Imago
La conjuration des fous
Prologue
Sous le rideau de feuilles argentées, les gangues d’écorce rousse se balançaient au bout des branches qu’elles ployaient sous leur poids. Leurs cloches végétales carillonnaient une ritournelle de boîte à musique autour du tronc rugueux.
Dissimulé à la vue des autres occupants du Jardin des espèces pénibles, le majestueux Ganguier abritait sous son dôme un refuge de quiétude, ensommeillé pour l’éternité. La mousse émeraude tapissait les soubresauts des racines d’une couverture moelleuse et invitait le promeneur, enchanté par la comptine des cosses, à s’abandonner à la rêverie.
Quelque part dans le néant, une pendule, sans doute un de ces modèles antiques et branlants, sonna douze coups ; la frontière de minuit fut franchie.
Une silhouette pénétra péniblement dans le sanctuaire, en arrachant le fragile rideau pour se frayer un chemin d’un pas hésitant, elle bouscula les gangues dans un concert de tintements sinistres. Une toux violente secoua l’intrus et il expectora une humeur noirâtre sur le tapis vert. Courbé par la souffrance, il tenta de se redresser en agrippant un fruit à sa portée, mais il lui échappa et une racine traîtresse le précipita à terre dans une ultime cacophonie végétale.
Le corps demeura inerte, la tête reposant sur l’étrange matière chaude et bruissante. Puis quelque chose d’énorme remua derrière, une ombre monumentale masqua le tronc du Ganguier au moribond.
Un feulement sonore comme une trompette retentit, un bâillement monstrueux qui emplit l’air d’une odeur fauve. Le Sphinx était éveillé.
« Quel désordre ! Quel désordre… » grogna la créature au visage humain approximatif. « Et maintenant que vous m’avez fort impoliment tiré de ma sieste, je suppose que vous avez une question à me poser ? »
Seuls, un râle douloureux et un crachat écarlate lui répondirent.
Peu impressionnée, la chimère s’étira, son échine arrondie pressant le tronc de l’arbre massif qui rétorqua d’un grincement outré. La démangeaison apaisée par le va-et-vient sur l’écorce, elle approcha sa gueule mafflue de l’indésirable pour renifler ses loques rougeâtres et palper d’un coup de front ses tempes humides et bouillantes.
Satisfait de son bref examen, le mastodonte se redressa, battit l’espace de sa queue tronquée avant le fouet et, dans un mélange de pataude lourdeur et de grâce féline, posa son séant sur le tapis satiné.
« Êtes-vous las, sur le point de sommeiller, ou bien mourant, prêt à franchir la frontière de l’existence ? » s’informa le Sphinx en basculant légèrement la tête de côté d’un air faussement compatissant. « Avec vos vies qui filent si vite… »
La silhouette tendit une main chancelante, invitant la créature à se baisser pour mieux l’entendre.
« Bien, très bien, je vous écoute, mais parlez plus fort et de manière intelligible. Je ne peux répondre à une question que si elle est énoncée avec la plus grande clarté. »
Un sifflement s’échappa des lèvres tremblantes du condamné, une interrogation posée comme une prière aux oreilles attentives de la bête.
« Toujours. Toujours les mauvaises questions », soupira le Sphinx, avant de saisir délicatement le corps entre ses pattes.
La gueule levée au firmament argenté du feuillage, il poussa alors un rugissement terrible. Les racines tortueuses du tronc millénaire vibrèrent, son écorce sillonnée de rides profondes tressaillit, la voûte tout entière frémit sans un bruit, les fruits muets de stupeur. Le monde se brouilla le temps d’une respiration.
Et tout changea.
Quand le silence aussi implacable que celui dans l’œil du typhon succéda aux échos de son hurlement, le Sphinx disposa de l’humain. Il trottina ensuite autour du Ganguier impassible et décida finalement d’un endroit satisfaisant pour s’y allonger.
« Qu’en penses-tu, mon vieil ami ? » chuchota la chimère à l’arbre enchanté, les paupières déjà closes. « J’ai bien mérité une autre sieste. »
Le tintement des gangues lui répondit, doux comme une mélodie de boîte à musique.
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