus déchargé de la demi-consciente qui me bava dans le cou en ronronnant. J’aime beaucoup Joy, elle dispense sa joie sans jamais compter et m’aurait pardonné, mais elle était hors d’état de réconforter qui que ce soit. Elle possède également l’art subtil de se compliquer la vie en amour comme en amitié, Niklaus et Liane s’inspectaient avec une rigidité de chiens de faïence.

Pendant que le cuisinier leur réchauffait un bol de sa soupe numérotée, avec une sobriété qui l’honorait alors qu’il nous abreuvait de commentaires depuis que Pedro – curieusement absent au repas – lui avait fourgué ce livre de recettes, les arrivants nous narrèrent leurs péripéties. Malgré mes désirs juvéniles de rabattre le caquet d’Ezekel, il me fallut admettre que ses conclusions sonnaient juste, et trop fort pour ne pas nous atterrer.

« Iris a succombé à une influence nouvelle, semblable à celle du voile en plus intrusive, dit-il posément. Liane divaguait à moitié et je devais lutter, à l’entrée de la Villa, contre une migraine insupportable. Seule Ophidia demeurait insensible au phénomène, et bien entendu, elle n’a rien voulu savoir quand je lui demandai de rentrer pour aviser. Elle a décidé de retrouver Marie. »

Je jubilai des échecs répétés de ce m’as-tu-vu des faubourgs pour en imposer à notre Gardienne arrivée des confins de l’archipel, mais j’aurais préféré qu’elle ne lui résiste pas cette fois-ci. Dans quel vaporavoile s’était-elle embarquée en solitaire à l’autre bout du parc ! Ezekel ajouta qu’elle désirait que l’on prenne des nouvelles de Kalèkagath, une allusion d’Alice avait provoqué son inquiétude. Il irait inspecter dès qu’il aurait achevé la soupe délicieuse de l’Oracle – je t’épargne, cher journal, les réflexes conditionnés de Niklaus quand sa cuisine est appréciée.

Je tentai alors de récupérer un peu de mon honneur perdu plus haut et je proposai de me rendre à la clairière. L’œil mouillé de mes petites dindes me récompensa, et en pépiant gaiement, Owi et Awi décidèrent de m’accompagner, à leur manière. Sous le regard désabusé de l’assemblée, indifférente à nos manipulations magiques depuis belle lurette, nous disparûmes tous les trois dans un joli feu d’artifice composé d’électrons libérés et de vibrations de la trame temporelle.

Mon cœur se serre encore au souvenir de la fière chimère pétrifiée devant le seuil de sa maison. Figée dans une attitude de désespoir et de colère, elle conservait l’extraordinaire vitalité qui l’animait chaque seconde qu’elle emplissait de danse et de musique, d’amour, de sentiments aussi violents que l’étaient sa conception de l’existence, primitive, et son exigence de sincérité. Leur énergie sans cesse frémissante avait abandonné mes deux blondes, blanches et roses amies face à la méduse marmoréenne. Immobiles et les traits distendus par la stupéfaction horrifiée, elles ressemblaient à deux statues d’un marbre plus clair. Un silence lourd pesait sur la trouée ensoleillée, ni chants d’oiseaux ni même les légers entrechocs des pleureurs quand leurs cristaux se frôlent, les alentours déserts, l’herbe émeraude aussi terne qu’une étendue de poussière et son odeur sèche accentuaient la désolation.

Plus qu’abattu, je me détournai de la composition tragique pour me diriger vers la cabane enfouie dans la végétation. La porte ouverte était barrée par une valise volumineuse, je glissai la tête dans l’encadrure trop étroite pour me donner le passage, la pénombre m’empêcha d’abord de distinguer les détails des instruments de musique appuyés aux parois. Ils étaient recouverts de tuniques en tissus aériens, pendues à des patères naturelles formées par les nœuds de l’arbre dont la cavité servait de bâti à l’édifice. Une grande calebasse emplie de fruits trônait sur le sol au milieu de la pièce unique, à côté le lait avait versé d’une jarre brisée et caillait. Les vêtements éparpillés de Théophile parsemaient le chemin qui menait à une couche immense, son tambour avait roulé un peu plus loin et jouxtait une pierre de belle taille, elle luisait de reflets rougeâtres à la faveur d’un rayon lumineux. Quand mes yeux s’acclimatèrent, j’aperçus enfin le musicien. Nu et en boule, il tressaillait dans un recoin du lit qu’occupait un dormeur, le front enrubanné d’un linge sanglant. Si les cornes disparaissaient sous le bandage approximatif, la fourrure bouclée et les pieds de bouc ne laissaient aucun doute, j’avais retrouvé Pan.

Je poussai un cri qui alerta mes compagnes, et avant même qu’il ait fini de retentir, elles étaient dans la cabane. Owi se matérialisa près de la pierre, Awi au chevet du lit. Celle-ci tendit la main vers Théophile prostré et tremblant, désireuse de le rassurer, la réaction du singe la surprit alors que ses doigts frôlaient le pelage maculé, il bondit soudain et ses dents claquèrent dans le vide à quelques millimètres de la paume ouverte. Il se mit à sauter à travers la pièce en glapissant, sa mâchoire s’entrechoquait sur ses babines retroussées, il bousculait les instruments, arrachait les vêtements des patères, les chiffonnait pour les jeter, se pendit à la branche qui traversait le plafond puis, après un ultime hurlement de rage, fila vers moi. Je m’attendis un instant à ce qu’il me déchiquette, car il est d’une force herculéenne malgré son aspect chétif, je me souviens… non, l’heure n’est pas aux souvenirs oiseux. Au lieu de l’assaut féroce, il s’agrippa à mon cou comme un enfant désespéré et me l’inonda d’un flot de larmes. Pour la deuxième fois de la journée, je servais de mouchoir.

Théophile sentait beaucoup moins bon que Joy.

Un peu désemparé, je le berçais comme un nourrisson pendant qu’il hoquetait. Les jumelles avaient déjà repris leur sang-froid et bourdonnaient dans la pièce. Owi m’avertit que la pierre était tachée de sang et entreprit d’ouvrir la valise, Awi penchée sur Pan déroulait avec précaution le linge souillé ceint autour du crâne esquinté de Pan. Elle nous transmit ses observations au fur et à mesure de son examen, le bouc inconscient avait « reçu un bon coup sur la timbale », mais il était vivant. Sa sœur déplia le bagage et nous avons découvert ensemble, moi directement, puisque j’étais au-dessus, et Awi depuis nos perceptions, qu’il contenait un récipient de simple colle et un entassement de miroirs d’origine hétéroclite, de poche ou à accrocher au mur, parfois brisés. Nous étions vernis dans notre chasse aux miroirs, infructueuse jusque là, mais le diable si nous avions une idée de l’utilité de notre butin.

Rester là, à nous perdre en réflexions stériles, ne nous avancerait à rien, nous convinrent de rentrer à l’Institut en deux convois. Mes petites dindes peuvent transporter des poids autrement plus importants que l’accumulation constituée par Théophile, Pan, la valise et moi, cependant, elles n’ont que quatre bras dans les couloirs intangibles qu’elles créent, elles n’en possèdent pas plus pour se charger de masses individualisées. Une histoire compliquée de reconstitution à l’arrivée. Mon poulpe simiesque lové de tous ses tentacules à mon cou n’ayant pas l’intention de se détacher, elles disparurent avec le satyre et la valise. Une minute plus tard, elles nous embarquaient en direction de l’office. Je m’attendais au brouhaha des exclamations et des interrogations, mais la pièce était vide. Les jumelles avaient installé Pan sur la table au milieu des reliefs du repas, à côté de sa tête, un carton manuscrit nous prévenait à tout hasard que la troupe s’était déplacée dans mes appartements. J’ai tonitrué d’indignation :

« Ah mais c’est fort de café ! Dès que j’ai le dos tourné, mon intimité est bafouée ! »

Évidemment, je savais que la présence d’Adam les avait attirés comme un aimant sans qu’ils ressentent la volonté particulière d’inspecter mes quartiers. Derechef, nous nous transportâmes au deuxième étage, sauf que j’employais mes propres moyens pour gravir les escaliers, j’évitais de cette manière la première vague de cris d’orfraie du cénacle en folie. C’est ainsi que je pénétrai dans ma propre chambre pour constater qu’après le lit d’appoint occupé par Adam, le mien accueillait le bouc et Iris se prélassait enfouie dans mon plus beau coussin. Comme elle avait meilleure mine, je déposai Théophile à ses côtés, il consentit à se blottir au flanc de notre dispensatrice de joie.

Comme les valeureuses fourmis réunies après leurs investigations, nous échangeâmes nos informations. Adam, pâle et couturé de cicatrices, ne leur avait bien entendu rien appris de plus, sinon son effroi lorsqu’il s’était interposé aux coups de Mentor quand il était accouru dans la cave, alerté par le vacarme de la lutte – il passait dans l’office par hasard pour fouiller le réfrigérateur en quête d’un en-cas. Niklaus m’a confié aujourd’hui que la scène fut tendue au moment où il décrivit l’arrivée d’Ezekel, grâce à son fameux sixième sens qui le conduit aux nœuds des catastrophes. Il précédait Endrike d’un instant, prévenu par je ne sais quoi, mais qui devait exister entre chacun des présents, entre Adam et les deux frères, qu’il aimait autant d’un amour sans espoir, entre la fratrie elle-même de ce lien tissé depuis l’enfance, et entre Hayat et tous qu’elle avait entourés de son empathie chaleureuse, dénouant avec patience les fils de leurs blessures pour les guérir. Hayat qui était morte de leur faute.

Penses-en ce que tu veux, journal, mais je suis soulagé de ne pas avoir assisté à cette partie de notre spectacle. Cependant, les confidences de l’Oracle m’expliquent la proximité dans la pièce, malgré les aveux terribles, d’Adam et Ezekel, dégoulinante de compassion pour le premier, et très curieusement abattue pour le deuxième. Le serpent avait versé des larmes ! Miracle ou résultat de l’extraordinaire capacité d’amour d’Adam pour son prochain, je préfère autant continuer d’en ignorer la causalité.

Si tu t’imagines que les événements se bousculaient, cher journal, tu te leurres, nous n’étions pas au bout de nos peines. Comme j’étais planté devant la porte, faute de place occupée par mes invités malgré moi, le battant me claqua le dos lorsque Pedro fit interruption. Lui aussi tenait une révélation, il la brandissait dans ses petits poings serrés et l’agitait dans tous les sens : le rouleau d’une vieille carte jaunie et fissurée. Il gesticula, rouge et plus nerveux que jamais, et sans paraître ému par la chambre encombrée des lits à tous les sièges, et même sur le sol où les jumelles s’étaient assises dos à dos, il annonça :

« J’ai découvert un endroit qui n’est plus répertorié depuis des lustres ! »

Puis, il ajouta, avec sa verbosité ordinaire :

« Que faites-vous donc à vous relaxer dans l’appartement de Montague ? J’ai parcouru l’Institut en tout sens, personne, pas un bruit, c’est à la cuisine qu’un carton m’a informé de votre localisation. N’avez-vous rien d’urgent et important à résoudre ? Si je suis le seul à m’atteler à la tâche, l’Institut s’écroulera sur nos têtes, et je ne répondrais pas de la dévastation ! »

S’il escomptait une joute verbale, le rat de bibliothèque en fut pour ses frais, aucun d’entre nous ne se défendit de ses accusations à l’emporte-pièce, bien trop las. Pedro n’avait probablement pas conscience de son propre évanouissement dans la nature, ou plus exactement dans sa jungle de rayonnages, depuis deux jours. Liane, le visage plus coloré, lui demanda avec un soupçon de son agressive et affriolante personnalité, d’éclairer nos mornes perspectives. Le bibliothécaire arpenta ma chambre en évitant ostensiblement les pieds qui l’encombraient, ma table de travail mal rangée ne le satisfit pas et d’un œil courroucé, il inspecta les lieux. Soudain, maugréant contre les aléas de son existence, il s’accroupit afin d’étaler sa carte dans un espace assez dégagé au centre de la pièce. Les jumelles furent embauchées pour maintenir le haut du rouleau, Liane et Niklaus se chargèrent d’appuyer leurs paumes en bas, et Pedro brandit un index magistral pour nous décrire le plan dessiné un siècle ou deux plus tôt.

Tandis qu’il nous détaillait ses recherches d’abord infructueuses, attirait notre attention sur les vertus d’une classification rigoureuse que son prédécesseur n’avait guère appliquée, puis énumérait les références qui lui permettaient non seulement de dater mais d’authentifier le document, nous avions eu le loisir de constater que la carte ancienne reproduisait l’Institut avant l’édification de la Villa, et même de l’école. Les murs ceignaient déjà l’enceinte, mais le parc se réduisait au nôtre et le Jardin des espèces pénibles remplissait toute l’aire encore vierge de constructions. Pedro raidit enfin le doigt qui virevoltait à quelques millimètres du papier et, parmi les tracés en tranche depuis le grenier jusqu’au rez-de-chaussée de la vieille bâtisse, il désigna celui du sous-sol.

« … mais abandonnons les soubassements de l’édifice, dit-il en achevant sa péroraison, pour dépasser le potager vers cette partie du Jardin et notez à ce point précis, à la limite de la future Villa, là ! »

Il écrasa le bout de son index sur une partie coloriée en bleu sombre contenue manifestement dans une construction souterraine.

« Ceci n’apparaît nulle part dans le cadastre plus récent, à croire qu’une main invisible a effacé sa présence », – les sourcils froncés, son regard vers le plafond invoquait sans doute le génie des murs. « À l’époque, on devait y accéder par l’extérieur, mais les travaux l’ont probablement enfoui, je soupçonne que seule cette voie d’eau y conduise encore. »

Son doigt sinua le long d’une mince ligne bleue qui traversait de part en part la tache de la même couleur et joignait de nos jours l’Institut et la Villa. Il releva sa figure afin d’examiner l’effet sensationnel qu’il espérait provoquer, et s’étonna enfin :

« Adam ? Pan ? Ici ! Pourquoi sont-ils couchés ? Et Théophile ? Je ne vois pas Kalèkagath… Pourquoi Iris roule-t-elle des yeux hagards ? Voulez-vous m’expliquer ce que vous faites tous là ? C’est extraordinaire, jamais personne ne se soucie de me prévenir ! »

J’aimerais t’ouvrir une parenthèse, mon journal, pour porter à ton attention une redondance pénible tandis que je relate uniquement quelques heures à l’Institut. Notre fourmilière manque singulièrement d’organisation, et nos rapports d’activité nous obligent à répéter les mêmes informations à plusieurs reprises pour les membres absents aux réunions précédentes. Pedro bénéficia d’un avantage injuste avec son entrée fracassante pour mes omoplates : il délivra sa révélation, obtint l’enthousiaste approbation de chacun, et n’entendit le résumé de toutes les autres qu’une seule fois. Ma mauvaise humeur étalée sur ton papier, fermons la parenthèse pour entamer le dernier acte de ce jour fertile en coups de théâtre.

Nous palabrions en explorant diverses hypothèses et méthodes pour inspecter le sous-sol lorsqu’Iris, qui dodelinait encore de la tête, éleva une voix hésitante pour la première fois depuis son arrivée.

« Où est Ophidia ? »

Atterrés, tous se dévissèrent le cou vers les fenêtres de mon appartement d’une manière absurde, excepté moi, plus au courant de la vue, qui le tourna de l’autre côté dans la réelle direction de la Villa. Et sauf Ezekel qui obstrua mon champ de vision en bondissant vers la porte avec la souplesse féline que je lui ai toujours enviée.

« Je pars à sa rencontre. »

Il avait énoncé sa décision sans émotion et disparut sans même fermer derrière lui. Il était inutile de le suivre ou de démarrer des recherches parallèles, Ezekel savait où aller, avait déjà pressenti à quel endroit il devait se trouver, et il avait calculé ses chances afin de les exploiter à leur maximum. Son séjour récent dans les geôles de la Vigilance l’avait probablement amoindri pour que la question d’Iris fût nécessaire à déclencher son radar interne, ainsi que cette légère migraine que je commençais à ressentir.

L’après-midi touchait sa fin, le lampyride du plafond accentua son grésillement continu et la lueur pâle entama son combat nocturne contre les ombres. De très longues minutes s’écoulèrent tandis que nous subissions les prémisses de la nouvelle influence post-voile, les fronts se plissaient sous l’effet d’une réflexion volatile, les doigts massaient les tempes, et nous tentions de redresser nos corps plus apathiques. J’étais presque surpris de ne pas entendre une voix s’insinuer dans mon esprit, ni celle du Gérant ni celle d’Alice, ni même celle de la mystérieuse Imago dont nous évitions avec soin de parler, comme si en taire l’existence épargnerait la nôtre de cette énième menace.

La tension s’accumulait, Awi et Owi s’agitèrent les premières, je les rattrapai in extremis par le pan de notre conscience partagée avant qu’elles se transportent je ne sais où dans la Villa. Niklaus s’exclama avec fureur : « Je ne vois rien ! » et Liane ne retint pas un ricanement railleur. Grâce à la Dame des rivages, Ezekel surgit, à peine essoufflé, et sauva la situation en train de dégénérer, mais il ne portait aucun corps dans les bras – non, non, journal, je n’émis aucun sarcasme regrettable, j’évite de répéter mes échecs sociaux !

« J’ai ramené Ophidia, elle a subi un choc », dit-il avec un calme effrayant et, imperturbable, il continua malgré les exclamations apeurées : « Un choc mental, elle n’est pas blessée bien que recouverte de sang. Je l’ai trouvée à l’orée du parc, inconsciente. Elle a repris connaissance pour seulement murmurer que Marie était morte, et dans sa poche, il y avait un morceau de miroir. Je l’ai déposée chez elle, il faudra la veiller. »

Pauvre Marie.

Il faut reconnaître que l’annonce nous soulagea pourtant à moitié. Nous étions trop exténués pour envisager une quelconque opération dans les sous-sols, encore moins de tirer les conséquences des événements. Mon appartement réquisitionné par les réfugiés, je leur abandonnai la place, Liane et mes petites dindes s’occuperaient des blessés et catatoniques, les autres résidents partirent où bon leur semblait pour récupérer. Quant à moi, je me proposai à la garde de ma chère Gardienne, et je t’emportai, cher journal.

Dans la semi-obscurité, les aiguilles du charmant réveil d’Ophidia cliquettent et la sarabande de danseurs luit. Je me suis adossé au mur raide et inconfortable, et je tâche, grâce à ton obligeant secours, de résister au sommeil. La migraine persiste, j’aimerais la mettre sur le compte de la fatigue, mais la léthargie est insidieuse…

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