Imago

Christine Luce · Chapitre 33 sur 44

Pages du PDF

Imago

Chapitre VIII

Dans l’automobile qui empestait la bouse brûlée, Ophidia tressautait à chaque cahot qui l’éloignait de l’Institut. La nuque rasée de son chauffeur était trempée de sueur, elle observa, fascinée, une goutte plus énorme que les autres dégouliner de sous le large bandeau rouge et blanc jusqu’au col de l’uniforme aux couleurs identiques. Le Ministère des Précautions lui avait dépêché un planton terrorisé, un seul, raide et blafard, pour la convoyer au siège du pouvoir d’Ysenhaut et des Plateaux fracturés, et d’à peu près toutes les Terres immergées, estima-t-elle quand elle se remémora l’ordre péremptoire qui l’avait menée de l’hôpital de Bonnefin à son poste de Gardienne ici.

Quand La Montagne avait sorti le corps de Müller emmailloté dans un drap et l’avait enfourné sans façon dans le coffre de la fourgonnette du limier, aussi rouge et blanche que le reste, le soldat avait blêmi davantage. Elle avait cru qu’il lui faudrait secourir le malheureux pris d’une syncope, mais elle devait admettre que le spectacle de Montague sur son coussin chamarré, qui tanguait au-dessus du sol avec sa charge funèbre dans les bras, aurait bouleversé n’importe quelle âme bien trempée, fut-elle celle d’un militaire aguerri.

La goutte huileuse de transpiration imbiba le col, une autre apparut pour suivre le même chemin. Ophidia secoua la tête et abandonna la nuque pour regarder par le carreau. L’avenue déserte, encadrée par des immeubles aussi vides d’animation n’offrait pas un paysage encourageant, cette partie de la capitale si fière de son congrès de pâtissiers ne respirait pas la joie de vivre et de manger des sucreries. Sa première sortie de l’Institut commençait mal et sa destination n’augurait rien de mieux. Le Gérant aurait jubilé en l’entendant penser, il s’était montré particulièrement vindicatif lorsqu’il avait dû avouer que la prédiction de Niklaus était juste, car il n’aurait pas soufflé un mot de la convocation sans ce fâcheux devin, lequel avait poursuivi de ses lamentations angoissées l’infirmière pour n’avoir pas anticipé la mort de Müller.

Un asile insensé… Une bouffée de solidarité chaleureuse l’unit au sphinx pendant qu’elle se redressait dans le siège après un soubresaut plus violent du véhicule. Le conducteur roulait bien trop vite, même si la voie était libre.

« Pourriez-vous ralentir ? Je tiens à arriver en un seul morceau.

— Je… je… bientôt.

— Bientôt vous ralentirez ? Avant de nous réduire en pièces, j’espère. »

C’est la première fois que l’homme parlait, ou plutôt qu’il bégayait toujours en proie à une panique inexplicable. Bien que sa voix conservât l’accent mâle des vieux limiers expérimentés, une sorte d’accent commun qu’ils estimaient porteur d’autorité, elle bredouillait lamentablement. Il ne répondit pas à l’infirmière et accéléra encore pour freiner soudain à la fin de l’avenue, obstruée par une muraille de barrières en ferraille et surmontée d’une affiche proclamant des travaux dangereux. Le panneau ne datait pas de la veille, il devait trôner à ce carrefour depuis des mois, voire plus d’une année. Ophidia ne se souvint cependant pas l’avoir distingué depuis la calèche qui l’avait amenée pendant une nuit pluvieuse. Deux jeunes limiers se précipitèrent pour dégager un passage et le rebouchèrent dès que la fourgonnette eut traversé dans un nuage malodorant de fumée fossile.

Les rues pourtant calmes empruntées par le chauffeur ensuite excitèrent l’esprit de l’infirmière cloîtrée pendant longtemps, bien trop à son goût. Des gens marchaient sur les trottoirs, des voitures à bras et à mules ralentissaient leur véhicule malgré leurs vifs écarts devant la signalétique colorée – du peu qu’elle en vit, la crainte du limier ne s’était pas apaisée parmi la population –, elle repéra un chat roux perché dans un charme à l’entrée d’un square. Quelques échoppes exposaient en vitrine des ustensiles quotidiens, des vêtements ou de la nourriture, mais elle n’aperçut aucune pâtisserie, un peu déçue. Elle aurait peut-être réclamé un arrêt pour goûter enfin un gâteau dont on vantait le délice jusque dans les îles-collines.

La dernière rue s’évasa pour se déverser au coin d’une vaste place dont le centre s’ornait de la plus affreuse et tarabiscotée sculpture qu’elle ait jamais eu l’occasion de contempler. Une fontaine censée représenter les Terres immergées bosselées d’îles surplombées par les Plateaux fracturés dans un style à la fois pompier et maniéré, garnie d’or en feuille jusqu’à la gueule du dragon cracheur d’eau. Un personnage nu aux proportions musculeuses invraisemblables campait au sommet, les jambes écartées, les bras croisés, dominant le décor et les multitudes d’habitants vêtus de costumes soi-disant folkloriques.

Le chauffeur stoppa à la gigantesque grille devant un bâtiment plus austère dont seuls les étages aux murs aussi épais que ceux de l’enceinte apparaissaient aux passants. Pendant que la herse quasi médiévale se soulevait, il se tourna vers Ophidia et lui dit d’une voix raffermie :

« Nous sommes arrivés, Madame », et comme il constatait son air ébahi par l’œuvre monumentale, il ajouta avec un petit rire stupide où perçait le soulagement de sa mission accomplie : « C’est beau, hein ? »

Il redémarra et passa sous la voûte pour se garer cinquante mètres plus loin en bas d’un escalier de service, beaucoup moins officiel que celui qu’il avait dépassé sur la façade principale. Ophidia ne s’en froissa pas, les marches d’apparat semblaient mesurer chacune un mètre de hauteur et elle avait craint, une seconde, devoir les escalader. Le limier encore pâlot lui ouvrit avec plus de protocole la portière, un autre, plus âgé et les joues colorées, apparut à la porte d’entrée discrète mais massive. Ce nouveau planton la salua brièvement et l’entraîna jusqu’à une deuxième issue au battant tout aussi épais pour la mettre entre les mains d’un limier plus gradé coiffé d’un béret. Une demi-douzaine d’officiers se relayèrent ainsi afin de la conduire comme un vulgaire bâton par des couloirs tous étanches, elle trottinant, essoufflée, derrière leur carrure surdimensionnée. Enfin, le dernier dont la poitrine s’ornait d’une barrette dorée l’accueillit avec une phrase complète.

« Gardienne, avez-vous conscience que la confidentialité la plus vigilante est requise ? Je vous prie de la respecter méticuleusement. »

Ophidia hocha de la tête, mais n’eut pas même l’occasion de bafouiller son accord, il lui palpa les poches et au-delà avant qu’elle réagisse.

« Par la Dame ! Vous… » s’indigna-t-elle, soulagée pourtant d’avoir prévu cette éventualité avec Montague auquel elle avait confié le fragment de miroir avant son départ.

« Fouille réglementaire, c’est la procédure. »

Il l’avait interrompue sans sourciller et la saisissant par le bras, il la tira plus qu’il l’accompagna au milieu du vestibule désert pourvu de trois autres portes, l’une d’elles à deux battants surchargés de dorures et de passementerie grenat, puis l’abandonna. Sous le lustre clinquant de cristaux et d’ampoules électriques, moins impressionnant cependant que la galaxie de lampyrides à l’Institut, elle s’apprêta à compter les minutes comme dans tous les bureaux officiels qu’elle avait fréquentés. L’attente ne dura pourtant pas plus de quelques secondes, la porte s’entrebâilla et la moustache à poils durs reconnaissable entre toutes apparut ; sans un mot, Liarsson lui adressa un geste autoritaire pour lui signifier d’entrer.

La pièce était grande, haute de plafond, aussi munificente que la double porte. À sa surprise, elle était couverte de rayonnages, sur chaque mur, plusieurs milliers de volumes s’ordonnaient, certains si anciens qu’ils auraient excité la convoitise de Pedro. Ni armes ni daguerréotypes de faits glorieux ou de personnages célèbres, quelques paysages peints, quelques statuettes naïves, et de nombreuses lampes pour éclairer les recoins et la table de travail au centre, car de lourds rideaux occultaient chaque fenêtre. Si on excluait la présence offensive du directeur ministériel de la Vigilance, l’endroit ressemblait à une bibliothèque paisible. Un homme peu impressionnant se leva de derrière le bureau et lui désigna un fauteuil face à lui.

« Bonjour madame Mambala, veuillez vous asseoir et vous reposer de ce désagréable trajet, je vous prie d’excuser les manières peu courtoises employées pour vous rencontrer, dit-il d’une vois douce. Désirez-vous une boisson chaude ? J’ai ici un chocolat excellent, il m’a toujours réconforté. »

Ophidia acquiesça avec un remerciement, en tâchant de dissimuler sa stupéfaction, car bien que le visage passe-partout de son hôte ne lui soit pas plus familier qu’à l’ensemble de la population, elle était sûre que le ministre des Précautions en personne lui servait une tasse de chocolat. Installée dans le fauteuil plus confortable que le siège de la fourgonnette, elle saisit la tasse qu’il lui tendait sur une soucoupe, accompagnée d’une mignardise appétissante.

« Est-ce l’une des fameuses pâtisseries d’Ysenhaut ? interrogea-t-elle avec espoir.

— Certes, certes, s’amusa le ministre. On ne m’a pas menti à propos de votre esprit incroyablement pragmatique. La plupart de mes visiteurs manifestent une inquiétude anticipée de ce qu’ils imaginent qu’il leur arrivera, mais pas vous, bien sûr.

— Ce gâteau est délicieux ! s’exclama Ophidia après avoir savouré la bouchée, il mérite sa réputation… Pourquoi devrais-je craindre des suites pour avoir obéi à mon devoir d’infirmière employée par vos services ? Enfin, des suites plus dangereuses que la conduite exécrable de mon chauffeur.

— Absolument pas. Nous sommes tout à fait satisfaits de votre rôle au sein de l’Institut, n’est-ce pas monsieur le Directeur de la Vigilance ?

— Je préfère mon titre de Général, plus simple, Monsieur le Ministre. L’heure n’est plus à la satisfaction mais à l’action, Müller est mort dans des circonstances inacceptables. »

Debout en position de repos près du deuxième fauteuil des visiteurs qu’il avait négligé, Liarsson n’avait pu réprimer l’hostilité du militaire contrecarré dans ses plans. Bravache après qu’il ait dévoilé trop rapidement son humeur belliqueuse, il redressa le menton. Ophidia découvrit ses cavités nasales aussi drues de poils que sa moustache.

« Tout à fait, mon bon Liarsson, tout à fait… Général, dit le ministre d’une voix plus douce encore. Le courageux directeur de l’Attention est mort dans l’exercice de ses fonctions. Nous veillerons à lui rendre les honneurs, n’est-ce pas, Général Liarsson, vous organiserez cette cérémonie avec toute la rigueur qui vous caractérise, je compte sur vous. Qu’en pensez-vous, ma chère madame Mambala ?

— Monsieur Müller s’est montré attentif à nos problèmes, il nous a apporté son aide, en tout point digne du service qu’il dirigeait. Je ne sais pas pourquoi l’Institut effraie autant les scientifiques et les limiers, mais en tant que directeur de l’Attention, il a bravé le danger pour y séjourner. Si vous le voulez bien, transmettez mes condoléances à sa famille.

— Vous ne savez pas ! explosa Liarsson.

— Non, je n’ai aucune idée de ce qui vous terrorise, Général. »

Pour cacher le sourire qui lui montait aux lèvres, le ministre des Précautions détourna la tête afin d’éviter d’exaspérer plus son directeur, bafoué par une infirmière étonnamment douée pour la réplique.

« Je ne suis en aucun cas terrifié, cria le militaire, mais on ne pénètre pas dans une fournaise avec un seau d’eau ! Imago est incontrôlable !

— Imago ?

— Un nom de code », précisa trop rapidement le ministre dont le visage afficha aussitôt la banalité lisse d’un quidam.

Aussi calmé qu’après une douche glacée, Liarsson reprit d’un ton encore menaçant :

« L’Institut est impénétrable, le sacrifice de Müller a démontré l’inutilité de toute intervention extérieure, à part la vôtre qui ne me satisfait pas autant qu’elle a satisfait Monsieur le Ministre et feu mon collègue, ni moi ni mes frères d’armes. Monsieur le Ministre a convenu que la science se révélait trop lente et le dénouement, incertain. J’irai droit au but, si vous ne réglez pas le problème de l’intérieur, nous purgerons l’Institut, de l’extérieur.

— Si vous vouliez me rencontrer pour m’annoncer votre projet, vous m’avez fait perdre mon temps », répondit sèchement Ophidia pourtant bouleversée. « Ramenez-moi à l’Institut, j’ai des vies à sauver. Merci pour le goûter, Monsieur le Ministre des Précautions. »

L’entrevue n’avait pas duré dix minutes. Ophidia embarrassée par la tasse finit par la poser sur le bureau ministériel avant que son hôte ait pu réagir, pétrifié lui aussi par cette employée imprévisible. Elle les salua avec la brièveté exemplaire des officiers qui l’avaient convoyée comme un colis, lesquels l’escortèrent de la même manière jusqu’à la sortie. Dehors, une fourgonnette identique l’attendait avec au volant un limier, différent cependant – une barbe brune lui mangeait le menton. Il se présenta lui et sa mission comme si elle avait douté de leur destination.

« Limier deuxième classe Lambretto, je suis chargé de vous reconduire à l’Institut.

— Votre collègue ne s’est pas remis du voyage ? J’espère que vous êtes meilleur pilote, en tout cas.

— Meilleur, j’en sais rien, mais plus en forme. Il a bien gagné ses repos, le bougre, rit avec bonne humeur le barbu, et j’en profiterai aussi tout à l’heure. »

L’infirmière regretta ses réflexions désagréables pour une fois qu’un limier se montrait sympathique.

« C’est si éprouvant d’approcher l’Institut ? demanda-t-elle.

— Oh ouais, ça vous vide la tête et vous cherchez dedans ce qu’il en reste. Comme ça, sans qu’on s’en aperçoive au départ, seulement que ça se vide à l’intérieur. Y’a un copain qui dessinait des trucs bizarres, des très gros bébés dans l’espace et des petites filles, il est devenu cato… catano…

— Catatonique ?

— Ouais, c’est ça, catatruc. Bon, ben vous m’excuserez, mais on arrive à la barrière, et va falloir que je me concentre pour arriver et repartir.

— Vous pouvez me déposer avant, si vous voulez, je finirai à pied.

— Hors de question, m’dame, les ordres sont les ordres, je dois vous déposer devant la porte. »

Comme pour son collègue à l’aller, la nuque rasée du chauffeur se couvrit de sueur et blêmit. L’homme accéléra et la fourgonnette parcourut en trombe la longue avenue déserte dans une pétarade de combustion malodorante. Devant le perron, il ne sortit pas de l’habitacle et balbutia avec effort un « aur’voir, m’dame ».

OceanofPDF.com