Imago

Christine Luce · Chapitre 36 sur 44

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Imago

Chapitre XI

Ophidia penchée sur un tiroir de son bureau en fouillait le contenu sous l’œil muet de la vigne – quoique l’allégorie s’éloignât de la vérité, celle-ci ressemblait plutôt à un amas écœurant de salade habitée par un lombric cyclopéen, son unique paupière obstinément close.

La cellule de crise réunie à l’office la veille avait failli exploser après ses révélations, la discussion s’était d’abord éparpillée en reproches, justifiés, avant de réorganiser leur stratégie. Hélas, le plan se réduisait à fureter encore et encore à l’affût d’un nouvel indice. Insatisfaits, les uns et les autres avaient regagné fort tard leurs appartements respectifs, se promettant des idées plus constructives après une nuit de repos. Les cernes qui ombraient son visage contredisaient un sommeil réparateur. D’idées, elle n’en avait aucune à part examiner les registres qu’elle savait pourtant incomplets ; l’identité de l’intrus n’apparaîtrait pas miraculeusement.

Derrière Ophidia, on toqua à la fenêtre.

L’infirmière sursauta, se cogna le crâne contre le bureau, et poussa un juron. Une poignée de feuilles à la main, elle se retourna en se frottant le front avec son bras bandé. Debout sur l’appui de la fenêtre, Alice lui souriait au travers du carreau. Un sourire un peu mécanique qui retroussait ses lèvres très rouges sur des dents de perle parsemées de morceaux de fraise. La petite la salua d’un geste puis croqua le reste du fruit, du jus coula aux commissures de sa bouche. Vêtue comme un marin des îles-collines, le pantalon blanc noué à mi-mollet et le paletot rayé bleu, assortis aux rubans de ses couettes, elle était ravissante.

Une poupée, pensa Ophidia, une poupée dans la vitrine, et elle de l’autre côté qui la regardait les yeux ronds et avides. La Dame seule savait où l’enfant avait pu dénicher les fraises de son panier, mais elle éprouvait l’envie irrépressible de lui arracher au moins ce secret. À la place, elle ouvrit sans même s’étonner de sa présence soudaine à plus d’un mètre cinquante du sol.

« Bonjour, Gardienne, tu as mauvaise mine, de papier mâché, peut-être ? » s’enquit Alice, badine.

L’infirmière tressaillit, croyant dévoilée sa trouvaille poétique, elle se ressaisit en suivant le regard de sa visiteuse ; il s’amusait des feuilles qu’elle chiffonnait nerveusement dans son poing.

« Tu aurais pu emprunter un chemin plus adéquat, par la porte, mais entre, Alice.

— Sans façon, Gardienne, je me gare de la figure paternelle », répondit la gamine qui s’assit sur la bordure étroite, le dos au mur et ses genoux ramassés contre sa poitrine.

À peine avait-elle terminé sa phrase qu’une pluie de cling dégringola subitement de la vigne dans un tintamarre qui fit derechef tressauter Ophidia. Le Gérant s’était éveillé de son silence maussade.

L’œil narquois, la fillette fit signe d’ouvrir les pneus et piocha dans son panier une fraise à grignoter.

Que veut-elle ? Le Gérant

Que fait-elle ici ? Le Gérant

Qu’elle entre ! Le Gérant

Qu’elle parte ! Le Gérant

Ne lui accordez aucune confiance, Gardienne ! Le Gérant

« Ah mon Papé, je t’entends parfaitement, inutile d’assommer la Gardienne d’ordres contradictoires, rit Alice. Espérais-tu vraiment que j’entrerais dans ta toile d’araignée ? Tu es en échec et tes reines se promènent sur le damier sans respecter tes règles. Ma petite Mamé a joué la garde partagée, elle a échoué dans la gueule du sphinx, et ta nouvelle championne… » Alice s’interrompit pour examiner un fruit puis le goba avant de continuer, pensive : « Elle est intéressante comme un bruit blanc. »

Pendant qu’elle parlait, elle avait repris une fraise et l’écrasa dans sa paume, l’air faussement surpris de la voir gicler en filaments rouges. D’un geste enfantin, elle s’essuya les doigts sur son pantalon corsaire, les taches qui imbibèrent le tissu immaculé la fascinèrent un instant. Le Gérant en profita pour lancer un nouvel avertissement.

Je vous en conjure, il est plus de choses à l’Institut, Gardienne, que n’en peut rêver votre éthique professionnelle. Ce petit monstre vous détruira si vous la sauvez ! Ezekel est votre dernier espoir. Le Gérant

« Papé, Papé, Papé, te voilà meurtrier ! Tonton, quelle veine, m’offrira des souliers ! » chantonna l’enfant.

Elle répéta son refrain en frappant dans les mains puis changea de registre pour imiter une institutrice. Son index pointé vers la vigne, elle pérora en plissant comiquement le nez :

« Sache, mon Papé, que j’ai pris grand plaisir à traverser le parc et le jardin, le confinement avec Mamé à la Villa devenait monotone, elle était obnubilée par ses plans ridicules pour votre progéniture, les tiens ne m’enthousiasment pas davantage. J’ai entrepris cette visite risquée pour rencontrer notre mignonne Gardienne, en aucun cas pour subir tes pinaillages de baderne invisible, mais l’expérience est fructueuse, car je suis désormais sûre que, comme elle dans la dimension du gros chat pénible, tu es coincé dans tes vieilles pierres. Le monde m’appartient ! Il ne me reste qu’à éveiller notre petite Imago si forte et si fragile. »

Alice éclata de rire, un rire frais et heureux de fillette à laquelle on a promis la fête de Nowel en avance. Elle administra une tape affectueuse sur le rebord de la fenêtre et, hasard ou non, Ophidia n’aurait su le dire, la bâtisse entière résonna d’une plainte grondeuse, comme sous un grand vent qui l’aurait investie soudain.

« Tais-toi, à présent ! ordonna-t-elle en pouffant. J’ai à parler à notre sauveuse d’âmes si charmante. »

Ophidia, raidie de la tête aux pieds, sentit l’appréhension lui obstruer la gorge. Elle était restée coite pendant leur dialogue étrange, aussi tendu qu’un duel mortel sans qu’elle distingue les armes ni comprenne les menaces. Incapable de bouger ou d’émettre un son, pas même, pensait-elle, ce « bruit blanc » qu’elle était censée diffuser et qui l’avait interloquée, elle attendit la suite qui ne tarderait pas à venir. Alice était bavarde comme ses prétendus parents, le Gérant et Mentor, et se surestimait autant, une conclusion qui réconforta l’infirmière de manière imprévue.

« Maintenant que les affaires familiales sont réduites au silence, et que je me suis déplacée jusqu’ici pour te parler, Gardienne opaque, écoute-moi. Tu ne prêtes que peu d’attention à mes aimables et sottes compagnes, l’une d’entre elles m’ennuie considérablement : Marie crie, elle pleure, et se déforme en tout sens. Je te prie de régler son problème de miroir, qu’elle cesse de perturber mes jeux avec son morceau manquant, je ne suis qu’une petite fille, après tout ! » s’exclama-t-elle d’une voix plus aiguë en tortillant l’une de ses couettes, avant de constater avec dépit : « Tiens, je n’ai plus de fraises. »

Elle secoua son panier afin de prouver qu’il était vide et bondit sur ses pieds, prête à sauter sur le chemin du potager pour peut-être se réapprovisionner. La gorge d’Ophidia se desserra, les fruits lui semblaient un sujet simple qui ne déchaînerait pas un flot de réponses inquiétantes, elle demanda :

« Où les trouves-tu ?

— Horton me les donne, là-bas », dit Alice avec un mouvement vague dirigé vers le potager, les arbres du parc ou l’horizon gris rosé du ciel d’automne. « Je dois le dénicher, il joue à cache-cache avec les chachouettes et il est doué », ajouta-t-elle avec une moue boudeuse.

Elle avança d’un pas dans le vide et disparut. L’infirmière eut juste le temps de constater que le pantalon était de nouveau vierge de taches. Comme libérée par cette vision invraisemblable, Ophidia se précipita à la fenêtre en criant :

« Attends ! Pan loge-t-il à la Villa ? »

En bas, le visage en cœur leva des yeux légèrement arrondis par la surprise :

« Pan ? Il est donc rentré de sa fuite ?… »

Mais la réponse lui importait peu, son rire enfantin perla pendant qu’elle s’éloignait en sautillant parmi les salades et les dernières tomates.

« Voilà pourquoi j’ai croisé Kalèkagath pétrifiée de désespoir », cria-t-elle sans se retourner.

Ophidia contempla les épaules secouées de joie jusqu’à ce que la frêle silhouette fonde dans l’ombre des arbres fruitiers, encore pointillées des couleurs de pommes et de poires. La douceur du matin lui rappelait l’été quand la brise soufflait par intermittence une haleine aux parfums de limonade et de gâteaux. Elle dodelina du chef, les illusions de l’Institut gâchaient la réalité, il lui fallait les dissiper. Un imbroglio familial sans queue ni tête – lesquelles absences décrivaient assez littéralement la condition parentale du Gérant et de X. Mentor –, un jardinier manchot évanoui dans la nature qui fournissait des fraises à une gamine ambiguë, un satyre disparu et une gorgone pétrifiée par le malheur, et une nouvelle histoire de miroir déformant ! La visite d’Alice avait obscurci de couches supplémentaires un tableau déjà sombre.

Des heurts nerveux et répétés abrégèrent sa recension des effets nocifs de la magie : on toquait cette fois à la porte. Elle ouvrit grand le battant, excédée par l’interruption. Sur le seuil, Niklaus se trémoussait, l’index plié prêt à frapper encore.

Ezekel se tenait à ses côtés.

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